Fouilles en Terre sainte : au service de leur cause et de celle d’Israël, les évangéliques creusent le sol des territoires occupés

Des archéologues américains ultrareligieux font irruption en Cisjordanie pour promouvoir leurs convictions

Par Wilson Fache et Salomé Parent, 29 juillet 2019

Des membres des Associates for Biblical Research (Association pour la recherche biblique) progressent vers leur site de fouilles aux premières heures de la matinée près de Shilo, en Cisjordanie. Amnon Gutman pour The National

Une journée de fouilles archéologiques menée par les Associates for Biblical Research commence toujours par une lecture de la Bible, le texte même dont ils cherchent à prouver la fiabilité historique. 

« Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura au contraire la lumière de la vie », répète le groupe de vingt chrétiens évangéliques aux motivations idéologiques, pour la plupart des Américains blancs, pro-Israël, appartenant à une droite religieuse en désaccord avec nombre d’autres courants présents au Moyen-Orient. 

Il est à peine 5 heures du matin à Jérusalem, et les membres de l’équipe s’embarquent dans un bus à destination de Tel Shiloh, un site archéologique situé sur des terres palestiniennes privées dans la zone C de la Cisjordanie occupée, placée sous total contrôle israélien. 

C’est là, disent-ils, que sont peut-être enfouis les vestiges du tabernacle – le sanctuaire qui aurait abrité l’Arche d’Alliance, coffre en bois censé avoir contenu les dix commandements inscrits sur deux tables de pierre.

Scott Stripling exerce un rôle pastoral actif depuis l’âge de 18 ans—cela fait 36 ans ! Scott, doyen du Bible Seminary de Katy, dans l’agglomération de Houston au Texas, est directeur des fouilles pour les Associates for Biblical Research à Khirbet el-Maqatir et à Shilo, Israël. Amnon Gutman pour The National 

Le site de fouille baigne dans la douce lumière du matin. Coiffé d’un chapeau de cowboy beige, portant des lunettes de soleil, arborant en permanence un grand sourire, le docteur Scott Stripling, 54 ans, à la tête de l’équipe, ressemble au cliché hollywoodien de l’archéologue. Mais son travail n’est pas du tout conventionnel. 

Adepte fervent du christianisme évangélique, il est convaincu, ainsi que toute son équipe, que la Bible doit être prise à la lettre et servir de guide pour leurs recherches.

« La Bible est-elle un document historique fiable ? Certains collègues israéliens ne sont pas d’accord, mais moi, je le crois » affirme M. Stripling, qui estime par ailleurs que de nombreux archéologues ont des préventions contre les « saintes écritures ».

« D’un côté, nous avons l’Ancien Testament et de l’autre, des pièces archéologiques. Y a-t-il une vraisemblance ? C’est ce que nous supposons.

« Mais je ne me promène pas avec la Bible dans une main et une pioche dans l’autre. »

C’est la troisième année de fouilles à Tel Shiloh, et M. Stripling espère trouver de nouveaux indices confirmant que l’introuvable tabernacle fut jadis dans ce lieu. L’an dernier, ils ont découvert une grenade en céramique, fruit associé symboliquement au sanctuaire.

Des membres des Associates for Biblical Research, près de leur site de fouille, proche de Shilo, Cisjordanie. Amnon Gutman pour The National 

Les objets déterrés à Tel Shiloh sont apportés à Jérusalem tous les jours, avant d’être analysés en collaboration avec l’autorité israélienne des antiquités au moyen d’une procédure dont certains critiques soulignent l’opacité troublante. Vers la mi-mai, la Cour Suprême a arrêté qu’Israël n’était pas contraint de publier des informations sur les fouilles archéologiques en Cisjordanie occupée, rejetant la requête présentée par deux organisations non gouvernementales (ONG).

« Tout ce que nous trouvons est entreposé en Israël, et si l’on parvient à une solution politique au conflit [israélo-palestinien], les personnes chargées du territoire auront alors accès aux objets », affirme M. Stripling.

« Mais je serai mort avant que ça n’arrive», dit-il en riant.

La relation inter-religieuse entre certains juifs israéliens et certains évangéliques américains est parfois qualifiée d’opportuniste. Une sous-section de l’ensemble évangélique pense que le retour du peuple juif à la terre de ses ancêtres est nécessaire pour que le Messie revienne et que la fin des temps advienne, comme il est exposé dans la Bible. Quant aux autorités israéliennes, elles cherchent des alliés prêts à apporter leur soutien à une occupation militaire qui dure depuis un demi-siècle. 

Emeline et Perry Ginhart, couple de jeunes mariés américains, espèrent faire des découvertes qui conforteront l’authenticité de leur vision messianique du christianisme. En mai dernier, ils sont venus à Tel Shiloh pour leur lune de miel, déboursant des milliers de dollars pour avoir le droit de participer aux fouilles. Ces deux amateurs dépourvus de toute expérience professionnelle de l’archéologie ont passé de longues heures sous un soleil brûlant à explorer la minuscule surface de terre poussiéreuse dont ils étaient responsables.

« En aidant Israël, nous servons notre cause. Notre créateur nous a donné ces terres pour que nous en prenions soin », déclare M. Ginhart.

Leah Tramer, l’une des rares Israéliennes de l’équipe,  a été assistante de recherche à l’Université de Tel Aviv et se décrit comme « anciennement de gauche ». Elle explique que ses positions politiques ont changé à la suite d’un attentat particulièrement violent commis par des combattants palestiniens. 

Depuis lors, elle travaille pour l’Université d’Ariel, située dans une vaste colonie israélienne de Cisjordanie occupée. Elle aide les évangéliques américains qui viennent effectuer des fouilles dans le secteur – à leurs yeux, la Judée-Samarie, dénomination biblique qu’ils donnent à la Cisjordanie, est une extension naturelle de l’État israélien actuel.

« Rien n’est plus enthousiasmant que de faire des recherches en rapport avec la Bible », dit-elle.

« C’est merveilleux que des chrétiens nous aident à récupérer notre passé. »

Vue générale du site de fouilles liées aux recherches bibliques, près de Shilo, Cisjordanie. Amnon Gutman pour The National 

Les trouvailles archéologiques sont utilisées dans un contexte politique et idéologique comme preuves des théories qui allèguent l’importance d’un héritage juif supplantant les liens palestiniens à ce territoire.

Yonathan Mizrachi, directeur de l’ONG israélienne de gauche Emek Shaveh, a dit à The National : « Israël utilise l’archéologie comme instrument politique à Jérusalem-Est et en Cisjordanie pour s’efforcer de justifier sa présence. Cela explique leur collaboration avec les évangéliques, qui défendent le même récit ».

« Les évangéliques ne mènent pas de recherches en faveur de la population locale mais pour leur propre compte et pour soutenir l’occupation. »

Outre Tel Shiloh, de nombreux autres sites ont suscité des controverses, dans une région où l’archéologie a un caractère politique inhérent. La Cité de David, dans le quartier palestinien de Silwan (également appelé Wadi Hilweh), à Jérusalem-Est occupé, serait, à en croire des références bibliques, le site originel de Jérusalem à l’époque du roi David, il y a environ 3 000 ans. C’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage apprécié par les évangéliques du monde entier.

Le mois dernier, David Friedman, ambassadeur des États-Unis en Israël, et Jason Greenblatt, émissaire de la Maison-Blanche pour le Proche-Orient, ont participé à une cérémonie d’inauguration de la « Route du Pèlerinage”, escalier actuellement souterrain que les Juifs de l’époque romaine auraient utilisé comme voie sacrée d’accès au Mont du Temple.

Selon des habitants du quartier, les fouilles souterraines du site, qui se prolongent depuis des années, ont gravement endommagé 15 maisons palestiniennes.

Mazen Aweida, 48 ans, montre de larges fissures qui courent sur les murs de sa maison, où l’évier de la cuisine s’est à moitié effondré tandis que le sol de la chambre à coucher s’affaissait.

« Nous sommes très malheureux » dit-il.

« J’ai de jeunes enfants et nous craignons que des débris leur tombent dessus. Ça m’épuise nerveusement », murmure le père de sept enfants en jetant un coup d’œil au petit garçon assis tout près d’une fente béante qui va du sol au plafond.

De nombreux résidents sont convaincus que les fouilles archéologiques font partie d’une stratégie plus vaste dont le but est de chasser les Palestiniens et de contrôler tout leur territoire.

La Fondation de la Cité de David, organisation israélienne nationaliste connue sous ses initiales hébraïques ELAD, n’a pas souhaité répondre à une demande de contact, mais elle avait démenti antérieurement toute responsabilité en matière de dégâts subis par des logements palestiniens.

Un spécialiste européen qui travaille depuis des décennies au Moyen-Orient a décrié l’archéologie biblique, mettant en cause ceux qui croient que la totalité de la Bible doit être prise à la lettre.

« L’armée israélienne doit mettre fin aux massacres archéologiques commis dans les territoires occupés » a dit ce spécialiste, qui souhaite rester anonyme.

À 13 heures, le son d’un shofar, cor juif traditionnel fait d’une corne, résonne dans les collines rocheuses de Tel Shiloh pour annoncer la fin des fouilles de la journée. Mais les participants reprendront demain leur quête du tabernacle sacré, en dépit du fait qu’ils n’aient pour l’instant rien trouvé de décisif. 

« L’absence de preuve », affirme M. Stripling, « n’est pas la preuve de l’absence. »

Traduction : SM pour Agence Média Palestine

Source: The National