Le tourisme au service de l’occupation et de l’annexion

Par Halah Ahmad, le 13 octobre 2020

Le tourisme a été essentiel pour l’entreprise sioniste depuis que les premiers sionistes se sont installés en Palestine. Halah Ahmad, analyste politique  d’Al-Shabaka, explore le rôle du tourisme, et particulièrement du tourisme religieux, dans la propagation des narratifs sionistes et de ceux de l’état israélien, en se focalisant sur les impacts nuisibles du tourisme colonial israélien dans le territoire palestinien illégalement occupé. Elle offre des recommandations pour un tourisme éthique qui promeuve les droits palestiniens à l’auto-détermination. 

Photo: Saeed Qaq

Le tourisme,
et plus spécifiquement le tourisme
religieux, joue un rôle direct dans la légitimation et l’expansion du vol israélien
des terres palestininiennes. Alors que les tentatives d’annexion sous le
gouvernement d’extrême-droite de  Netanyahou, appuyé par la Maison blanche de Trump, violent de manière flagrante la
gestion mondiale des droits humains et le droit international, le tourisme israélien
dans les Territoires palestiniens occcupés (TPO) facilite fondamentalement
cette expansion tout en en rendant complices les vacanciers et les entreprises
du tourisme. De fait, de nombreuses organisations ont critiqué  le tourisme à l’intérieur des colonies
israéliennes illégales
,
ainsi que le rôle de diverses
entreprises dans l’expansion coloniale

Ce dossier
discute du rôle, historique et en cours, de
l’industrie touristique dans le mouvement sioniste à ses débuts et dans le
projet colonial de l’état israélien contemporain, en particulier par la
propagation d’idées bibliques sur l’éternelle appartenance juive en Palestine
et des narratifs racistes de la supériorité israélo-juive sur les Arabes en
terme de gestion et d’intelligence. Dans la publicité touristique israélienne,
la glorification d’Israël comme un
impressionnant état moderne qui manifeste une continuité providentielle avec un
passé biblique obscurcit le déplacement, l’oppression et l’exploitation actuels
des Palestiniens. 

Le dossier s’appuie sur la littérature
existante sur le problématique tourisme religieux en Israël et en Palestine et
offre une étude de cas pour illustrer les aspects pernicieux de cette
industrie. Le dossier fournit aussi un aperçu sur le rôle de ce tourisme dans
le déni aux Palestiniens du droit de développer une industrie touristique à leur
propre bénéfice économique, étant donné qu’Israël restreint l’accès des
Palestiniens à leurs sites importants sur le plan archéologique, religieux ou
naturel. Enfin, il attire l’attention sur les initiatives effectives visant à accroître
la prise de conscience sur la néfaste industrie touristique d’Israël et offre
des recommandations pour faciliter le soutien des touristes, des pélerins et de
la société civile internationale à l’auto-détermination palestinienne grâce au
tourisme éthique.

Le tourisme, une clé du colonialisme d’occupation
sioniste

Depuis que ses fondateurs ont jeté leurs
vues sur la Palestine à la fin du XIXe siècle, le projet colonial sioniste a
professé offrir une gestion et une intelligence supérieures dans l’établissement
du pays1.  Ainsi, en 1944, David Ben-Gourion, un des dirigeants du mouvement sioniste et le
premier Premier ministre d’Israël, a prononcé son fameux discours, «  Les impératifs de la révolution juive » dans lequel il suggère que les travailleurs juifs
devraient être les enseignants qui apportent « la connaissance culturelle,
scientifique et technique modernes », pour « faire fleurir le désert ».   L’iconographie sioniste du début du XXe
siècle reflète ces notions de développement supérieur juif et de « travail hébraïque ». Moshe
Shertok, le deuxième
Premier ministre d’Israël, s’est fait l’écho de ces idées avec des opinions péjoratives
sur les Arabes : « Nous ne sommes pas venus vers un pays vide pour en hériter,
mais nous sommes venus pour conquérir un pays au peuple qui l’habite, qui le
gouverne de par sa langue et sa culture sauvages 2. »

La publicité sioniste produite au début
par l’Association pour le développement touristique de
la Palestine s’est servie d’une imagerie vibrante et de symbolisme religieux pour encourager
les juifs européens à immigrer en Palestine, un exemple clé étant l’affiche « 
Visitez la Palestine » conçu par Franz Krausz en 1936. Les
objectifs des affiches commandées par l’Association pour le
développement touristique de la Palestine n’étaient pas d’encourager les visites temporaires, mais,
en fait, d’encourager l’immigration à titre
permanent

Pendant les premières vagues de l’installation
sioniste en Palestine, les organisations sionistes ont aussi souligné l’investissement
dans des hôtels, plusieurs dizaines apparaissant entre 1917 et 1948. Chose importante, l’Association pour le développement
touristique de la Palestine a aussi utilisé des cartes de la Palestine pour représenter
des sites juifs de la Bible par-dessus les topographies existantes, construisant
au bout du compte un ancrage visuel à la fois pour imaginer une continuité juive
en Palestine de l’Antiquité jusqu’au présent et pour planifier une installation
coloniale qui obscurcirait toute notion d’appartenance palestinienne.

Les sionistes ont déployé l’archéologie
dans une poursuite sans fin pour légitimer leurs revendications sur le
territoire. Comme l’anthropologue Nadia Abu
El-Haj le montre dans
son livre 
de référence, Facts on the Ground [Faits sur le terrain], les organisations sionistes et
la société israélienne à son début, dans les années 1950 et 1960, ont mis en
avant l’archéologie comme un « hobby national » qui était crucial
pour « la formation et la mise en oeuvre de l’imagination
coloniale-nationale et la justification de ses revendications territoriales3   ». De fait, Edward
Said a remarqué que les sionistes enlevaient
activement la Palestine et les Palestiniens de l’histoire à travers un tourisme
reposant sur une archéologie sélective et des représentations orientalistes des
Arabes et des Palestiniens4. En d’autres termes, l’archéologie a été un outil de légitimation
lié de manière fondamentale aux loisirs touristiques et communs, formant la
base de ce qui a émergé comme certaines des destinations touristiques les plus
populaires du présent.

Depuis sa création en 1948, l’état d’Israël
a maintenu cet agenda sioniste, avec un narratif de supériorité infrastructurelle,
intellectuelle et productive sur la population palestinienne qu’il continue à supprimer
par l’occupation militaire et le déplacement continu. De plus, le ministère
israélien du Tourisme perpétue aujourd’hui des notions d’avance et d’intelligence supérieures israéliennes
parallèlement à des affirmations ténues
et réfutables sur des histoires bibliques qui fournissent un sens inexact de continuité avec le passé.

L’utilisation continuelle par Israël,
dans les guides officiels et les visites guidées, de récits bibliques qui excluent les Palestiniens est particulièrement
visible à Jérusalem, l’épicentre du tourisme religieux. Les guides touristiques
israéliens à Jérusalem ciblent particulièrement les visiteurs juifs et chrétiens,
avec des itinéraires et des descriptions de sites qui soulignent souvent
exclusivement les histoires juédo-chrétiennes. En 2011, le ministère du
Tourisme décrivait le Quartier musulman de Jérusalem ainsi : « Le Quartier
musulman possède des églises et des mosquées et il y a plusieurs maisons juives
et Yeshivas encore visibles », omettant que les maisons juives de ce
quartier avaient été récemment acquises, souvent par des
colons sionistes extrémistes soutenus par l’armée israélienne5.

Plus récemment, alors que le
gouvernement israélien a promis l’annexion de la Vallée du Jourdain et de
portions de la Cisjordanie, le ministère israélien du Tourisme a mis en avant  le tourisme  dans les colonies en Cisjordanie
comme zone d’investissement stratégique.
En fait, cela englobe le tourisme dans des colonies contrôlées par des Israéliens
et jugées illégales par le droit international, et exclut les cités et les
villes palestiniennes, dont la plupart sont interdites d’accès aux Israéliens
par l’état d’Israël.

Les campagnes de tourisme d’Israël en
Cisjordanie, en plus du développement de sites archéologiques touristiques sur des terres
palestiniennes occupées, retracent  le vol illégal du territoire
palestinien
. Le tourisme tant historique qu’actuel participant à l’entreprise
coloniale illégale accélère l’annexion israélienne à l’intérieur du projet
colonial sioniste plus large et est complice du déni du droit à leurs terres et à l’auto-détermination
des Palestiniens.

Les impacts nuisibles du tourisme d’occupation

Les colonies israéliennes illégales dans les TPO
constituent des menaces pour l’auto-détermination palestinienne. Elles dénient
aussi l’accès des Palestiniens aux ressources naturelles et culturelles, et à leur
utilisation. 
De fait, l’exploitation
par les colons de ces ressources pour le tourisme entrave le développement économique
palestinien, en créant une dépendance vis-à-vis de l’assistance étrangère et en
avançant la prospérité de l’entreprise d’occupation coloniale d’Israël.
Autrement dit, le succès et la durabilité de l’entreprise coloniale d’Israel grâce
au tourisme colonial dépend plus largement de l’élimination économique et
militaire infligée aux Palestiniens au profit des colonies.

Pour illustrer l’étendue de l’entreprise
coloniale d’Israël dans les TPO, il est important de contextualiser l’accès inégal
à la terre et aux ressources entre les Palestiniens et l’état israélien. En particulier,
plus de 60% de la Cisjordanie constitue la Zone C, qui tombe complètement sous
le contrôle administratif et militaire israélien.
Un rapport de l’OCHA des Nations Unis de 2017 indiquait
que plus de 10% de la Cisjordanie se trouve à l’intérieur de frontières
municipales de colonies, qui constituent des zones tampons additionnelles
entourant les colonies et qui sont interdites d’accès aux Palestiniens. Alors
que les frontières physiques des colonies constituent moins de 5% de la
Cisjordanie, un rapport du Conseil des droits humains des Nations Unies de 2013
indiquait que  
plus de 43% de la Cisjordanie est sous la
juridiction des conseils des colonies israéliens. De plus, le rapport montrait
que ces conseils contrôlent 86% de la vallée du Jourdain et de la Mer morte.

Al-Haq, une organisation palestinienne non-gouvernementale indépendante de défense
des droits humains, a publié de multiples rapports sur  l’exploitation économique de terres palestiniennes et de ressources
en Cisjordanie pour le tourisme colonial. Son rapport d’avril
2020 signale des compagnies de tourisme et leurs pays d’origine
pour implication dans l’entreprise coloniale en Cijsordanie, parmi d’autres
territoires occupés. A la suite de ces rapports, des compagnies touristiques opérant
dans des colonies israéliennes, comme Airbnb, sont devenus le sujet de campagnes de masse pour le désinvestissement  et la rédition de comptes pour la violation des droits humains. De plus, Amnesty International a critiqué plusieurs compagnies parce qu’elles
opéraient dans les colonies israéliennes
et en profitaient, dont des noms célèbres de l’industrie du tourisme, comme TripAdvisor, Expedia, Booking.com, and Airbnb. 

En décembre 2017, le Département des Négociations
de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a produit un rapport qui
documentait les impacts négatifs du développement touristique dans les colonies
sur le secteur du tourisme palestinien. Le rapport
souligne que si la Zone C était transférée sous contrôle palestinien, comme
cela a été envisagé dans les Accords d’Oslo, l’économie palestinienne
augmenterait dramatiquement, l’équivalent d’un accroissement de 35% en PBI,
selon le rapport de l’OCHA des Nations Unies de 2017.  Cependant, en 2016, quand Israël a approuvé
une subvention de 20 millions de
dollards pour les colonies
,
le ministre israélien du Tourisme et
le Premier ministre  Netanyahou ont tous deux souligné que les sites touristiques et la construction d’hôtels
dans les colonies de Cisjordanie étaient les cibles principales pour ces fonds.
Ensuite, en janvier 2020, le ministre de la Défense Naftali
Bennett a approuvé la
construction de parcs nationaux et de réserves
naturelles
en Cisjordanie dans le cadre d’une dépense de plus de 110
millions au cours du premier trimestre de l’année dans les colonies de
Cisjordanie  
– la
plus haute somme dans la décennie

Israël dénie aussi activement aux Palestiniens un développement économique
dans leur propre secteur touristique en restreignant le mouvement des
touristes, des professionnels palestiniens du tourisme et des véhicules
touristiques. Dans le rapport de décembre 2017, l’OLP a documenté les pratiques  inégales d’accréditation du ministère israélien du
tourisme, ayant trouvé que les guides touristiques israéliens sont plus de 8000
à avoir des permis d’accès approuvés aux sites dans tout Israël et la
Cisjordanie, alors que les permis palestiniens approuvés constituaient 0, 5%. L’Autorité
palestinienne a aussi requis des permis pour développer plus de 10 sites
touristiques en Cisjordanie. De même que pour des  tentatives analogues à Jérusalem Est, Israël les a systématiquement  refusés. 

De tels obstacles au développement
palestinien représentent une continuité active des récits du sionisme précoce
sur la capacité supérieure à développer la terre, dans une prophétie auto-réalisatrice
utilisée alors pour figurer une destinée promise par la Bible. De fait, en plus
d’être des sites pour le profit des entreprises, les colonies israéliennes sont
devenues des scènes pour renforcer « la connexion du peuple juif à la terre d’Israël ».

Le tourisme religieux en soutien du
colonialisme d’occupation israélien

Le tourisme religieux est fondamental
pour le récit sioniste des droits bibliques et la continuité de l’établissement
juif en  Palestine. Les cités palestiniennes de Bethléem, Jéricho, Naplouse, Ramallah, al-Khalil (Hébron), et les villages comme Sabastia et Burqin, figurent parmi les  multiples sites d’importance religieuse majeure dans la tradition abrahamique. Beaucoup de ces
sites sont des centres du tourisme chrétien, qui continue à jouer un rôle
particulièrement important dans la propagation des narratifs coloniaux
sionistes, particulièrement parmi les touristes des Etats-Unis. Alors que ces
sites sont situés dans les TPO et qu’ils seraient décisifs pour attirer des pélerins
afin de 
 stimuler le secteur du tourisme palestinien,
Israël les revendique comme des sites historiques israéliens. 

Plusieurs sites problématiques
apparaissent régulièrement dans les itinéraires des programmes touristiques et
des voyages religieux sionistes. Hérodion, par exemple, site archéologique et
parc national de Cisjordanie, voit des fouilles perturbatrices et l’enlèvement
d’artefacts malgré les objections de l’AP  sur des motifs juridiques. Ces fouilles ont
aussi laissé des villages voisins sans eau pendant jusqu’à trois
semaines de suite. De plus, bien que ce soit une colonie illégale construite
sur une terre appartenant au village palestinien de Bil’in,
en violation flagrante du droit
international et même   du droit israélien, le gouvernement
israélien a reconnu Modi’in Illit comme une ville israélienne.
Un autre
site est l’aqueduc
Biyar, une ruine romaine
vieille de 2000 ans qui, bien que commercialisée comme un site du patrimoine
israélien, est situé en territoire palestinien occupé,
renforçant des récits de l’histoire
juive antique pour légitimer et continuer l’occupation du pays. Rien qu’en
2014, les visites de l’aqueduc  ont généré un revenu de 4,5 millions
de dollars
.

Le parc national des murs de Jérusalem est un autre exemple, construit dans Jérusalem Est occupé
et utilisé à divers moments pour justifier  la démolition de maisons
palestiniennes
pour faire place au « circuit de la Bible ». Un
autre site commun est  Tel Shiloh, un  site archéologique en territoire palestinien occupé qui attire des dizaines de milliers de touristes chrétiens
chaque année et où un parc à  thème biblique a été développé avec des fonds de la famille Falic des
Etats-Unis, qui   soutient des groupes de colons d’extrême-droite et le développement
des colonies. L’appropriation par Israël de ces sites
pour le tourisme religieux – en plus de beaucoup d’autres dans tout Jérusalem occupée,
comme la Cité de David   (Silwan), le jardin de Gethsemane (Mont des oliviers), et
la Via Dolorosa (Vieille Ville) – étaye des récits sionistes sur l’ éternelle appartenance
juive pour nier les questions de déplacement palestinien. 

Dans la même
veine, d’importants donateurs sionistes et soutiens 
de l’état d’Israël ont depuis des décennies souscrit au tourisme religieux
vers Israël sous la bannière des relations interconfessionnelles, du soutien à Israël, ou des pélerinages.
Des célébrités comme
Naty
Saidoff
, Sheldon Adelson, Steve Green, Ira Rennert, Roger Hertog, Simon Falic et la famille
Falic, ainsi que l’actuel
ambassadeur des Etats-Unis en Israël,  David Friedman, font partie de ces méga-donateurs et collecteurs de fonds
qui souscrivent à la fois au développement des colonies israéliennes  – y incluant explicitement un développement touristique
comme le secteur vinicole  – et 
 la promotion du sionisme et de l’éducation
pro-Israël aux Etats-Unis. Plusieurs de ces donateurs sont aussi des  donateurs connus de groupes d’extrême-droite,
islamophobes, aux Etats-Unis. 

Comme les touristes religieux
continuent de s’impliquer dans ces développements illégaux et racistes, ils
deviennent une partie intégrante de la propagation de la stratégie sioniste
coloniale, soutenant matériellement le vol et l’occupation des terres
palestiniennes et la violation continuelle des droits humains palestiniens. L’étude
de cas qui suit illustre le dommage causé aux Palestiniens par l’industrie du
tourisme chrétien sioniste. 

Passages : une
étude de cas sur le tourisme sioniste chrétien

Passages  est une organisation de tourisme religieux basée aux Etats-Unis
qui considère comme « un rite de passage pour tout chrétien » de
visiter Israël et de « faire de l’histoire d’Israël une partie de sa
propre histoire ». Le programme est largement subventionné par des donateurs chrétiens et juifs conservateurs, et est disponible dans
157 universités et organisations
aux Etats-Unis. Les universités sont principalement des universités chrétiennes, mais
elles incluent quelques grandes universités publiques comme 
Texas A&M, l’université de Floride et l’université du
Minnesota, entre autres.
Passages se vante aussi de plus de 7 000
anciens étudiants dans tous les
Etats-Unis. Sans surprise, Passages a des connexions explicites avec le gouvernement
israélien et serait   une idée originale de Ron Dermer, mabassadeur d’Israël aux Etats-Unis. Dermer a hébergé
le lancement du programme à l’ambassade israélienne à Washington,
DC, en
2015. Ont aussi assisté
à l’événement l’ambassadeur des Etats-Unis en Israël,  David Friedman, et l’ancien ambassadeur israélien aux Etats-Unis, Michael Oren. 

Une recherche
sur Passages par  Friends
of Sabeel North America

(FOSNA), avec une poignée
d’organisations de solidarité avec la Palestine basées sur les campus, revèle
les itinéraires problématiques utilisés dans les voyages, y compris les sites
sur les itinéraires des touristes ainsi que les récits chrétiens sionistes
diffusés tout au long6. Lors de ces voyages,  Passages glorifie Israël comme un état
moderne qui manifeste une continuité providentielle avec un passé biblique,
rendant commodément le déplacement et l’oppression palestiniennes invisibles et
sans pertinence. Ce récit sioniste est emblématique de l’exploitation par Israël
du tourisme religieux pour valider et faciliter son projet colonial, en présentant
faussement la situation comme une dispute territoriale (entre des êtres supérieurs
et des sauvages, rien de moins) plutôt qu’une occupation.

En plus des visites problématiques
dans les 
Hauteurs du Golan occupées et les anciens
avant-postes des Forces israéliennes de défense  (IDF), FOSNA rapporte que le voyage cherche à mettre en lumière le « calvaire »
des chrétiens persécutés au Moyen-Orient ainsi que la dramatique vulnérabilité apparente
d’Israël, élaborant plusieurs jours du voyage autour des risques que court Israël par
rapport à ses voisins, dont une excursion à Sderot, la cité israélienne qui
donne sur Gaza.  Sderot n’est pas une cité qui a une importance religieuse pour les voyageurs chrétiens
et elle est connue pour les opinions d’extrême-droite de ses résidents. De
fait, 
Sderot est le site d’un
incident notoire, celui de résidents installant des chaises-longues pour regarder le
bombardement de Gaza par Israël dans l’offensive
de 2014 qui a tué 2000 Palestiniens et 73 Israéliens. 

Passages est explicite dans son objectif de développer un sentiment pro-Israël chez les leaders
chrétiens en devenir aux Etats-Unis. Il est modelé sur Birthright
Israel
[Israël par
droit de naissance], ou Taglit, qui offre des voyages
complètement subventionnés et à forte propagande pour que de
jeunes juifs américains visitent Israël et qui, dans les dernières années, a été
combattu par des campagnes nationales d’organisations
juives progressives  des Etats-Unis pour ces représentations fallacieuses d’Israël. Cependant,
les voyages de Passages sont entourés de beaucoup moins d’attention critique et
de beaucoup moins de ressources  documentant et contrant leurs programmes problématiques. 

Dans une large mesure, alors que les
voyages de Passages se focalisent sur l’expérience religieuse chrétienne en
Terre sainte, ils visent explicitement à connecter le fait d’être en Israël avec le
soutien pour l’état israélien. De fait, l’itinéraire proposé par Passages met
en avant des conversations avec des soldats israéliens,
une visite de la  Knesset israélienne et des expériences culturelles pour
comprendre « la culture israélienne de start up » et « le moteur
économique » d’Israël.  En même temps, les itinéraires des voyages négligent — ou évoquent
superficiellement — les histoires musulmanes et palestiniennes dans la région
et ne problématise pas l’occupation illégale de beaucoup des sites religieux
visités en Cisjordanie. En fait, un récit spécifique de la persécution chrétienne et
juive, et d’Israël comme un havre religieux, se prête à un projet  d’altérité islamophobe commun à beaucoup d’organes de
presse américains. 

Les témoignages des anciens des voyages
de Passages reflètent
les perspectives adoptées par la
compagnie du tourisme, et il n’est pas surprenant que Passages souligne ces témoignages
sur son site web. Par exemple, un participant du voyage écrit : « Je ne
suis pas la même personne que j’étais à mon départ pour Israël. J’ai une
nouvelle motivation pour soutenir Israël, sentant que le plan de Dieu pour ma
vie après l’université est de soutenir la Terre sainte dans mon occupation
future. Grâce à Passages, mon coeur est rempli de la passion à être réuni avec Israël ». L’aspiration
politique à « se tenir aux côtés d’Israël » implique un antagonisme
pour toute critique de l’état d’Israël et, en tant que programme basé sur la
foi, le voyage réussit finalement à identifier l’engagement biblique ou
spirituel avec la Terre sainte avec le projet colonial sioniste séculier.

Une participante a souligné que son
voyage en Israël était particulièrement spécial non seulement pour les visites
dans les sites bibliques mais aussi pour l’opportunité d’en apprendre plus sur
Israël comme « état moderne ». Une telle caractérisation montre l’agenda
sioniste : promouvoir des visions d’un état impressionnant, technologiquement
avancé, et de peuples auxquels sont juxtaposées des vues orientalistes d’Arabes
comme sous-développés. Une autre a écrit que son voyage « plaçait Israël
et le peuple juif au centre de mon esprit quand je considère ma foi chrétienne
[…]. Je me trouve parler d’Israël à quiconque est prêt à écouter ». Les déclarations
de quelques participants indiquent un sentiment d’engagement authentique
interconfessionnel avec le « conflit » tout en soulignant constamment
aussi l’admiration pour l’état israélien moderne.

Ce que beaucoup
de témoignages ont en commun est un récapulatif troublant de la propagande
sioniste autour de l’avancement supérieur au Moyen-Orient, un récit de la
divine providence incarnée par l’état juif et une connexion explicite entre l’histoire
ancienne et biblique et l’état moderne d’Israël — tout cela avec peu de
discussion, ou pas du tout, sur les deux mille ans intermédiaires où figure
largement l’histoire islamique ainsi que le déplacement colonial sioniste des
Palestiniens. Ce cadre continue à obscurcir — en fait, à justifier — l’oppression
des Palestiniens par Israël.

Passages illustre l’infrastructure
plus large du tourisme religieux qui sert le récit colonial sioniste et l’agenda
israélien de construction de l’état. C’est particulièrement évident dans le
contexte des tentatices d’annexion étendue de Netanyahou, qui a cultivé de forts liens politiques avec   les évangélistes américains, dont environ 80% s’identifient
comme sionistes chrétiens. Passages fait partie de  plusieurs programmes analogues qui  prétendent promouvoir le dialogue interreligieux tout en
mobilisant activement et explicitement des soutiens pour le projet colonial,
tant historique que celui d’Israël, en Palestine. Non seulement ces voyages oeuvrent à réduire au silence et à invalider les
histoires et les naratifs palestiniens, mais ils soutiennent aussi matériellement
un secteur touristique dans des terres palestiniennes occupées illégalement, ce
qui amoindrit les tentatives propres des Palestiniens pour une viabilité économique
durable. 

Alternatives et Recommandations

En
2019, la Campagne
palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël  (PACBI) a publié un appel pour le tourisme éthique des organisations
de la société civile palestinienne. La déclaration demande aux touristes de « ne pas
causer de préjudice », et d’éviter   les sites historiques et religieux dans les TPO qui
sont dirigées par les autorités israéliennes ou qui sont promus comme sites
israéliens. De même des groupes chrétiens palestiniens ont produit un guide de voyage appelant
les touristes chrétiens à soutenir les
compagnies de voyages palestiniennes comme  Walk Palestine tours, offerts par le Siraj Center for Holy Land Studies à
Beit Sahur, et à éviter les
voyages organisés israéliens ou les sites exploités par Israël dans les TPO.

Les goupes américains comme
Eyewitness Palestine fournissent aussi
des options alternatives aux pélerins et à d’autres touristes pour visiter la Palestine tout en évitant la complicité avec l’oppression et l’occupation israéliennes.
De plus, un nombre croissant d’initiatives « Palestine Trek » sur les campus universitaires, tels que ceux de Harvard, de Cambridge et
de Berkeley,
fournissent des opportunités pour un
tourisme éthique en Palestine
qui puisse éviter des représentations « 
blanchies par la foi »  d’Israël et des  contributions matérielles à l’industrie du tourisme israélien.  Ces alternatives, parmi d’autres,
renforcent les droits humains et la
dignité palestiniens et servent de modèles pour les alternatives recommandées
par la société civile. 

D’autres
recommandations incluent :

  • Les organisations
    de la société civile et particulièrement les organisations religieuses aux
    Etats-Unis devraient évaluer de manière critique le rôle du tourisme favorable à
    Israël dans la légitimation de l’annexion illégale et la violations des droits
    humains palestiniens. 
  • Des organisations
    de soutien à la Palestine basées sur les campus aux Etats-Unis peuvent jouer un rôle
    majeur en s’opposant aux voyages étudiants dans les TPO ou dans d’autres
    territoires occupés. Le voyage de Passages peut servir de cible clé dans des
    campagnes pour empêcher la complicité avec la violation israélienne des droits
    humains, dans le cadre d’une campagne plus vaste pour   mettre fin à l’occupation israélienne en conditionnant  l’aide militaire américaine à Israël au respect du
    droit international.
  • Les autorités régulatrices
    et les responsables politiques devraient reconnaître le besoin de mettre fin
    aux affaires avec des entités israéliennes au-dela de la Ligne verte. Les
    entreprises opérant dans les TPO devraient, au minimum, être contraintes à adopter
    des mesures régulatrices avec des effets prohibitifs pour s’assurer qu’elles ne
    contribuent pas, ni ne bénéficient, des projets coloniaux israéliens illégaux.

Notes:

  1. Rashid Khalidi, The Hundred Year’s War on Palestine: A History of Settler Colonialism and Resistance, 1917-2017 (New York: Metropolitan Books, 2020), 7.
  2. Benny Morris, Righteous Victims: A History of the Zionist-Arab Conflict,1881-2001 (New York: Vintage Books, 2001), 91.
  3. Nadia Abu El-Haj, Facts on the Ground: Archaeological Practice and Territorial Self-Fashioning in Israeli Society (Chicago: University of Chicago Press, 2001), 2.
  4. Edward Said, The Question of Palestine (New York: Vintage Books, 1992), 158.
  5. Yara Hawari, “The Old City of Jerusalem; Whose Heritage? Tourism, Narratives and Orientalism” (thèse inédite, 2011), 22, typescript.
  6. FOSNA et quelques groupes de solidarité universitaires anonymes ont pu accéder à l’itinéraire de Passages et l’ont partagé avec l’autrice dans l’objectif de ce document. L’itinéraire n’est pas publié, mais l’information dans cette section liée aux voyages de Passages vient directement de l’itinéraire.

Halah Ahmad

Halah Ahmad, analyste politique à Al-Shabaka, a obtenu son Master en politique publique à l’université de  Cambridge en tant que Lionel de Jersey Harvard Scholar à Emmanuel College. Elle a mené des recherches en politique stratégique pour des agences gouvernementales et des ONG en Grèce, en Albanie, à Berlin, en Cisjordanie, à  San Francisco, à Chicago et à Boston. Elle dirige actuellement des travaux sur la politique et les relations publiques au Jain Family Institute, un institut de recherches en sciences sociales appliquées basé à New York. Ses propres recherches couvrent des sujets de développement équitable et de bien-être social, allant de l’urbanisme et du tourisme, au déplacement, au logement et à la justice économique. Halah a obtenu avec mention sa licence en religion comparative et en sociologie à Harvard.

Trad. CG pour l’Agence Media Palestine

Source: Al-Shabaka