« Qu’est-ce qu’un Etat sans le peuple ? » :Obsession d’un Etat et déni des droits en Palestine

Alaa Tartir, 8 janvier 2020 Arab Reform Initiative

L’obsession de la direction
politique palestinienne de l’idée d’un Etat indépendant comme moyen d’acquérir
l’autodétermination et la liberté s’est avérée nuisible pour la lutte pour la
décolonisation de la Palestine. En priorisant « un Etat sous régime
colonial » au lieu de se concentrer sur la décolonisation de la Palestine,
puis d’entamer la formation d’un Etat, la direction palestinienne – sous la
pression d’acteurs régionaux et internationaux – a retiré son pouvoir au peuple
et l’a remis aux structures sécuritaires qui, en fin de compte, servent la
condition coloniale.

Le nouveau Premier ministre du gouvernement d’unité palestinienne, Mohammad Shtayyeh, s’avance pour prêter serment à la cérémonie d’intronisation du nouveau gouvernement au quartier général de l’Autorité Palestinienne en avril 2019 à Ramallah, Cisjordanie. Alaa Badarneh / EPA  EEE

*Cet article est publié en
collaboration avec
Chatham
House
. Il fait partie d’une série de
textes qui traitent de la gouvernance et de la sécurité au Moyen Orient et en
Afrique du Nord, et de leur impact sur le rôle de l’État dans la région.

L’obsession de la direction
politique palestinienne de l’idée d’un Etat indépendant comme moyen d’acquérir
l’autodétermination et la liberté s’est avérée nuisible pour la lutte pour la
décolonisation de la Palestine. Cette direction – sous la pression d’acteurs
régionaux et internationaux – a commis une erreur stratégique en donnant la
priorité au paradigme d’un « Etat sous régime colonial » au lieu
d’engager des processus pour d’abord décoloniser la Palestine, puis entamer la
formation d’un Etat. Un Etat sous régime colonial est un paradigme
fondamentalement défectueux et une diversion par rapport à l’obstacle essentiel
à la paix et à la justice.

On pourrait illustrer
l’adoption de cette « priorité mal évaluée » avec quatre
« étapes cruciales » dans l’histoire et jusqu’à aujourd’hui. Il
s’agit de la Déclaration d’Indépendance de la Palestine en 1988, la signature
des Accords d’Oslo en 1993 – qui était essentiellement un accord sur la sécurité
– pour finalement créer un Etat, le projet de construction d’un Etat sous
l’autorité du premier ministre Salam Fayyad qui a déclaré que les Palestiniens
sont de plus en « plus près du rendez-vous avec la liberté » puisque
l’Etat existe sans en avoir le nom,1 et finalement, l’offre d’un Etat de l’ONU par
l’Autorité Palestinienne conduite par le président Mahmoud Abbas, offre qui se
poursuit jusqu’à aujourd’hui. « L’Etat » devient le seul petit bout
de la lorgnette à travers lequel la direction politique examine le projet de
libération nationale et sur lequel s’appuient les stratégies. Il devient par
ailleurs la lentille analytique et opérationnelle utilisée par les acteurs
internationaux pour justifier leurs interventions politiques, leur aide
financière et leur étalonnage politique. Pourtant, cet alignement sur
l’objectif et son approche a renforcé l’impasse.

Essentiellement, ce qu’il y a de commun entre ces quatre « étapes cruciales », c’est non seulement la centralité de « l’idée de l’Etat » dans la réflexion politique palestinienne, mais aussi l’issue et la conséquence qui en résulte. A la fin de chaque étape, les Palestiniens sont sortis affaiblis, plus fragmentés et encore plus éloignés de l’accession à un Etat. Ce n’est pas qu’une simple coïncidence ni une conséquence involontaire, mais cette issue est directement liée à l’échec de la stratégie politique adoptée puisque « l’obsession d’un Etat » n’a pas seulement maintenu le statu quo et l’asymétrie du pouvoir en faveur du colonisateur, mais a aussi enlevé son pouvoir au peuple/nation en tant qu’élément central de tout Etat, et a au contraire renforcé les « fausses institutions nationales » sous condition coloniale. Elle a renforcé les structures et les institutions sécuritaires pour étayer les matrices de contrôle existantes, au lieu d’élargir la marge déjà étroite de liberté ou d’étendre la capacité et les possibilités d’obtention de la liberté.

Plus précisément, l’obsession
de l’État a créé des déficiences structurelles dans la gouvernance et les
systèmes politiques palestiniens qui ont fondamentalement altéré le rôle des
gouvernés, du peuple. A chaque réitération de l’État, le peuple palestinien a
été un peu plus exclu du coeur du système politique et des structures de
gouvernance. Le résultat n’a pas simplement été l’érosion de la légitimité de
ces organes de gouvernement et de leurs stratégies, mais, plus grave, cela a
dépouillé le peuple palestinien de sa capacité de transformation et a affaibli
sa possibilité de résister efficacement aux structures coloniales et
d’oppression.

La révocation de cet ingrédient
central (le peuple) dans le « mixage de l’idée d’un Etat » n’est pas
qu’un échec provoqué chez nous, c’est en fait une entreprise venue d’en haut
parrainée de l’extérieur dont le but est de s’investir dans l’établissement
« d’institutions d’un Etat moderne », sans tenir compte de leur
inclusivité, de leur réactivité ou de leur responsabilité dans la population,
sans parler de leur fonctionnalité et de leur efficacité. Un résident d’un camp
de réfugiés de Jénine en Cisjordanie occupée m’a dit : « L’expression
Dawlat al-Moasassat m’intrigue. Tout d’abord, où est l’État, et
deuxièmement, comment se fait-il que Al-Dawla (l’État) ait de la place
pour toutes ces institutions (al-Moasassat) et pas pour le
peuple. Qu’est-ce qu’un Etat sans le peuple ? » Un autre réfugié du
camp de réfugiés de Balata en Cisjordanie occupée m’a dit : « Je
regardais l’offre d’un Etat de l’ONU à la télé comme n’importe qui regarderait
des discours prononcés n’importe où dans le monde. Oui, j’ai versé une larme
quand la population a applaudi, mais des émotions ne font pas un Etat, et des
déclarations ne changent pas les réalités. Le lendemain, j’ai cherché l’État,
mais je ne l’ai pas trouvé, et maintenant, des années plus tard, je ne peux voir
que sarab ak-Dawla [le mirage d’un Etat]. »

Par conséquent, la tangibilité
et la matérialisation de facto de l’État sont vitales pour le percevoir comme
un vecteur de la réalisation des droits. Mais lorsque l’État est simplement un
mirage et une hallucination (même si l’élite politique le décrit comme l’ultime
aspiration nationale), réévaluer la pertinence de cette pierre angulaire pour
établir la paix (un Etat), et envisager d’autres paradigmes, devient une
nécessité pour tous les acteurs impliqués. Ils doivent aussi s’engager dans des
processus qui, avant tout, conduisent à l’émergence d’un climat propice à ce
que l’idée d’un Etat puisse s’épanouir et être pertinente et significative.

Cependant, au lieu de s’engager
dans un processus de réexamen, les acteurs des gouvernements locaux et
internationaux ont non seulement écarté le peuple et lui ont enlevé son
pouvoir, lui le principal ingrédient du projet pour un Etat, mais il se sont
par ailleurs investis dans de « mauvaises institutions nationales »
sous condition coloniale et les ont renforcées. En d’autres termes, le projet,
parrainé à l’international, de l’Autorité Palestinienne de construction d’un
Etat a été prévu sur sa capacité à gouverner grâce à l’établissement d’un fort
système sécuritaire. Par conséquent, l’installation d’une réforme/réinvention
fondamentale du secteur de la sécurité est devenu la caractéristique
déterminante de l’État à venir.2

Dans les faits, cela a signifié
que le secteur palestinien de la sécurité devait employer environ 44 % de
tous les fonctionnaires, représenter près d’un milliard de dollars du budget de
l’Autorité Palestinienne et absorber environ 30 % du total de l’aide
internationale versée aux Palestiniens. Le ratio du personnel de sécurité par
rapport à la population s’élève à 1 pour 48, l’un des taux les plus hauts au
monde.3

Cette prédominance de la
sécurité s’est étendue au domaine politique avec de puissants chefs de la
sécurité qui pilotent des positions au sommet de l’échelle politique et des
gouvernorats du pays. Sous le prétexte du projet pour un Etat, une totale
synchronisation entre les directions politique et sécuritaire a émergé là où
les dirigeants politiques justifient les actions des agences de sécurité,
tandis que les agences de sécurité protègent la direction politique. Cette
prédominance a, en retour, ajouté un autre niveau de surveillance sur la
population palestinienne.

La direction politique et sécuritaire a conçu la surveillance comme une manifestation de sa doctrine sécuritaire qui cherchait à assurer le monopole de « l’Etat » sur l’usage de la violence dans la société palestinienne. Mais en agissant comme s’ils étaient des organes souverains et en présentant leur conduite comme étant « professionnelle », les acteurs dirigeants et leurs soutiens financiers ont efficacement consolidés et professionnalisés l’autoritarisme palestinien, le tout sous le régime colonial israélien.

La croissance des structures de gouvernance autoritaires, l’absence de processus politiques de participation démocratique et la célébration des atouts de l’État n’ont pas seulement rendu la simple idée de l’État – en tant que moyen d’obtenir les droits – tout simplement non viable et inatteignable, mais elles ont contribué au déni des droits des Palestiniens, y compris le droit à un Etat souverain.

Il y a presque une décennie, en
avril 2010, le Premier ministre de l’Autorité Palestinienne de l’époque, Salam
Fayyad, a déclaré que les Palestiniens voulaient un Etat indépendant et
souverain et a dit « Ils ne souhaitent pas un Etat pour laissés pour
compte – un Etat pour Mickey Mouse ».5 Pourtant, « l’État pour
laissés pour compte » est une description très juste de la réalité du
« projet d’un Etat » à ce jour. Et c’est une des raisons pour
lesquelles le peuple palestinien est sceptique concernant la capacité de ce
projet de leur fournir des résultats significatifs (souveraineté et liberté),
malgré les illusions présentées par leur direction politique et ses soutiens
internationaux et régionaux.

Par conséquent, il est
impératif que les Palestiniens envisagent un avenir différent qui aille bien
au-delà de l’idée d’un Etat – comme on le leur a présenté tout au long des
dernières décennies – afin d’entamer un processus de changement des réalités
d’aujourd’hui.

Notes :

1. Salam Fayyad,
« Conversation avec Al-Jazeera : Salam Fayyad », Al-Jazeera, le
6 août 2011.

Disponible à : https://www.aljazeera.com/programmes/talktojazeera/2011/08/201186783974816.html

2. Alaa Tartir (2017)
« Criminaliser la Résistance : Le Cas des Camps de Réfugiés de Balata
et Jénine » Revue d’Etudes Palestiniennes, 182 : 46, 7-22,
DOI : https://doi.org/10.1525/jps.2017.46.2.7

3. Alaa Tartir (2017)
« L’Autorité Palestinienne : Forces de Sécurité : Sécurité de
Qui ? », Note Politique d’Al Shabaka. Disponible à https://al-shabaka.org/brief/palestinian-authority-security-forces-whose-security/

4. Alaa Tartir (2018)
« Les Services d’une Paix Titrisée : Le Parrainage de l’Autoritarisme
Palestinien par l’UE », Critique du Moyen Orient, 27 : 4,
365-385, DOI : https://doi.org/10.1080/19436149.2018.1516337

5. Salam Fayyad, « Le
Premier Ministre Palestinien à Haaretz : Nous Aurons un Etat l’Année
Prochaine », Haaretz – Akiva Eidar, 2 avril 2010. Disponible à https://www.haaretz.com/1.5099596

Alaa Tartir

Chercheur Associé au Centre des
Conflits, du Développement et de la Réconciliation.

Traduction : J. Ch. pour
l’Agence Média Palestine

Source : Arab Reform Initiative