« Cette photo a montré le moment où ma vie a pris fin » : Documenter la mort à Gaza

Une photojournaliste raconte l’histoire cachée derrière l’image d’un jeune homme palestinien qui refuse de lâcher le corps de sa nièce de deux ans.

Par Anne Paq, 29 janvier 2020

Mohammed Maadi tient sa nièce morte, Jana deux ans et demi, deux jours après qu’elle ait été tuée en août 2014 lorsque Israël a bombardé leur maison familiale dans la Bande de Gaza. [Anne Paq/Al Jazeera]

« Cette photo a montré le moment où ma vie a pris fin. Elle a reposé dans mes bras jusqu’à ce qu’on l’enterre », a dit Mohammed Maadi, 18 ans, un an après le bombardement israélien dans lequel six membres de sa famille ont été tués.

J’avais pris cette photo de lui près de Rafah le 3 août 2014, deux jours après le bombardement. On l’y voit tenir le cadavre de sa nièce de deux ans, Jana.

Israël a lourdement et aveuglément bombardé cette ville palestinienne en réponse à la capture d’un soldat israélien par les combattants du Hamas. J’étais allée dans la Bande de Gaza documenter sur les victimes du conflit depuis environ trois semaines.

Tôt le matin du 3 août, j’avais sauté dans une voiture avec quelques autres journalistes – on y avait hâtivement scotché un signe « TV » – et avons mis cap au sud.

Nous savions que la route serait pleine de dangers et avons roulé aussi vite que nous l’avons pu. Nous pouvions entendre les bombes frapper aux alentours.

Mes souvenirs de cette journée sont brumeux. Le manque de sommeil nous affectait, en plus du stress et du tribut émotionnel que peut provoquer le fait d’être témoins d’atrocités.

Je me sentais comme si j’étais en pilotage automatique : documenter ce que je pouvais, déclencher l’appareil photo, prendre quelques notes, mettre les images en ligne. Nous avions à peine le temps de manger ou dormir et c’est surtout pendant la nuit, quand je revoyais et éditais les photos, que l’horreur de ce dont nous avions été témoins tous les jours me frappait.

Toutefois, cette scène même est quelque chose que je n’ai jamais oublié. Nous revenions juste de l’Hôpital Koweiti de Rafah qui se débattait pour faire face au nombre de blessés et de morts, quand on nous a parlé d’un autre endroit – une chambre froide au milieu des fleurs dans un champ où des cadavres avaient été empilés parce que la morgue et les hôpitaux étaient pleins.

Je me souviens encore de l’odeur insupportable des corps en décomposition dans la chaleur de l’été. Elle vous colle à la peau et ne s’en va pas. Des cadavres sur le sol, sur des planches. Les parents essayaient de retrouver leurs êtres chers, de les ramener à leurs familles pour les enterrer, en dépit du risque d’autres attaques.

J’ai quitté la chambre froide et me suis souvenue être passée près d’un camion et avoir vu ce jeune homme assis dans la cabine, se cramponnant à un petit corps enveloppé dans un drap blanc marqué d’un nom en arabe. J’ai pris plusieurs photos et il m’a regardée quelques secondes. Quelques secondes qui m’ont paru être une éternité.

Qu’a-t-il pu penser de moi, une photographe documentant son intense douleur ?

Il semblait tellement brisé. J’ai demandé à une autre personne de la famille quel était leur nom et j’ai écrit « Maadi » sur mon carnet. J’ai appris plus tard que l’enfant qu’il portait était la fille de son frère, et qu’il refusait de la laisser. A ce moment là, je ne savais pas ce qui lui était arrivé et je restai avec beaucoup de questions sans réponse.

Deux jours plus tard, je quittai la Bande de Gaza le coeur lourd, inquiète pour les gens que je laissais derrière moi.

Après le cessez-le-feu, je suis revenue et j’ai commencé à travailler à un projet collectif multimédia, Familles Oblitérées, projet sur les familles fracassées par l’offensive de 2014. Je savais que je devais rencontrer la famille Maadi dans ce but.

Quand je l’ai fait, j’ai découvert comment le bombardement de leur maison avait causé la mort de six membres de la famille – le frère de Mohammed, Bassam, 33 ans, la femme de Bassam, Iman, 31 ans, et leurs deux filles, Hala, 3 ans, et Jana, 2 ans. Deux autres membres de la famille Maadi ont également été tués dans l’attaque aérienne : Yousef, 2 ans, le fils d’un autre des frères de Mohammed, et l’oncle de Mohammed, Suleiman, 53 ans.

C’était arrivé le vendredi 1er août, jour qui serait ensuite connu sous le nom de Vendredi Noir, une des journées les plus sanglantes de l’offensive israélienne. Ce jour là, il y avait 31 personnes dans la maison de la grande famille Maadi.

J’ai pu identifier le jeune homme que j’avais photographié – et j’ai appris que son nom était Mohammed – mais il n’était pas là le jour de ma visite. Par contre, Ala Qandil, coauteur de mon projet, a pu le rencontrer plus tard. Il ne s’était jamais remis de la perte des membres de sa famille. Nous avons appris qu’il avait lui aussi été blessé dans le bombardement, mais qu’il avait été secouru par ses voisins. Maintenant, il souffre de problèmes neurologiques et a abandonné son école de mécanique.

En 2017, Je suis revenue encore une fois voir la famille. Cette fois là, j’ai vu brièvement Mohammed. Il portait une autre de ses nièces, une qui avait miraculeusement survécu, et il souriait ; un sourire que j’essaie aussi de conserver dans mes souvenirs

La photo que j’ai prise de Mohammed et de Jana à Rafah me hante toujours. Dans mon esprit, elle sera toujours associée à la douleur, et à l’odeur des corps en décomposition, avec l’injustice et avec les vies brisées – de ceux qui sont morts, mais aussi des survivants.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : Al Jazeera News