Antisémitisme et suprématie blanche

Par Alice Rothchild – Mondoweiss – 25 août 2019

Marche de nationalistes blancs à Charlottesville, Virginie, USA – août 2017. (Capture d’écran d’une vidéo de la Ligue anti-diffamation/ADL)

L’épithète d’antisémitisme est vraiment lancée assez à la légère ces temps-ci, qu’il s’agisse de la caractérisation par Trump de la politique de ces deux élues du Congrès, Mmes Omar et Tlaib, ou de la définition expansible de l’antisémitisme par le Département d’Etat qui y insère la critique d’Israël, ou de la comparaison d’Israël à l’Allemagne nazie (une comparaison qui a été faite par un certain nombre de penseurs israéliens), ou de ces tentatives locales et nationales qui visent à considérer le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) d’Israël comme antisémite par nature.

Dès lors, comment pouvons-nous penser, calmement et de façon réfléchie, à cette controverse tournoyante ? La plupart des gens reconnaissent l’antisémitisme classique, le Christ des chrétiens tué par les juifs, le Shylock de Shakespeare, ce genre de graffitis nazis qui sont gribouillés sur une synagogue. Pour la plupart, les gens (à l’exception des membres de plus en plus nombreux des mouvements néo-nazis adeptes de la suprématie blanche) conviennent que ces actes et croyances sont horribles et dangereux pour une société démocratique qui aspire à la tolérance et au respect des minorités, que ce soit des 7 millions de juifs, des 3 ½ millions de musulmans, ou des 11 millions d’immigrants mexicains qui sont parmi nous, pour commencer.

J’aimerais explorer ce phénomène récent qui est en train de fissurer la communauté juive aux États-Unis et d’assimiler la critique d’Israël à de l’antisémitisme, ainsi que la relation aisément reconnue et intrinsèquement liée entre la haine croissante des juifs et l’explosion publique d’une suprématie blanche dans notre pays.

Dans la première moitié du XXe siècle, le travail du mouvement sioniste pour instaurer un État juif exclusif (en Ouganda ? en Australie ? en Palestine ?) a été extrêmement controversé, et il n’est devenu réalité qu’à travers une confluence de facteurs comprenant le sionisme chrétien des dirigeants britanniques coloniaux, les conséquences épouvantables de l’Holocauste nazi, et les tentatives des Nations-Unies pour répondre aux besoins désespérés des réfugiés juifs européens de l’après-guerre, lesquels n’étaient pas les bienvenus dans les autres pays. Le racisme sous-jacent qui a permis au traumatisme, aux aspirations, et à l’histoire des juifs européens d’être privilégiés aux dépens de la population indigène en Palestine, a rarement été reconnu, ou justifié, au nom de la survie des juifs. Dans le même temps, le fait de comprendre que le peuple qui vivait dans la Palestine historique depuis des siècles, et ses frères et sœurs arabes voisins, n’abandonneraient pas sans réagir la terre qu’ils estimaient être la leur, était défini comme étant de la haine contre les juifs et non comme une opposition à ce qui est maintenant reconnu comme du colonialisme de peuplement. Le sionisme a été vendu comme un mouvement de libération juif rédempteur construisant, pour une population meurtrie, une société nouvelle et juste sur ses terres ancestrales. Les Palestiniens sont devenus invisibles.

En 1974, la Ligue anti-diffamation (autrefois organisation progressiste axée sur la dénonciation du sectarisme et de l’intolérance envers les juifs) a défini « le nouvel antisémitisme » comme étant une critique d’Israël. Huit ans plus tard, après l’invasion désastreuse du Liban et les massacres de Sabra et Shatila par Israël, le gouvernement israélien et divers groupes de réflexion, et d’autres de relation publique, ont tourné leur attention vers l’amélioration de l’image d’Israël dans le monde (mais, me faut-il ajouter, pas de sa conduite sur le terrain). En 1984, le Comité US des affaires publiques d’Israël (AIPAC) a publié un guide universitaire qui révèle ce qu’il considérait être une campagne anti-israélienne dangereuse sur les campus, qui était fondée sur l’idée qu’Israël est toujours la victime et sur une critique de la politique israélienne par nature antisémite.

Ce maccarthysme s’est infiltré dans les institutions juives, et l’épithète d’antisémite a été utilisée librement pour réduire au silence et diaboliser les voix critiques. Israël a créé des ministères de la Diplomatie publique, des Affaires de la diaspora, et des Affaires stratégiques qui œuvrent avec des « groupes de façades » aux USA et toute une armée de fédérations et organisations juives abondamment financées, comme Israel Action networkHillelStandWithUsCommittee for Accuracy in Middle East Reporting in American (CAMERA – Comité pour l’exactitude des articles sur le MoyenOrient en Amérique), Canary Mission, AMCHA Initiative, Israel Project, Israel on Campus, Israellycool, ACT.IL-Online community for Israel, etc., et ils sont passés à l’action. Aujourd’hui, ils fournissent une « alternative » et des « faits historiques » sélectionnés, une propagande habile sur YouTube, des sites, et des applications, ils compilent des dossiers pour mettre sur liste noire et diffamer les militants comme antisémites et terroristes, ils menacent les universités et les évènements publics, et ils travaillent avec ardeur pour conserver le Congrès entre leurs mains.

Je fais la critique de cette histoire pour bien montrer que les comportements ne sont pas les fruits du hasard, et qu’aujourd’hui, ils sont amplifiés par le pouvoir explosif de médias sociaux qui promeuvent une foule de désinformations et de théories du complot et encouragent la population à vivre dans leur propre chambre résonnante privée. Les points de vue sont façonnés par la propagande et les systèmes de croyance – les juifs religieux attendent le Messie et quelque 60 millions de sionistes chrétiens attendent l’Enlèvement. Les deux exigent que les juifs « reviennent » à Sion, bien que pour des raisons tout à fait opposées. Les peurs sont facilement cadrées et manipulées. Il y a une montée d’un antisémitisme alimenté par un Président dérangé et par la croissance d’une droite nationaliste, blanche, doctrinaire, qui déteste les juifs, les femmes, les Noirs et les Bronzés, les musulmans, les immigrants, les LGBTQI ; quiconque n’entre pas dans leur vision d’une nation aryenne faite d’hommes armés, blancs, hétérosexuels. C’est ainsi que nous voyons le phénomène bizarre de ces néo-nazis qui dénigrent les juifs tout en exprimant leur admiration pour l’État d’Israël, lieu propice à la séquestration de ces indésirables et, en même temps, exemple admirable d’un État puissant, bien armé, fondé sur la pureté ethnique, prêt à se battre contre les musulmans en général, et contre les Iraniens en particulier.

De toute évidence, les juifs constituent un groupe diversifié de personnes ; un soutien unanime à la politique d’Israël se manifeste largement dans les générations plus âgées et les institutions traditionnelles. La jeunesse juive est beaucoup moins attachée au pays et à sa mythologie, d’où les activités désespérées de relations publiques dans les facultés US et les programmes Birthright. Les juifs d’Europe de l’est ont une expérience très différente de celle des juifs de couleur qui souvent subissent une double discrimination. Israël est un lieu contradictoire. Il prétend être une démocratie mais il adopte une loi État-nation qui légalise officiellement un privilège juif. Il profite par les États-Unis d’une aide de 3,8 milliards de dollars par an et d’une couverture politique complète, il exporte des quantités massives d’équipements de surveillance et des technologies militaires vers des régimes répressifs, tout en ayant des orchestres magnifiques, des écrivains brillants, des institutions scientifiques, des installations médicales de classe mondiale, et des centres religieux historiques.

Dans le même temps, le pays se rend coupable de violations majeures des droits de l’homme et du droit international, d’incarcérations impitoyables d’enfants palestiniens, et d’une occupation brutale de plus de 50 ans. Je soutiens tout à fait le droit d’un peuple opprimé à résister à son oppression, et je suis scandalisée par la résistance violente sporadique des Palestiniens et ses conséquences pour les Israéliens. Cependant, je suis encore plus scandalisée par la violence sans discernement et disproportionnée des forces et des colons israéliens qui rendent la vie invivable, chaque jour, pour près de cinq millions de personnes sous leur contrôle. Non seulement nous, les contribuables, rendons tout cela possible, mais c’est notre droit démocratique de dénoncer l’injustice quand et là où nous la voyons. 

Les dénonciations d’antisémitisme doivent être insérées de façon crédible dans une opposition au nationalisme blanc, et au racisme, et à l’islamophobie qui en sont la pierre angulaire. Si nous ne faisons pas de distinction entre les critiques légitimes de la politique de l’État israélien et l’antisémitisme, alors nous permettons aux forces de droite de militariser l’antisémitisme, de supprimer la liberté d’expression et le débat ouvert, et de retirer au bout du compte tout son sens à ce terme, antisémitisme, à un moment où il est essentiel de l’identifier et de s’y opposer. 

Ma mère avait l’habitude de passer à pied près d’un panneau dans un parc à Brooklyn, New York, ce panneau disait : « INTERDIT AUX JUIFS ET AUX CHIENS ». C’était de l’antisémitisme. Mon appel à mettre fin à l’occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, au siège de Gaza, et à la politique raciste du gouvernement israélien envers ses citoyens palestiniens, ce n’en est pas. L’hystérie que ce débat provoque est un signe de fragilité juive, et non de force.

Alice Rothchild

Allice Rothchild est médecin, auteure, et cinéaste qui concentre son intérêt sur les droits de l’homme et la justice sociale dans le conflit Israël/Palestine depuis 1997. Elle a pratiqué la gynécologie-obstétrique pendant près de 40 ans. Jusqu’à sa retraite, elle a été maître assistant d’obstétrique et gynécologie à la Faculté de médecine de Harvard. Elle écrit et donne de nombreuses conférences et est l’auteure de : « Promesses brisées, rêves brisés : récits de traumatismes et de résilience juifs et palestiniens », « Au bord du gouffre : Israël et la Palestine à la veille de l’invasion de 2014 de Gaza », et « Condition essentielle : la vie et la mort en Israël/Palestine ». Elle a réalisé un film documentaire, « Voices Across the Divide – (Des voix traversent la ligne de partage) », et elle est active dans l’organisation Une Voix juive pour la paix. La suivre sur : @alicerothchild

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Mondoweiss