Les Mizrahim pourraient-ils trouver leurs alliés les plus naturels chez les Palestiniens ?

Jeudi 22 août 2019, par  Orly Noy

Podcast publié sur le site +972 de l’interview d’Orly Noy par Michael Schaeffer et Edo Konrad – 16 août 2019.

(Traduction Michèle Sibony)

Orly Noy

Les Mizrahim pourraient-ils trouver leurs alliés les plus naturels chez les Palestiniens ?

Les relations entre la gauche sioniste et les Mizrahim, les juifs des pays arabes et musulmans, sont compliquées. Les élections arrivent avec cette perception ou image que nous avons tous tendance à avoir dans la vie politique israélienne, des juifs orientaux Mizrahim soutenant le Likoud et les partis de droite. Ceci étant dû en partie à des décennies de ressentiment contre le parti travailliste et les politiques discriminatoires qu’il a mis en place lorsque les juifs Mizrahim sont arrivés en Israël, et qui ont laissé un héritage de discriminations institutionnelles jusqu’à nos jours. Mais c’est un peu plus compliqué que cela. 
Orly Noy est l’une des auteurs de 972, rédactrice du site Appel Local (Siha mekomit) militante des causes mizrahi et contre l’occupation, et représentante du parti BALAD. 

Orly, merci d’être venue nous parler ce matin. Pendant les deux dernières semaines nous avons vu la ré-émergence de ce que de nombreuses voix en Israël appellent la division ethnique, à propos de ce qui arrive dans le parti travailliste. Amir Perez a été élu à la direction du parti et a joint à ses forces Orly Lévy qui originellement vient du parti Israël Beiteinou (parti de droite de Avigdor Liberman) mais qui a aussi un bilan de travail sur les questions de justice sociale. Cela met en colère de nombreuses personnes de la gauche israélienne. Peux-tu nous expliquer pourquoi les électeurs mizrahim ont une aversion pour ces partis de gauche et pourquoi les partis de gauche ont une aversion pour les électeurs mizrahim ? 

Les Mizrahim ont une longue histoire de ce que l’on peut appeler des relations compliquées avec la gauche en général et en particulier avec le parti travailliste, dans ses années du début, les années 50 où le Mapaï (parti travailliste) gouvernait ; c’est lui qui a amené les juifs des pays arabes et musulmans en Israël. Il faut mentionner qu’il fit cela avec beaucoup de réticence, si l’on relit les protocoles des discussions gouvernementales avant d ’amener les communautés mizrahi, on peut voir qu’ils étaient presque terrifiés par ces communautés de « sauvages », comme les appelaient les anciens du Mapaï. Ils étaient très effrayés à l’idée qu’un grand nombre d’arabes en fait, bien qu’arabes juifs, mais arabes tout de même, pénètrent à l’intérieur des murs de cette imaginaire villa blanche dans la jungle, ainsi que le sionisme s’est toujours vu. Ces communautés mizrahi furent traitées avec cette hostilité par le Mapaï après leur arrivée en Israël, et ces formes d’hostilité et de discriminations ont pris différents aspects à travers les années, mais n’ont jamais vraiment disparues. 

Quelles sortes de politiques ont mis en place les gouvernements successifs de cette période du début ?

Oh, dans presque tous les critères que l’on peut examiner les Mizrahim furent sévèrement discriminés : que ce soit la dispersion géographique des communautés mizrahi dans les grandes périphéries sous développées jusqu’à nos jours, ou bien sûr le kidnapping institutionnalisé de bébés mizrahim, particulièrement yéménites, dans les années 50, discrimination dans les offres d’emploi, dans le logement, contre lesquelles certains groupes mizrahim luttent jusqu’à ce jour, la question des logements sociaux dont ils n’ont pu acquérir la propriété, alors que les kibboutzim ashkenaze ont profité de tous les bénéfices de la terre, de la richesse et du soutien accordé par le gouvernement israélien. Alors quel que soit le critère adopté on peut voir une discrimination continue et institutionnalisée contre les communautés mizrahi. 

Malgré ces discriminations les Mizrahim ont voté pour le Mapaï jusqu’à un certain moment, il n’y a pas eu de grand mouvement vers la droite, le Hérout qui précédait le Likoud n’a pas eu de leur part, le soutien massif dont avait bénéficié le parti travailliste. Quand est survenu le changement ?

Le grand changement est survenu en 1977 avec le Likoud dirigé par Menahem Begin. Je crois que le Likoud a réussi à mobiliser et transformer l’hostilité envers le Mapaï en force politique. Jusqu’ à la fin des années 70 les Mizrahim votaient  pour le Mapai mais ils avaient vraiment peu de choix. Le pouvoir est addictif et les gens dans les communautés sont attirés vers les sources de pouvoir, et dans bien des cas ils n’avaient simplement pas le choix. C’est par exemple le cas de mon propre père qui travaillait pour la banque Hapoalim, qui faisait partie de la Histadrout, et propriété quasi exclusivement du Maarach, la réincarnation du Mapaï. On adoptait leurs idées et on votait pour eux, ce n’était pas un choix politique réellement ouvert et informé. Ce n’était pas non plus le cas avec le Likoud. Car là encore il y avait les manipulations des sentiments négatifs des Mizrahim contre le Mapaï, le Maarah et plus tard le parti travailliste. Et cela a très bien marché et a été une très grande part du succès du Likoud en 1977.

Il y eut d’autres formes d’opposition que celle du vote, il y a eu des manifestations de rue, des mouvements politiques conduits par les Mizrahim dans les années cinquante, soixante et soixante dix  

Je crois que la meilleure façon de les désigner serait des éruptions spontanées de colère, si l’on parle d’événements aussi précoces que dans les années cinquante, il faut rappeler la rébellion de Wadi Salib à Haïfa, qui est survenue après qu’un policier a tiré et tué un résident de ce quartier mizrahi pauvre et sous développé qui était bien sûr auparavant un quartier palestinien. Cela s’est institutionnalisé et politisé dans les années soixante en particulier avec l’apparition des Panthères Noires mizrahi, mais ce mouvement a été très durement réprimé par le gouvernement israélien, c’est Golda Meir qui était alors premier ministre, puis, comme très souvent en Israël, les grandes guerres font taire les voix de résistance ou de protestation. La guerre de 1973 dite de Kippour a mis fin à cette lutte mizrahi institutionnalisée. Plus tard la lutte a migré vers une scène civile avec la création d’ organisations de la société civile telles que l’Arc Démocratique Oriental (hakeshet hademocratit hamizrahit) – dont tu faisais partie – oui dont j’étais membre, et une organisation très importante mizrahi féministe, Hakhoti (Ma Sœur), mais comme force politique, à l’exception de Shass qui est une histoire entièrement différente et très intéressante, la voix mizrahi a eu de grande difficulté à s’exprimer comme une force politique institutionnalisée.

Que font les partis politiques de gauche pour les électeurs mizrahim, si c’est le cas ? 

Je pense que ce que les partis de gauches perçoivent pour courtiser les électeurs mizrahi est presqu’uniquement lié aux questions de justice sociale, et elles sont nombreuses logement emploi etc….Mais c’est une situation sans issue, parce qu’on ne peut réduire les questions mizrahi à des problèmes de pauvreté, logement etc …Il y a une essence positive à l’existence mizrahi, malheureusement la gauche comme la droite l’ignorent complètement et cela a une raison. Car cette essence positive de la pensée politique mizrahi est liée à l’intégration dans une aire géopolitique, qui est le Moyen Orient qui est le Moyen Orient arabe, le Moyen Orient dominé par les arabes, et cela bien sur aucun parti politique sioniste ne peut l’offrir, car tous les partis sionistes, ceux de la gauche sioniste inclus sont très enfermés dans les murs – à nouveau ils voient leur place à l’intérieur des murs – de l’imaginaire villa blanche dans la jungle. Si le projet mizrahi, de mon point de vue en tous cas, est de faire tomber les murs de cette villa, tous les partis sionistes de droite comme de gauche voient comme leur mission de renforcer les murs de cette villa.

Quelles sont les alternatives ?

Je pense qu’une véritable alternative, au sens le plus fondamental, existe avec la Liste Commune (liste des partis palestiniens d’Israël – ndlt) parce qu’à présent la Liste Commune est la seule force politique qui propose explicitement une vision différente, une vision entièrement différente des structures civiles fondamentales d’Israël. Et je pense que cette vision a un vrai potentiel pour proposer aux Mizrahim quelque chose de très attirant. Cela requiert pour les Mizrahim de renoncer à la notion de supériorité juive, ce qui est très très difficile à réaliser, car presque toute la communauté juive ashkenaze comme mizrahi en Israël est complètement accrochée à l’idée de supériorité juive. Mais les Mizrahim payent un prix pour ce projet de supériorité, car à l’intérieur de ce projet, ils seront toujours considérés comme une deuxième catégorie. Ce n’est pas un accident ou une coïncidence qu’en plus de 70 ans nous avons déjà eu une femme premier ministre mais nous n’avons jamais eu un mizrahi premier ministre, et je crois que cela n’arrivera pas non plus dans les 70 prochaines années. Cela ne sert pas les intérêts profonds mizrahi, mais à nouveau, c’est intoxiquant ce sentiment de supériorité, et aussi longtemps que le sionisme leur promet cela il sera très difficile de changer le vote mizrahi en quelque chose qui les dépouillerait du privilège mais leur donnerait pour la première fois l’opportunité d’être réellement des citoyens égaux, à côté des citoyens Palestiniens bien sûr. 

En fait ce que vous proposez est de changer le régime lui-même, vous dites qu’un régime qui privilégie un groupe sur un autre discrimine intrinsèquement aussi à l’intérieur du groupe privilégié lui-même. 

Absolument. On peut voir comment depuis les premiers jours de l’établissement de l’État d’Israël, tous les mécanismes, un par un, qui ont été apportés par le régime sioniste pour discriminer les Palestiniens, ont fini par discriminer aussi les Mizrahim. Pensez à l’ingénierie démographique pratiquée sur l’espace, cette ingénierie de l’environnement mise au point pour rejeter en périphérie les Palestiniens, elle a très rapidement été appliquée aux Mizrahim aussi. Une fois que l’on avait la légitimité de décider qui peut vivre où, et qui est autorisé à vivre où, alors bien sûr la vision allait bien au-delà des juifs contre les Palestiniens. 

Cela a des implications sur la façon dont Israël veut voir la distribution démographique à l’intérieur de la communauté juive elle-même. Et là, la communauté mizrahi se retrouvera toujours en périphérie. Si l’on regarde ce que l’on appelle les « comités d’admission » chargés de décider qui a le droit et qui ne l’a pas de vivre dans une commune, et qui sont utilisés dans de nombreuses communes juives sélectives, initialement ces comités ont été créés pour bloquer  l’entrée de Palestiniens. Mais les Palestiniens n’ont jamais vraiment souhaité vivre dans ces communautés très blanches et très exclusivement juives, alors ceux qui finalement ont été exclus, ce sont les Mizrahim qui jusqu’à aujourd’hui ont de grandes difficultés à franchir le barrage de ces comités pour être acceptés dans ces communautés sélectives. Dans toutes les sphères, emploi etc… Chaque mécanisme mis au point pour discriminer les Palestiniens, d’une certaine façon discrimine aussi les Mizrahim. 

Alors oui je suggère absolument de changer de régime. Je ne veux pas dire que le sionisme est raciste par essence, mais je ne vois pas comment ses implications pourraient ne pas être racistes, précisément à cause de sa logique la plus fondamentale. 

Les idéaux peuvent être beaux mais leur application a toujours été intrinsèquement discriminante envers d’autres groupes. 

Exactement, parce que si l’on veut voir ou garder Israël à la fois juif et démocratique, la plus immédiate signification de cela est une guerre démographique contre les communautés non juives. Sinon comment être à la fois juif et démocratique, il faut s’assurer d’une solide majorité juive pour pouvoir être les deux. Cela n’aurait jamais marché, c’était une définition impossible depuis le tout début ; bien sûr les Palestiniens ont toujours été les victimes immédiates de ces idées. Mais à nouveau, il s’agit de la logique sioniste, et surtout l’image de soi du sionisme qui est un mouvement européen national, il fait partie de la montée du nationalisme européen. Il s’est toujours considéré comme très aliéné par l’environnement géopolitique dans lequel il a « malheureusement » été obligé de se réaliser. Et les Mizrahim, qui font partie de cet espace, n’ont jamais vraiment eu de chance d’être intégrés dans ce projet. 

Le fait que les partis sionistes, qui se sont construits dans des perspectives ashkenaze et européenne, considèrent le public mizrahi comme un réservoir démographique de votes, est-il une partie du problème, et qu’offre de différent la liste unie ?

C’est clair, ils ont besoin des votes mizrahi pour être élus, les Mizrahim constituent environs 50 % de la population juive en Israël, et il est évidemment impossible de faire un quelconque changement politique significatif sans le vote mizrahi. Mais cela n’est qu’une partie du problème, je pense que ce qui est totalement tordu dans cette pensée européenne sioniste, c’est la notion d’indigénat : qu’est-ce que cela signifie d’être un indigène, un natif, et quelle est votre position vis à vis des communautés indigènes de cette terre ? Tout d’abord bien sûr il y a les Palestiniens, mais si vous regardez le Moyen Orient dans sa totalité comme une unité politique, alors les Mizrahim sont aussi d’une certaine façon une communauté indigène dans cet espace. Et ce n’est pas juste pour avoir leurs votes, ils regardent les Mizrahim comme toute entreprise coloniale regarde toujours les indigènes, exactement. Vous savez, faire de bonnes actions pour eux, travailler pour eux, dans le meilleur des cas, cela devient des cas de charité pour les partis sionistes ashkenaze, ils attendaient d’être récompensé pour cette charité, par les votes mizrahi, et c’est presque déroutant de constater que depuis plus de 70 ans ils sont désappointés que les Mizrahim ne les récompensent pas pour cette prétendue charité, par leur vote les jours d’élection.  

A présent nous voyons deux Mizrahim au sommet du parti travailliste, rejetés par la base ashkenaze du parti. Alors est-il trop tard pour les Mizrahim pour changer le jeu de l’intérieur, pour changer les institutions de ce parti si étroitement associées à l’establishment ashkenaze ?

D’abord je crois qu’il faut rappeler que le parti travailliste a élu 4 fois un président mizrahi, ce qui mérite d’être souligné et est admirable, et je crois que les Mizrahim ont une bien plus grande possibilité de mobilisation politique dans le parti travailliste que dans le soi-disant plus orienté mizrahi parti du Likoud qui n’a jamais eu de président mizrahi. Le Likoud a un agenda totalement différent pour les Mizrahim, on attend d’eux non explicitement bien sûr, qu’ils sacrifient leur identité mizrahi pour attirer les masses mizrahi pour le bénéfice du leader ashkenaze, Netanyahu. C’est une autre histoire dans le parti travailliste, on devrait mieux reconnaître cette capacité d’avoir élu 4 fois un président mizrahi. Cela étant dit, chaque fois qu’ils ont élu un président mizrahi cela a entraîné un très violent retour de bâton des électeurs de la base ashkenaze. Je crois que même si on regarde uniquement à l’intérieur des limitations sionistes, cela a un sens que les Mizrahim puissent être élus dans le parti travailliste. Cela a d’ailleurs partiellement à voir avec le fait que les leaders mizrahim viennent des organisations travaillistes comme la histadrout, ou la fédération du travail, qui fournissent des dirigeants du parti travailliste. S’ils ont réellement une chance de changement de l’intérieur, cela dépend en grande partie de comment on définit les changements nécessaires. 

Mon point de vue sur les changements nécessaires implique qu’ il n’y a pas de possibilité de changement à l’intérieur des partis sionistes, parce que comme je l’ai indiqué le projet sioniste est de renforcer les murs qui séparent les Palestiniens mais aussi les Mizrahim de leur environnement arabe immédiat, et tant que nous les Mizrahim ne sommes pas reconnectés et reconnus comme partie de cet environnement indigène, et tant que cet environnement arabe n’a pas de légitimité en termes politiques, culturels, en termes de narratif historique, de langage, cela se reflète sur la place des Mizrahim dans la hiérarchie politique et sociale en Israël. Donc non je ne crois pas que la réponse puisse être trouvée dans les limitations des partis sionistes. 

Revenons un peu sur ce que vous avez dit plus tôt sur l’alternative que vous proposez, avec la Liste Commune. Deux des partis de cette liste ont quelques juifs sur leur liste, le parti juif arabe socialiste Hadash (front démocratique pour l’égalité) et Balad, (Union Nationale démocratique) le parti qui souhaite qu’Israël devienne l’État de tous ses citoyens, vous êtes une représentante de ce parti. Qu’ont à offrir ces partis aux Mizrahim, alors qu’ils ne s’adressent pas à eux explicitement. Il y a des juifs sur la liste commune mais la question mizrahi ne se trouve évoquée nulle part. Alors qu’offre la liste commune aux Mizrahim ?  

Il est vrai que la question mizrahi n’est pas présente explicitement dans le discours de la Liste Commune, mais pour être honnête il est difficile d’attendre de la minorité la plus discriminée et la plus marginalisée, qui est la minorité palestinienne en Israël, qu’elle fasse la place à un autre narratif d’une autre minorité discriminée. Une minorité qui continue à faire partie du grand groupe social discriminant dont eux même souffrent. Je veux dire qu’aux yeux des Palestiniens, et à juste titre, les Mizrahim font toujours partie de l’hégémonie juive qui les opprime. Et si un Palestinien est humilié sur un check point par un soldat, cela ne fait pas pour lui une grande différence que le soldat soit ashkenaze ou mizrahi. Il est opprimé par ce soldat, et nous, les Mizrahim devrions reconnaître que nous faisons partie de la majorité opprimante. Et pourtant il n’est pas tout à fait exact de dire qu’ils rejettent totalement la question mizrahi, parce que quelques-uns des commentaires les plus perspicaces que j’ai entendus au cours des ans sur la question mizrahi, venaient de parlementaires palestiniens comme Ayman Odeh, Jamal Zahalka, que ce soit sur la différence entre les villes mizrahi sous-développées contre les kibboutzim, ou sur le kidnapping des enfants yéménites, ils sont très éloquents et très bien articulés sur ces questions. Ce n’est pas comme si ces questions étaient totalement absentes de leur réflexion politique. Ils offrent très explicitement aux Mizrahim le contrat suivant : renoncez aux privilèges de la suprématie juive dont vous jouissez, rejoignez-nous dans la lutte pour une complète égalité, une citoyenneté égale et des droits sociaux, culturels, linguistiques, politiques, égaux. Je ne pense pas que les Mizrahim puissent espérer un meilleur deal que celui-là, mais comme je l’ai dit, malheureusement le pouvoir et très intoxiquant et la suprématie juive a un immense pouvoir d’attraction. Tragiquement je ne vois pas cela arriver prochainement. 

Comment êtes-vous arrivée à la conclusion que la solution réside dans une alliance politique avec les Palestiniens, j’imagine que vous n’avez pas commencé par-là ? 

Non, en effet, mon engagement militant était très centré sur les Mizrahim il y a 15 ans, je crois qu’à un moment j’ai compris que le problème devait être attaqué en son cœur, qui est la question sioniste. Il n’y a pas d’autre façon, parce que autrement, nous continuerions de nous battre sur les miettes du gâteau que les sionistes nous accordent de temps en temps. Et à un certain point on réalise qu’il faut une distribution du gâteau totalement différente, ou alors tout écraser et faire un autre gâteau, fait de produits différents, une véritable égalité fondamentale. Vous savez dans une organisation mizrahi on pourrait se battre sur les budgets gouvernementaux pour la culture mizrahi par exemple, pour construire un lycée correct dans un quartier mizrahi du sud de Tel Aviv, mais alors on ne s’arrête jamais pour se poser la question : Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’en 70 ans les enfants mizrahi du sud de Tel Aviv n’ont toujours pas un lycée décent ?

Pourquoi après 70 ans, c’est toujours moins de 2 % du budget gouvernemental de la culture qui sont accordés à la culture mizrahi ? Quand on pense à ces questions de cette manière, cela n’a plus de sens de continuer à se battre pour 1 % de plus de budget ou pour une école de plus, parce que aussi longtemps que vous collaborez avec le système qui continue de repousser les Mizrahim vers la périphérie de la société, de même que les citoyens Palestiniens, alors vous combattrez toujours l’hégémonie ashkenaze pour des miettes, et cela n’a juste pas de sens. Donc je pense que la chose la plus rationnelle est d’unir nos forces avec ceux qui veulent changer la construction politique. Le point central n’est pas que l’hégémonie ashkenaze détienne toutes les ressources et la fortune et que nous mendiions notre part, et bien moins que notre part en réalité, c’est de faire partie de la construction de quelque chose dont le point de départ est l’égalité complète, sans ces hiérarchies durables dont nous avons fait l’expérience pendant 70 ans. 

Pensez-vous que le fait d’être arrivée en Israël à un âge légèrement plus avancé que la prime enfance, vous donne une perspective différente ? 

Sans aucun doute, je suis arrivée d’Iran à un âge où j’étais déjà très consciente de mon identité iranienne, très fière de mon héritage iranien et de mon identité. Vous savez, nous autres iraniens sommes très arrogants à propos de notre identité, nous nous considérons par beaucoup d’aspects comme le berceau de la civilisation, alors j’étais complètement sidérée par le fait qu’on me considérait comme inférieure, venant d’ un pays culturellement inférieur ! Je pense que de nombreux jeunes mizrahim de deuxième ou troisième génération en Israël ont tragiquement internalisé ce regard ashkenaze. Si vous parlez avec des adolescents mizrahim et vous leur demandez, -et il y a eu une émission télévisée qui a fait exactement cela-, quel est leur plus grand rêve, ce qu’ils veulent devenir, leurs rêves, leurs espoirs, leurs aspirations se limitent à devenir mécanicien, ou avoir un atelier ou autres. 

C’est cela la tragédie mizrahi en Israël, les deuxième et troisième générations ont presque complètement internalisé ce regard ashkenaze et en arrivent à accepter simplement le fait que nous sommes, je suppose génétiquement, inférieurs aux ashkénazes. Je suis arrivée en Israël en sachant exactement qui j’étais, et ce qu’est ma colonne vertébrale, historique culturelle politique, alors je n’ai pas été soumise à cette oppression particulière. Voir en ligne : le podcast sur le site de +972