L’amour au temps de l’apartheid

Ahmad Abuznaid – 14 février 2019

Pour les Palestiniens comme ma fiancée et moi, tomber amoureux signifie escalader des murs et défier l’occupation.

Un couple palestinien fait la fête après la cérémonie de leur mariage, dans le cadre d’une manifestation contre le mur de séparation israélien. (AP Photo/Muhammed Muheisen)

En tant que Palestiniens, ma fiancée et moi vivons sous un régime d’apartheid qui nous place, nos familles et nous, des deux côtés opposés d’un mur… un réel grand mur, le genre de mur dont rêve Donald Trump.

Mon amour, la femme avec laquelle je m’apprête à fonder une famille, est de Nazareth où elle vit avec sa famille, à l’intérieur d’Israël. En tant que non-juifs, elle et sa famille se voient offrir une citoyenneté israélienne de seconde classe. Je vis à Détroit, Michigan, mais ma famille est de Cisjordanie, région où Israël contrôle strictement la terre, l’air, la mer et les déplacements des Palestiniens. Ils vivent sous l’autorité militaire israélienne, mais ne jouissent cependant pas des droits accordés aux citoyens israéliens. Ceci veut dire que moi aussi je vis sous l’autorité d’Israël quand j’y vais, alors même que je suis né à Jérusalem, que j’y ai passé mon enfance et que je peux remonter aux origines de ma famille à travers la Palestine historique, dont des villes comme Haïfa, qui font partie de l’Israël d’aujourd’hui. Je suis également un citoyen des Etats Unis, le plus grand soutien financier et protecteur d’Israël au monde, mais Israël ne traite pas les Américains palestiniens comme les autres Américains.

Pour que des Palestiniens comme moi puissent aller voir des Palestiniens comme ma fiancée, il faut que nous fassions une demande de permis ou « tasreeh » émis par les Israéliens pour pouvoir entrer en Israël. Ces permis sont régulièrement refusés pour toutes sortes de raisons, et parfois ces raisons ne vous sont jamais données. Pendant ce temps, les colons qui vivent sur la terre volée aux Palestiniens n’ont pas besoin de permis pour se déplacer librement dans et en dehors d’Israël.

Selon notre tradition, le fiancé va rendre visite au père de la future et à sa famille pour demander sa main. Il était donc important pour moi, lors d’un récent voyage chez moi, de pouvoir aller à Nazareth. J’avais espéré faire en sorte de pouvoir accompagner une délégation d’universitaires, militants et artistes de Philadelphie dans la Palestine historique. Je m’étais mentalement préparé à la possibilité d’un nouveau refus, parce que c’est tout simplement la réalité pour les Palestiniens.

Ma fiancée m’a rendu visite en Cisjordanie les jours précédents ; en tant que citoyenne d’Israël, bien que Palestinienne, elle n’a pas besoin de permis pour venir nous voir. Elle s’est assise avec nous alors que ma famille et moi discutions des difficultés auxquelles nous faisions face pour obtenir des permis. Une de mes tantes nous a fait part de son grand chagrin quand le fonctionnaire israélien leur a dit qu’ils n’auraient vraisemblablement pas la possibilité d’assister à la cérémonie de mes fiançailles – et de fait que le promis (moi !) n’obtiendrait probablement pas de permis non plus.

Cela va sans dire, ma fiancée était catastrophée. Je vis l’expression de son visage passer du choc à la confusion et à l’inquiétude. Elle a d’abord pensé au chagrin immense que cela allait causer, à elle, à nous – mais elle a vite commencé à s’inquiéter pour ses parents, sa famille, la salle de banquet qui avait été réservée, le chef qui avait été engagé, les pâtisseries qui avaient été commandées, les vêtements qui avaient été achetés, les jours de congés qui avaient été posés. Les fêtes de fiançailles sont d’énormes fêtes de famille en Palestine, mais maintenant, tout cela pourrait tomber à l’eau si je ne pouvais même pas traverser une ligne imaginaire tracée par Israël.

J’essayais de la rassurer en lui disant que tout irait bien, mais comment pouvais-je réellement en être sûr? Je me suis retrouvé à douter de la possibilité d’y arriver. L’amour et les relations sont déjà un défi suffisamment grand pour nous les humains – pourquoi devons-nous aimer sous apartheid ?

Ma fiancée a très mal dormi les deux nuits suivantes. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour la consoler. J’ai fait tout mon possible pour obtenir le permis de l’armée d’occupation israélienne, qui me refuse le droit de me déplacer librement dans ma propre patrie. J’ai même accepté une couche supplémentaire de contrôle en me soumettant à une prise d’empreintes digitales et en recevant encore une autre pièce d’identité délivrée par les Israéliens. Et pourtant, nous n’étions sûrs de rien.

Un jeudi après-midi de novembre dernier, moins de deux jours avant nos fiançailles, j’ai reçu un mot de ma famille disant que, en réalité, j’avais obtenu un permis de deux jours pour entrer dans mon pays. Le permis spécifiait que je n’avais pas le droit d’y passer la nuit et que, en réalité, je n’étais autorisé à séjourner que de 5 heures du matin à 10 heures du soir pendant ces deux jours. Ce que cela voulait dire, c’est qu’il faudrait que je parte tous les soirs et que je passe par le processus de traversée des checkpoints et de tout le trajet en bus et en voiture à nouveau le lendemain matin. Même avec le permis, je me demandais si les soldats aux checkpoints me rejetteraient et me refuseraient l’entrée, comme ils le font si souvent. Le paradoxe que ce soit l’argent de mes impôts américains qui soutiennent cet assujettissement ne m’a jamais quitté.

Le vendredi matin est arrivé ; j’ai traversé le checkpoint pour entrer dans la ville où je suis né, Jérusalem, et j’ai poursuivi pour prendre un bus vers Nazareth pour rencontrer ma future belle-famille et nous préparer à nos fiançailles. Certains des plus proches de ma famille n’avaient pas obtenu de permis, mais quelques oncles et tantes ainsi que la femme de mon grand-père décédé et une poignée de cousins ont pu être présents et s’en réjouissaient. Ils ont senti un lien avec notre nouvelle famille et ont festoyé comme s’il s’agissait des fiançailles de leur propre enfant. Les parents de ma fiancée ont été les personnes les plus affectueuses et les plus accueillantes que je pouvais espérer.

Nous avons eu de la chance. Beaucoup d’autres Palestiniens n’arrivent pas à obtenir un permis pour être avec leur épouse et autres êtres chers à cause des restrictions qu’Israël impose à leurs déplacements. Des millions d’autres n’ont jamais eu la chance d’aller chez eux en Palestine, interdits de contacts avec la terre, les traditions et la famille. Pourtant, le rêve d’une Palestine libre demeure et nous nous y réengageons par des actes, y compris en nous aimant les uns les autres.

Ahmad Abuznaid

Ahmad Abuznaid est un avocat palestino-américain, défenseur des droits de l’Homme et organisateur.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : The Nation