Ce qu’un verdict exceptionnel dans le meurtre d’une famille palestinienne démontre à propos du système judiciaire d’Israël

Par Gidéon Levy, Haaretz, 19 mai 2020

Quand un cocktail Molotov est lancé dans une maison où une famille innocente dort, on ne peut plus couvrir, brouiller, réprimer ou nier. Même s’ils sont palestiniens. Même en Israël.

Amiram Ben-Uliel au tribunal de district de Lod, le 18 mai 2020
Crédit : Avshalom Shoshani

Dans la seule école au monde qui porte le nom d’un tout-petit ont eu lieu les funérailles de la mère de l’enfant, décédée six semaines après son fils.

Le corps brûlé de Reham Dawabsheh a été déposé au centre de la cour de l’école, entouré par les habitants de son village isolé, assis en un cercle silencieux. Seul son visage est resté paisible et entier, le reste de son corps a été brûlé. Reham est morte le jour de son 27e anniversaire ; quatre semaines plus tôt, son mari, Saad, était décédé le jour de leur anniversaire de mariage. Ali, leur fils, qui n’avait qu’un an et demi, était mort le premier. Ils s’étaient tous endormis dans la nuit du 31 juillet 2015 dans leur petite maison du village de Duma, en Cisjordanie, et ils ont été brûlés vifs. Seul Ahmed, 4 ans, a survécu, dans un état grave, il est le seul survivant.

Lundi, Amiram Ben-Uliel a été reconnu coupable de trois chefs d’accusation de meurtre, deux chefs d’accusation de tentative de meurtre, trois chefs d’accusation d’incendie criminel et de conspiration en vue de commettre un crime à motivation raciale. Le jeune homme qui faisait des rénovations et était décrit comme ayant des « mains en or », un disciple du rabbin Eliezer Berland et un « jeune des collines », a été déclaré coupable et sera bientôt condamné.

Le verdict le dépeint comme le rebut du genre humain, un rebut avec une grosse calotte et des franges rituelles. Le tribunal de district de Lod n’a pas écarté la possibilité qu’il couvre un autre meurtrier resté en liberté ; un habitant de la Douma a témoigné qu’il avait vu deux silhouettes dans le noir cette nuit-là.

La maison de la famille Dawabshe, qui a été incendiée par Uliel, tuant trois membres de la famille le 12 mars 2015 – Crédit : Moti Milrod

Quand j’ai visité la maison de Duma que Ben-Uliel avait incendiée avec la famille à l’intérieur, on pouvait encore sentir la fumée. Le téléviseur avait fondu, le micro-ondes était carbonisé. La poussette d’Ali se tenait au centre de la petite maison, couverte d’un drapeau palestinien en son honneur. Sur ce drapeau, quelqu’un avait accroché une photo de famille du type de celle qui est accrochée sur le réfrigérateur de presque toutes les maisons, sauf que toutes les personnes sur la photo étaient mortes.

Affaire de crime grave 932-01-16 : L’État d’Israël contre A. Ben-Uliel. En théorie, on pourrait soupirer de soulagement et même ressentir une certaine satisfaction et fierté. La justice a été rendue, le meurtrier a été condamné et le système juridique a fonctionné, même si les victimes étaient palestiniennes et le meurtrier juif. En effet, même une horloge cassée donne l’heure juste deux fois par jour. Le lundi était l’un de ces moments – l’autre, si vous voulez, était celui où les meurtriers de Mohammed Abu Khdeir ont été condamnés.

Dans ces deux meurtres, Israël a agi comme si son système d’application de la loi était équitable et juste. Mais l’horloge était et est toujours cassée, même si dans ce cas, elle indiquait la bonne heure avec une précision suisse. Ce n’est pas une coïncidence si Ben-Uliel et Yosef Haim Ben David, l’assassin d’Abu Khdeir, venaient tous deux des marges du camp nationaliste, ni que dans les deux cas des mineurs étaient impliqués. Ils sont la lie de l’entreprise de harcèlement des colonies, les mauvaises herbes sauvages qui rendent le reste soi-disant casher.

Ce n’est pas non plus une coïncidence si ces deux crimes résolus ont été particulièrement choquants et ont donc bénéficié d’une couverture exceptionnelle dans les médias israéliens, malgré l’origine nationale des victimes. Lorsqu’un adolescent est brûlé vif, ou lorsqu’une bombe incendiaire est lancée dans la maison d’une famille innocente et endormie, on ne peut plus couvrir, brouiller, réprimer ou nier, même si les victimes sont des Palestiniens, même en Israël. Il ne s’agit pas de soldats qui tirent sur une jeune fille parce qu’elle tient des ciseaux, d’un commandant de brigade qui tire sur un adolescent en fuite, ou de colons qui brûlent des champs et attaquent des bergers. Dans les deux cas dont nous parlons, il n’y avait pas le choix. Il devait y avoir une enquête, un procès et même une punition.

Dans ce cas, tout le monde a claqué de la langue en faisant semblant d’être choqué, y compris le président et le premier ministre. Le service de sécurité du Shin Bet et la police n’ont donc pas eu d’autre choix que de prendre des mesures énergiques, bien que pas aussi énergiques que d’habitude dans de tels cas. Ils ont torturé Ben-Uliel presque autant qu’ils torturent couramment les Palestiniens (ce qui n’aurait pas dû arriver), et ils n’ont bien sûr pas démoli sa maison, comme ils l’auraient fait il y a longtemps à la famille d’un terroriste palestinien (et c’est une bonne chose qu’ils ne l’aient pas fait). Il n’y a pas eu non plus d’appels à la peine de mort – c’était un Juif, après tout.

Le sang de la famille Dawabsheh a crié de leur maison incendiée bien plus fort que le sang des maisons des autres victimes palestiniennes, c’est pourquoi cette fois, il n’a pas pu être dissimulé.

Traduction : MUV pour l’Agence Média Palestine

Source : Haaretz