Il est temps de dire la vérité : le journaliste israélien Gideon Levy soutient la critique d’Israël par Ilhan Omar

8 mars 2019

La Chambre des représentants [des Etats-Unis] a voté jeudi à une écrasante majorité une résolution condamnant l’antisémitisme, la discrimination contre les musulmans, le suprémacisme blanc et d’autres formes de haine, après une semaine de débats parmi les démocrates du Congrès. La controverse a été lancée lorsque certains législateurs ont accusé la députée démocrate Ilhan Omar d’invoquer des tropes antisémites en mettant en question la politique étrangère américaine vis-à-vis d’Israël. La direction de la Chambre avait initialement rédigé une résolution condamnant l’antisémitisme seulement,  perçue comme un blâme direct contre Omar. Mais de nombreux démocrates progressistes ont dit qu’Omar, une des deux premières députées musulmanes de l’histoire américaine,  était pointée du doigt injustement. La scission à l’intérieur du parti démocrate a forcé la direction à retirer la résolution initiale et à présenter ensuite une autre résolution à la portée bien plus large. La députée Ilhan Omar a voté en faveur de cette nouvelle résolution et en a fait l’éloge dans une déclaration commune avec les législateurs musulmans Rashida Tlaib du Michigan et André Carson d’Indiana. Nous nous entretenons avec Gideon Levy, chroniqueur à Haaretz et membre du comité éditorial du journal. Le titre de son dernier article est : « Continue, Ilhan Omar.”

Transcription de l’interview [Ceci est une retranscription rapide de l’interview . La forme n’est peut-être pas définitive.]

AMY GOODMAN : Ici Amy Goodman, sur Democracy Now! Jeudi, la Chambre des représentants a voté à une écrasante majorité une résolution condamnant l’antisémitisme, la discrimination contre les musulmans, le suprémacisme blanc et d’autres formes de haine. La résolution, telle qu’elle était écrite à l’origine, semblait un blâme direct de la députée démocrate  Ilhan Omar pour ses commentaires sur la politique étrangère des Etats-Unis vis-à-vis d’Israël. Le vote a couronné une semaine d’intense débat parmi les démocrates du Congrès sur l’antisémitisme et la politique américaine vis-à-vis d’israël. 

Nous sommes rejoints par trois invités. A Tel Aviv, Gideon Levy, journaliste israélien de longue date, chroniqueur à  Haaretz et membre du comité éditorial du journal. Le titre de son dernier article est :  « Continue, Ilhan Omar ». Il est aussi l’auteur de The Punishment of Gaza.

Phyllis Bennis est avec nous à Washington ; membre de l’Institute for Policy Studies, elle fait partie du bureau national de Jewish Voice for Peace. Son récent article dans In These Times s’intitulait « Pourquoi les fausses accusations d’antisémitisme contre Ilhan Omar sont tellement nocives ».

Et Remi Kanazi est avec nous à New York ;  poète et militant palestino-américain, il est l’auteur d’un recueil de poésie, Before the Next Bomb Drops: Rising Up from Brooklyn to Palestine.

Bienvenue à Democracy Now! Allons d’abord à Tel Aviv. Gideon Levy, votre réponse au débat et au vote final de la résolution de jeudi à la Chambre des représentants ?

GIDEON LEVY : C’est merveilleux que la Chambre s’occupe d’antisémitisme. C’est merveilleux que la Chambre condamne l’antisémitisme. L’antisémitisme doit être condamné. Mais le contexte  est très suspect et très troublant. Permettez-moi d’être franc avec vous, Amy. Nous devons dire la vérité : le lobby israélien, le lobby juif, sont bien trop forts et trop agressifs. Ce n’est pas bon pour la communauté juive. Ce n’est pas bon pour Israël. 

Ce qui arrive maintenant est comme un bol d’air frais, de nouvelles voix émergeant de la colline du Capitole, soulevant des questions légitimes à propos d’Israël, de la politique étrangère américaine envers Israël et à propos du lobby israélien aux Etats-Unis. Ce sont des questions très légitimes et il est plus que nécessaire de les soulever. Mais la propagande israélienne et la propagande juive ont développé une méthode systématique ces dernières années : dès que quelqu’un ose soulever des questions ou critiquer Israël, il est immédiatement et automatiquement étiqueté comme antisémite, et alors il n’a qu’à fermer la bouche parce qu’après cela, que peut-il dire ?

Ce cercle vicieux doit être détruit. Et j’espère vraiment que de grands, grands politiciens, comme Mme Omar et d’autres, seront assez courageux pour se dresser devant ces accusations et dire : « Oui, il est légitime de critiquer Israël. Oui, il est légitime de soulever ces questions. et cela ne veut pas dire que nous sommes antisémites. Nous ne sommes plus prêts à jouer ce jeu, ce jeu dans lequel ils nous ferment la bouche avec ces accusations qui, dans la plupart des cas, sont creuses ».

AMY GOODMAN : Quel effet ce débat a-t-il—bon, Ilhan Omar, Rashida Tlaib et André Carson, les trois députés musulmans, ont applaudi la résolution finale, disant que c’est la première fois qu’il y a cette anti… — essentiellement une résolution anti-islamophobie votée à la Chambre des représentants, bien sûr, en plus de la question de l’anti-sémitisme. Ils l’ont élargie. Quel effet ce débat a-t-il en Israël ? Et vous savez, vous êtes sur le point d’avoir des élections. Le premier ministre,  Benjamin Netanyahu,  est sur le point d’être inculpé pour corruption.

GIDEON LEVY : Oui, comme vous le savez sans doute, Amy, la campagne en Israël ne s’occupe que d’une seule question : Netanyahu, oui ou non ? Et beaucoup de questions plus importantes, des questions cruciales, des questions fatales, ne sont même pas discutées. 

Mais dans tous les cas, Mme Omar sera aussi dépeinte en Israël, comme partout ailleurs dans les communautés juives, comme une antisémite, comme une femme dangereuse, comme une ennemie de la paix, une ennemie d’Israël, une ennemie du peuple juif. Et vous savez, la propagande, cette sorte de propagande, est très, très efficace.

Et nous venons d’avoir — j’ai reçu tellement d’emails après mon dernier article, et quelqu’un m’a demandé : « Comment un Juif peut-il soutenir une telle femme ? ». Alors je lui ai répondu : « Très facilement. Très, très facilement ». Parce qu’elle semble être courageuse et qu’elle semble dire la vérité.

Et il est vraiment temps de dire la vérité, et oui, Amy, de se demander : « Est-ce que nous soutenons automatiquement et aveuglement l’occupation ? Est-il légitime de critiquer l’occupation ? Peut-être  est-il légitime de traiter Israël comme l’a été l’Afrique du Sud. Peut-être est-ce que nous devons envisager BDS. Ces questions ne sont mêmes pas légitimes à soulever aux Etats-Unis. Et peut-être que maintenant ce cercle vicieux sera brisé, et que les gens vont avoir le courage, le cran, et le pouvoir de poser des questions. Oui, tout peut être  mis en question Même Dieu peut être mis en question.

Alors, les relations avec Israël ne pourraient pas être mises en question ? J’ai vu l’autre jour un député dire que personne ne devrait mettre en question les relations entre les Etats-Unis et Israël. Pardon ? Personne ne devrait mettre en question les relations entre les Etats-Unis et Israël ? Ici, de Tel Aviv, j’affirme que ces relations sont corrompues et mauvaises pour la paix et mauvaises pour Israël sur le long terme, parce que les Etats-Unis laissent Israël devenir fou, continuer l’occupation, faire n’importe quoi à son gré, et continuer à obtenir ce soutien automatique et aveugle.

AMY GOODMAN: Gideon Levy nous a parlé de Tel Aviv, c’est un journaliste juif du journal Haaretz, le journal israélien, et il est membre de son comité éditorial.

Traduction: Catherine G. pour l’Agence Média Palestine

Source: Democracy Now