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Par Vivian Petit, volontaire pour l’Agence Média Palestine à Londres dans le cadre du programme « Echanges et Partenariats »

Du 5 au 9 juillet 2012, s’est tenu à Londres le Marxism Festival, fête politique annuelle du Socialist Workers Party. Les luttes contre les mesures d’austérité en Europe et les insurrections en Afrique du Nord  ainsi qu’au Moyen-Orient occupaient bien sûr une grande place dans la programmation élaborée par le SWP, principal parti de la gauche radicale en Grande-Bretagne.

Ainsi, plusieurs des débats organisés le dimanche 8 étaient l’occasion de débattre des voies les plus à même d’apporter un soutien efficace à la lutte menée par les Palestiniens. Parmi les intervenants, Leila Khaled, membre du Front Populaire de Libération de la Palestine depuis sa création (en 1968). La militante est notamment connue pour être la première femme à avoir participé au détournement d’un avion, afin d’obtenir la libération de prisonniers politiques détenus par Israël.

Pour qui en doutait encore, plusieurs informations sur l’organisation de cette discussion ont permis de se rendre compte de l’hypocrisie des déclarations occidentales sur leur soutien à un légendaire « processus de paix ». Ainsi, alors que l’Autorité Palestinienne bénéficie de nombreux soutiens européens en raison de sa « coopération sécuritaire » avec Israël et de son « rejet de la violence », les autorités britanniques refusent que les voix des combattants pour l’indépendance de la Palestine soient rendues audibles. Leila Khaled, qui avait développé des relations en Grande-Bretagne à partir de 1970 et l’échec d’une opération aérienne qui l’avait conduit pendant un mois en prison à Londres, et y était revenue plusieurs fois pour s’exprimer auprès d’un public militant, est interdite de territoire depuis 2002. Cette année là, sa demande de visa pour aller s’exprimer à Belfast avait été refusée … C’est donc en visio-conférence que Leila Khaled s’est exprimée. En plus de ne plus pouvoir inviter leur camarade à Londres, les militants du SWP ont vu le College of London signifier au dernier moment son hostilité à ce que Leila Khaled puisse être écoutée à l’intérieur de leurs bâtiments. Le débat s’est finalement tenu non loin de là, dans les locaux de la School of Oriental and African Studies.

Celle à qui plusieurs militants diront qu’elle les a grandement influencés dans la construction de leurs engagements révolutionnaires et antipérialistes put donc prendre la parole de Jordanie, où elle est réfugiée depuis 1948. Il y eut d’abord une présentation  de la biographie écrite par Sarah Irving (qui put participer à la discussion pendant quelques dizaines de minutes, elle aussi via le logiciel Skype entre deux réunions à Ramallah). Leila Khaled fut ensuite questionnée par les membres de la tribune sur ce qui l’a fait devenir une combattante de la liberté. A ceux qui saluaient son courage,  la militante demanda plusieurs fois ce qu’elle aurait pu faire d’autre. Plusieurs sentiments apparaissaient comme à l’origine de son engagement pour la libération de son peuple. En plus de ses conditions d’existence et du  sentiment d’un devoir envers ses compatriotes, Leila Khaled invoquait un sens de l’avenir grandement développé après avoir eu des enfants. Féministe, elle répèta qu’aucune lutte ne doit se faire séparément des autres et des aspirations nationales de tout un peuple. A propos de son lien avec les nouvelles générations, elle affirmait la nécessité de transmettre le sens de la lutte aux descendants de réfugiés, lesquels risqueraient de fuir la lutte dans la gestion du quotidien.

Les applaudissement étaient nourris, et chaleureux.  Vint enfin le moment de donner la parole à l’assistance, qui ne manqua pas de la questionner sur l’actualité au Moyen-Orient. Certains sujets étaient assez consensuels, comme la campagne Boycott, Désinvestissements et Sanctions menée à l’encontre d’Israël, à propos de laquelle Leila Khaled déclarait qu’elle a le double intérêt de porter un préjudice à Israël et de permettre aux  Palestiniens de se sentir soutenus. Au ton de sa réponse, on comprenait cependant  qu’elle ne voulait pas en surestimer la portée. On la questionna par ailleurs sur son analyse du lien qui unit Israël aux Etats-Unis. A l’inverse de Noam Chomsky, la militante du FPLP affirme que ce sont maintenant les Etats-Unis qui sont le client d’Israël, et non l’inverse. Pour la militante, si Israël a été un temps un client de l’impérialisme occidental au Moyen-Orient, l’accroissement de la puissance de l’Etat Hébreux et sa volonté d’embarquer ses alliés dans ses crises à répétition a inversé les rapports.

Pour finir, Leila Khaled eut heureusement à répondre à des questions moins consensuelles sur les positions à avoir par rapport à l’actualité au Proche-Orient. Dans la mesure où l’Organisation de Libération de la Palestine est inféodée à l’Autorité Palestinienne, qui a elle même perdu la confiance des Palestiniens (rappelons que le président Mahmoud Abbas est sans mandat depuis près de trois ans), sur quelles bases le mouvement palestinien doit-il se réorganiser, demanda un militant. Des applaudissements  appuyaient l’analyse et la question. La position de Leila Khaled ne souffrait pas  non plus d’ambiguïté : L’heure est à la reconstruction de l’OLP sur des bases démocratiques, en acceptant d’inclure  le Hamas et le Djihad Islamique sur la base de la résistance à Israël. Les Palestiniens étant face à un Etat qui les occupe et les opprime, ils ne pourront se libérer que par une révolution. Face à l’occupation militaire, la révolution passera bien sûr par la lutte armée. La salle marqua son approbation.

Leila Khaled eut aussi à répondre sur la répression du mouvement de protestation en Syrie. La question était attendue, dans la mesure où l’on connaît le soutien du FPLP au régime de Bachar al Assad. Marchant sur des oeufs, elle se distancia en parti de la position de son organisation, en rappelant son attachement au droit de manifester, et sa solidarité avec les revendications sociales d’une parti des manifestants. Elle affirma cependant déceler la main de l’Occident et sa volonté de déstabiliser la région dans les actions menées contre le régime par des groupes armés. Leila Khaled rappela que la libération des peuples est toujours menée par les peuples eux même, et qu’aucun sauveur ne peut venir de l’étranger.

La discussion touchait à sa fin, et se conclut sur un sujet tout aussi épineux : son point de vue, en tant que féministe, sur la place grandissante prise par des partis tels que les Frères Musulmans, le Hamas, ou encore Hezbollah. Elle précisait d’abord que les changements des positions l’Egypte vis à vis d’Israël ne pourront venir que du peuple lui même via des mouvements de masse, et que malgré des changements qui pourraient ne pas être négligeables, il n’y a pas à attendre monts et merveilles des Frères musulmans. Dialecticienne, Leila Khaled voit  les désaccords idéologiques entre elle et les islamistes comme des contradictions secondaires, lesquelles sont par définition moins importantes que la contradiction première : la lutte des peuples contre l’occupation de la Palestine et plus généralement contre les impérialismes. La priorité est donc à la lutte pour la libération nationale, et les contradictions secondaires seront réglées ensuite, dans le cadre des luttes politiques pour le pouvoir. Quelques militants applaudirent, quand d’autres semblaient trouver le raisonnement assez court. Sentant un moment de flottement, Leila Khaled mit tout le monde d’accord en rappelant que le Hezbollah a mis Israël en échec à l’été 2006. C’était le moment de rendre la salle, et la combattante a droit à une standing ovation.