Le rapport trompeur sur l’antisémitisme, qui a coulé Jeremy Corbyn

Asa Winstanley – The Electronic Intifada – 24 août 2020

Michael Rubin au congrès annuel du  Labour en 2016. Al Jazeera.

Le parcours vers la chute politique de Jérémy Corbyn a commencé au Club travailliste de l’Université d’Oxford en février 2016.

Une enquête malhonnête menée par un membre de l’équipe du Labour ayant des liens étroits avec l’ambassade d’Israël comportait des allégations d’antisémitisme fabriquées de toutes pièces.

Elle a détruit la vie de plusieurs étudiants pro-Corbyn, sympathisants de la cause palestinienne.

Elle a également déclenché la « crise sur l’antisémitisme » du parti travailliste. La crise fabriquée continue aujourd’hui, même si Corbyn est maintenant marginalisé.

Après une enquête disciplinaire interne des travaillistes, certains des accusés ont été blanchis de l’accusation d’antisémitisme l’année suivante.

Mais à ce moment-là, le mal était déjà fait.

Après une enquête de quatre ans, Electronic Intifada a obtenu le rapport Rubin intégral, qui n’a jamais été publié.

Michael Rubin, qui l’a écrit, était président du groupe de droite Labour Students (Étudiants travaillistes). Mais « l’enquête » était de sa propre initiative et il n’avait été mandaté pour la faire, ni par le chef du parti travailliste ni par son comité exécutif national en place.

Rubin collaborait également avec Shaï Masot, un « diplomate » israélien qui allait être expulsé du Royaume-Uni l’année suivante.

Peu après avoir rédigé le rapport, Rubin a été engagé par les Labour Friends of Israel (Les Amis travaillistes d’Israël), un groupe qui coordonne secrètement ses activités avec l’ambassade israélienne à Londres.

Masot a été pris en caméra cachée en train de recruter pour le groupe de pression israélien.

Influence

Après des années de travail pour eux, Rubin a été promu en juillet de cette année au poste de directeur de Labour Friends of Israel.

Il a également rencontré le successeur de droite de Corbyn, Keir Starmer, pour discuter de leur opposition à la politique de sanctions du parti contre Israël.

L’enquête menée par Rubin a directement influencé les enquêtes bien plus connues de Royall et Chakrabarti sur l’antisémitisme travailliste présumé.

Electronic Intifada a protégé certains noms dans le rapport afin de ne pas poursuivre la campagne de désinformation de Rubin. Des extraits en sont lisibles plus bas.

Le document montre comment des allégations vagues ou fabriquées d’antisémitisme contre les partisans de gauche de Corbyn ont été transformées en accusations graves.

Il indique que Rubin a signalé auprès de l’équipe du Labour six étudiants du Club de l’Université d’Oxford qu’il a déclaré coupables « d’antisémitisme répété et potentiellement criminel sur une période prolongée ».

Mais le document échoue à soutenir cette allégation.

La « preuve » de Rubin est, au mieux, ténue. Mais le rapport contient également des mensonges flagrants.

Shaï Masot, l’espion de l’ambassade d’Israël a agi en lien étroit avec Michael Rubin pendant plusieurs années. Al Jazeera

Le calendrier est également remarquable : le club vient de voter pour la Semaine contre l’apartheid israélien, un événement annuel du calendrier du mouvement de solidarité avec la Palestine.

Un ancien étudiant attaqué dans le rapport, qui a demandé à ne pas être nommé, a déclaré à The Electronic intifada que le document leur avait attribué à tort une citation antisémite.

Selon l’étudiant, quelqu’un avait faussement inséré le mot « juif » dans une déclaration que l’étudiant avait faite sur l’influence des riches sur les élections.

« Si je me souviens bien, ce que j’ai dit en fait, c’est qu’il y a ‘une influence exercée sur les élections par des personnes très fortunées’. Je ne mettrais jamais cela sur le dos des Juifs », a déclaré l’ancien étudiant.

« Les parties du rapport qui me concernent sont fausses. Les étudiants travaillistes ne m’ont même pas contacté pour connaître ma version des faits ».

Dans d’autres exemples, l’un des six a prétendument « levé les yeux au ciel » lorsqu’un étudiant juif a parlé. En une autre occasion, la même personne accusée aurait « ri » lorsque le nom d’un ancien premier ministre israélien a été mentionné.

Un étudiant juif anonyme a seulement avancé qu’on leur avait adressé « un message agressif et qui délégitimait mes sentiments ».

Mais, étonnamment, Rubin a conclu que ces quatre allégations constituaient « des preuves suffisantes » d’antisémitisme à rapporter au personnel disciplinaire du parti travailliste.

Le document prouve également, par inadvertance, que les « témoins » de Rubin ne faisaient souvent que rapporter des ouï-dire et des ragots.

Un étudiant anonyme a déclaré avoir « entendu de la part d’autres étudiants » que l’un des accusés « s’était lancé dans des chansons à la gloire des attaques à la roquette contre Tel-Aviv », mais a admis qu’en réalité, ils n’avaient pas vraiment vu cela.

Personne ne semble pouvoir expliquer ce que cette chanson était censée être, quelles étaient ses paroles, ou l’avoir entendue chantée.

Le rapport Rubin fait rarement état d’incidents spécifiques ou datés ou de quelqu’un affirmant directement avoir réellement été témoin d’antisémitisme.

Pourtant, dans de tels cas, Rubin a souvent affirmé qu’il y avait encore « suffisamment de preuves » pour dénoncer des individus en vue d’une action disciplinaire. 

Racisme de droite

Le document complet suggère également que Rubin a dissimulé des allégations de racisme de la part de la droite au sein du club travailliste – et même d’antisémitisme présumé.

Il enregistre plusieurs allégations de ce type contre des personnes de droite, mais elles ont été soit ignorées, soit marquées comme « preuves insuffisantes ».

Un étudiant anonyme cité dans le document déclare que pendant le débat du club sur la semaine de l’apartheid israélien, un étudiant palestinien a été « conspué par le président de la réunion, Alex Chalmers, traité de sympathisant terroriste et soumis à des interrogatoires et des discours particulièrement agressifs », notamment par David Klemperer, un autre droitier.

Un militant juif pour les droits des Palestiniens a déclaré s’être attiré l’hostilité de Chalmers : « Alex voulait me faire sentir que j’étais un traître » et « un juif ayant la haine de soi », a déclaré cette personne.

Le principal complice de droite de Chalmers, l’ancien coprésident du club, Klemperer, a également été accusé d’antisémitisme.

Selon un étudiant anonyme cité dans le rapport, Klemperer aurait déclaré : « Vous êtes exactement le genre de personne qui aurait dû mourir dans l’Holocauste ».

Rubin a recommandé de ne prendre aucune mesure disciplinaire contre l’un ou l’autre de ces deux-là, affirmant qu’il n’y avait « pas de preuves suffisantes ».

Chalmers a quitté le parti travailliste et Klemperer a été expulsé après avoir soutenu les candidats libéraux démocrates aux élections locales. Mais Klemperer semble maintenant être de retour dans le parti.

Chalmers n’a pas répondu à une demande de commentaires. Klemperer a mis ses deux comptes Twitter en mode privé peu après que l’Intifada électronique lui ait envoyé une demande de commentaires par courrier électronique, mais il n’a pas répondu autrement.

Le mensonge qui a fait le tour du monde

Les fausses allégations d’antisémitisme de Chalmers contre le Club travailliste de l’Université d’Oxford ont fait la une des journaux internationaux après sa démission du poste de coprésident, le soir du vote pour les droits des Palestiniens, le 15 février 2016.

L’ambassade israélienne a accusé les étudiants d’Oxford « d’activité scandaleuse ».

L’ancien leader travailliste Ed Miliband a annulé une conférence dans cette ville et le ministre des universités Jo Johnson a demandé à Oxford d’enquêter sur les allégations de Chalmers – même si elles semblaient manifestement fausses, y compris à l’époque.

Comme l’a révélé Electronic Intifada peu après, Chalmers avait également travaillé pour BICOM, une organisation de défense pro israélienne.

La controverse sur « l’antisémitisme travailliste » fait encore rage aujourd’hui. Certains lobbyistes israéliens demandent même que Corbyn soit expulsé des rangs des travaillistes.

Depuis des années, on rapporte que deux des principales cibles des fausses accusations du rapport Rubin étaient James Elliott et Max Shanly – alors militants pro-Corbyn de premier plan dans l’aile jeunesse du parti travailliste.

Shanly était un membre de gauche du comité national du Young Labour et un partisan de Corbyn. Elliott avait conseillé Corbyn sur la politique de la jeunesse lors de sa campagne à la direction du parti en 2015.

Elliott était également candidat à un siège au sein du comité exécutif national qui dirige le parti travailliste.

« L’enquête » de Rubin s’est achevée en une semaine environ. Les détails du rapport ont alors presque immédiatement fuité vers la presse de droite – quelques jours avant l’élection du Comité national exécutif.

Après les calomnies sur les deux hommes propagées par la presse, et après une campagne de diffamation organisée par le rival de droite d’Elliott, ce dernier a perdu le siège d’une seule voix.

« Destruction complète de santé mentale »

En 2018, sur son podcast All the Best, Shanly a parlé des effets de ce qu’il a appelé une campagne de diffamation contre les deux hommes.

Il a révélé qu’il avait souffert d’une grave dépression au cours des deux années précédentes, à partir de « février 2016, lorsque toutes les affaires [du club travailliste de l’université d’Oxford] ont commencé ».

« Ma santé mentale a été complètement détruite », a-t-il déclaré.

Shanly a expliqué que pendant les années où on enquêtait sur lui, le parti travailliste a refusé d’entendre sa version des faits – même Janet Royall quand elle a fait son enquête sur Oxford. Il a ajouté que les étudiants travaillistes n’ont jamais pris la peine de lui parler.

« Les allégations qui ont été faites contre moi étaient toutes fausses », a-t-il dit. « Il n’y avait aucune preuve. C’était tout du ‘j’ai entendu dire’. Tout se résume au rapport de Michael Rubin ».

« La raison pour laquelle j’ai fini par être si déprimé est que personne ne veut employer quelqu’un » au cœur d’un scandale d’antisémitisme présumé diffusé au niveau international, a-t-il dit.

La même année, Shanly a été hospitalisé pour un problème grave de santé mentale.

Tout l’été, la guerre civile du parti travailliste à propos des allégations d’antisémitisme a fait rage.

« Je connaissais Shaï… nous avons fait deux ou trois trucs ensemble »

Michael Rubin et les Labour Friends of Israel n’ont pas répondu aux demandes de commentaires pour cet article.

En 2016, Electronic Intifada a demandé à Rubin en personne s’il regrettait sa participation à la campagne de diffamation contre les étudiants de gauche à Oxford.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez », a-t-il dit, avant de partir précipitamment.

Mais il a admis en caméra cachée avoir mené l’enquête, les images ont été diffusées en 2017. Le document lui-même le confirme dans ses métadonnées.

Rubin était proche de l’agent de l’ambassade israélienne, Shaï Masot, avant même de commencer à travailler pour les Labour Friends of Israel en mai 2016.

Dans les images prises en caméra cachée, Rubin a admis : « Je connaissais Shaï en tant qu’étudiant travailliste, nous avons fait deux ou trois trucs ensemble ». On peut le voir faire cet aveu dans la vidéo.

Les images ont été filmées par Al Jazeera pour sa série d’enquêteThe Lobby.

Masot a été expulsé du Royaume-Uni après avoir fait la une des journaux en janvier 2017.

Les images montrent Rubin admettant face à un journaliste clandestin que les Labour Frends of Israel étaient essentiellement une façade pour les Israéliens, mais que « en public, nous essayons juste de maintenir cette appellation comme distincte de l’ambassade ». 

Il a également été révélé que l’ambassade finance les activités des Labour Friends of Israel.

Rubin a parlé du lancement d’une aile jeunesse avec des événements financés par les Israéliens : « L’ambassade israélienne peut obtenir un peu d’argent ».

Masot a apparemment dit à Rubin qu’il « aiderait à financer quelques événements ».

« Je ne pense pas que l’argent devrait être un problème », a déclaré Rubin au journaliste infiltré d’Al Jazeera, qui s’était fait passer pour un militant travailliste pro-israélien.

Après la diffusion du film d’Al Jazeera, Boris Johnson – alors ministre des affaires étrangères – a déclaré au Parlement que la « couverture » de Masot avait été « bel et bien grillée ».

Se faisant passer pour un « dirigeant politique » à l’ambassade de Londres, Masot était, selon toutes indications, un agent de l’opaque ministère israélien des affaires stratégiques, dont le personnel est composé d’anciens agents des agences d’espionnage israéliennes.

Depuis 2015, le ministère est l’agence israélienne semi-secrète des sales affaires, dédiée à la guerre contre le BDS, le mouvement palestinien de boycott, désinvestissement et sanctions.

Asa Winstanley est journaliste d’investigation pour l’Electronic Intifada.

Rapport (en anglais) :

Traduction SF pour l’Agence Media Palestine

Source: Electronic Intifada