Le Hamas emprisonne des femmes pour dettes impayées

Ola Mousa – 30 septembre 2019

Nawal Ahmad a passé les vacances en prison parce qu’elle n’a pas pu rembourser les dettes contractées pour les médicaments anti-douleur de son mari. (Mohammed Al-Hajjar)

Cette année, Nawal Ahmad n’a
pas pu passer les vacances de la fin du Ramadan avec ses cinq
enfants.

Ahmad, 42 ans, a passé deux
mois en prison au nord de Gaza parce qu’elle n’avait pas
remboursé les dettes contractées pour les médicaments anti-douleur
de son mari – il souffre d’une hernie discale – auprès d’une
pharmacie locale du quartier al-Salateen de Beit Lahiya où elle vit
avec sa famille.

Les dettes s’élevaient à
environ 420 $. Et n’ayant pas réussi à obtenir les médicaments
nécessaires par le ministère de la Santé, Ahmad comptait sur les
organismes caritatifs pour couvrir les frais.

Certains
de ces organismes avaient couvert les frais médicaux de son mari
dans le passé, mais cette fois-ci lorsqu’il a fallu agir, personne
n’est venu payer la pharmacie. Ce n’est qu’après deux mois de
prison qu’un bienfaiteur – qu’on n’a jamais identifié, mais
qui a payé les dettes d’un certain nombre de personnes pour la
zakat
– charité obligatoire, troisième pilier de l’Islam – a réglé
ses dettes, lui permettant de rentrer chez elle.

« Que
pouvais-je faire ? » a-t-elle demandé à The Electronic
Intifada. « Mon mari a 55 ans et est au chômage. Il ne peut
pas bouger à cause de la douleur, ni signer aucun papier. J’espérais
que les organismes caritatifs nous aideraient. »

Ahmad n’est pas la seule à
être allée dans ce qui est en fait la prison des débiteurs.

Ces dernières années ont été
cruelles pour la population de Gaza. Depuis 2008, trois offensives
militaires israéliennes ont laissé les infrastructures critiques de
Gaza – réseaux électriques, traitement des eaux usées et
logement – au bord de l’effondrement, rappelant les
avertissements des Nations Unies disant que le bande de terre côtière
pouvait devenir inhabitable d’ici 2020.

Un blocus de ce territoire
côtier appauvri, principalement mis en vigueur par Israël, mais
également observé par l’Egypte, a vu les efforts de
reconstruction être empêchés et les affaires et les industries
flancher.

Avec un taux de chômage qui
dépasse les 50 % et une pauvreté qui afflige presque la moitié
de la population de Gaza forte de deux millions, les gens glissent
inévitablement de plus en plus vers un endettement croissant.

Répression

Les autorités de Gaza n’ont
pas très bien su comment traiter le problème.

Jusqu’à l’année
dernière, le gouvernement dirigé par le Hamas n’hésitait pas à
jeter les gens en prison pour dettes impayées. Selon Ayman
al-Batniji, porte-parole de la police de Gaza, presque 100.000 ordres
de détention ont été émis en 2017 contre des propriétaires
d’usines, des citoyens et des entrepreneurs qui s’étaient
endettés ou avaient perdu leur travail.

D’après al-Batniji, environ
la moitié d’entre eux ont été réellement arrêtés, même si la
plupart ont été rapidement relâchés.

En
2018, les autorités de Gaza ont allégé la sanction pour arriérés
financiers à cause des rudes circonstances économiques à Gaza.
Mais les circonstances économiques ne se sont pas améliorées en
2019.

Al-Batniji n’a pas donné de
chiffres spécifiques sur le nombre de femmes en prison, mais il a
dit qu’auparavant, la police n’avait pas été trop sévère avec
les femmes. Cependant, a-t-il dit, cette année elle n’a pas eu le
choix.

« Nous
n’aimons pas emprisonner les femmes pour raisons financières.
Pourtant, cette année, nous n’avons pas pu l’éviter à cause du
grand nombre de plaintes [contre les femmes endettées]. »

Samah Nour est allée en prison parce qu’elle ne pouvait régler la dette de sa famille. (Mohammed Al-Hajjar)

Samah Nour, 40 ans, a été
emprisonnée pendant 10 jours en juin. Son mari avait lui même été
arrêté sept fois au cours de quatre mois pour une dette de 3.000 $.

Même
s’il reste employé de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie
occupée – qui a ordonné à ses employés de rester chez eux après
que le Hamas a évincé de Gaza les forces du Fatah en 2007 –
l’ancien policier ne reçoit maintenant que la moitié de son
salaire et ne peut rembourser ses dettes.

La famille s’est débattue
et Nour a dû signer une reconnaissance de dette envers le
supermarché local qui, en six mois, s’est élevée à 2.300 $. Son
incapacité à régler cette dette l’a conduite derrière les
barreaux.

« Nous avons dû
emprunter de l’argent pour nourrir nos enfants. Mon mari et moi
avons passé de nombreuses nuits en ayant faim pour assurer de quoi
manger à nos enfants ; parfois, nous n’avions qu’un seul
repas », a dit Nour à The Electronic Intifada.

Nour
s’est désolée du déclin de la classe moyenne de Gaza qui,
dit-elle, a pour ainsi dire disparu. La seule raison pour laquelle
elle est finalement sortie de prison c’est que son frère a pu
grappiller une somme suffisante pour verser un acompte au
propriétaire du supermarché.

Um
Samir, 45 ans, du camp de réfugiés de Jabaliya au nord de la Bande
de Gaza, a passé un mois en prison pour défaut de paiement dans un
magasin de fournitures médicales où elle avait acheté un lit
médical spécialisé pour son mari qui souffre d’une hernie
discale.

Les
ressources médicales de Gaza étant sur-tendues et sous-financées,
le temps d’attente pour ce genre d’opérations, dont les patients
comme le mari d’Um Samir ont besoin pour une hernie discale, est
très long. Ce qui peut laisser les patients en souffrance et en
invalidité pendant de nombreux mois.

Incapable de régler sa dette,
Um Samir – qui ne voulait pas donner son vrai nom pour cet article
– a été arrêtée en mai.

Faire
campagne pour la libération des prisonniers

Selon Um Samir, les
arrestations ont tendance à nuire surtout à ceux qui sont privés
de leurs droits.

« Un
très grand nombre de fonctionnaires de l’autorité et du
gouvernement de Gaza sont endettés », a-t-elle dit à The
Electronic Intifada. « Mais c’est nous les pauvres qui sommes
le plus touchés. Les débiteurs ont besoin de garanties. Certaines
femmes sont obligées de donner leur nom en tant que garants.
Résultat, de nombreuses femmes se sont retrouvées en prison quand
l’échéance est arrivée et qu’elles ne pouvaient payer. »

Um Samir a été libérée
après qu’un don anonyme ait réglé la totalité de sa dette de
presque 560 $.

Ce
don a fait suite à un appel en ligne et une campagne de Fahmi
Shurrab, chargé de cours en Sciences Politiques à la Ummah Open
University.

Shurrab a lancé sa campagne
en avril, juste avant le Ramadan, exhortant tous ceux qui le
pouvaient à aider à « apporter un peu de bonheur aux
familles » des prisonniers.

« J’ai
trouvé des femmes qui étaient emprisonnées parce qu’elles
s’étaient retrouvées endettées pour avoir cherché de quoi
nourrir ou soigner leur famille », a dit Shurrab à The
Electronic Intifada. Ce n’est pas juste. C’est douloureux pour
les enfants de voir leur mère en prison. »

Il avait également été ému
personnellement lorsqu’on a retrouvé un voisin mort le lendemain
d’une nuit qu’il avait passée à s’inquiéter d’une dette
qu’il ne pouvait se permettre de rembourser.

Jusqu’ici, la campagne
semble avoir été un succès. Shurrab a dit qu’il avait levé
assez d’argent pour permettre la libération de quelque 100 femmes
et 1.000 hommes.

Shurrab
a dit que la plupart des dons provenaient de donateurs palestiniens,
qu’ils vivent en Palestine ou ailleurs.

« Je me suis arrangé en
coopération avec la police de Gaza pour faire sortir les prisonniers
les plus démunis, et surtout les femmes. »

Ola
Mousa est un artiste et écrivain de Gaza.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : The Electronic Intifada