Carton plein : des mercenaires israéliens au Cameroun

Par Emmanuel Freudenthal et Youri van der Weide, le 23 juin 2020

Notre enquête a montré que des citoyens israéliens entraînent depuis des années les unités militaires les plus notoires du Cameroun, tout en gagnant des sommes gigantesques au passage.

Avi Sivan (l), Erez Zuckerman (c), and Eran Moas (r). Credit: Ape Action Africa; Effie Musir; @MoasLucie.

En novembre 2018, Eran Moas bronzait sous le soleil des Caraïbes près d’une piscine à débordement s’étendant jusqu’à l’horizon. Ce citoyen israélien faisait une pause bien nécessaire grâce à des vacances aux Bahamas avec sa femme et ses enfants.

La villa de bord de mer qu’il louait n’était pas bon marché : rien de moins que 20000 dollars [c. 16000 euros] la journée. Mais Moas se soucie peu de la dépense. Son portefeuille personnel de propriétés inclut un appartement à New York d’une valeur de plus de 20 millions de dollars [c. 16 millions d’euros] qu’il a acheté sans prêt, et une villa à Los Angeles de plus de 12 millions de dollars [9,7 millions d’euros]. Son lieu de résidence ordinaire est un vaste manoir à Yaoundé, la capitale du Cameroun, où il circulerait dans une voiture blindée, escorté par une équipe de gardes du corps. 

Moas jouit de ce mode de vie grâce à son travail de longue date avec le Bataillon d’intervention rapide (BIR), une unité d’élite de l’armée camerounaise, ainsi qu’à ses entreprises commerciales avec le gouvernement camerounais. Le BIR opère sous les ordres directs du président Paul Biya, qui est resté au pouvoir depuis 37 ans. Le bataillon camerounais est connu pour le difficile régime d’entraînement auquel ses soldats sont soumis et pour leur accès à un armement exceptionnel.

Le BIR est aussi reconnu pour sa brutalité. Les organisations de défense des droits humains ont documenté la torture étendue et les meurtres arbitraires perpétués par l’unité. Un de ses anciens soldats a dit à African Arguments qu’il avait personnellement été témoin de deux exécutions de masse au nord du Cameroun, au cours desquelles un groupe d’environ dix victimes a été contraint de creuser ses propres tombes, puis de s’y allonger avant d’être abattu.

Les actions du BIR ont reçu une attention particulière depuis que le conflit anglophone a commencé, en 2016. Dans cette lutte inégale entre les forces gouvernementales et des séparatistes pauvrement armés, l’unité a été confrontée à de multiples accusations : villages brûlés, femmes violées, meurtres sans procès et torture. Ces abus ont amené les Etats-Unis à couper une partie de son aide militaire de longue date au Cameroun en février 2019 et ils ont été sévèrement condamnés par les Nations Unies, l’Union européenne et d’autres.

« Le BIR est une sorte d’armée privée de M. Biya parce qu’ils ne doivent pas rendre de comptes à la chaîne de commande de l’armée régulière », explique Kah Walla, une politicienne de l’opposition au Cameroun. « Vous avez un président-dictateur qui s’est montré lui-même répressif [et] a créé une force armée privée. Et bien sûr, cela a accru le niveau de répression ». 

Moas n’est pas le seul entrepreneur israélien à fournir des services au BIR. Une enquête d’African Arguments, en partenariat avec la Chaîne 12 d’Israël, a examiné les liens de longue date entre certains citoyens israéliens et les forces d’élite du président Biya. Ces liens s’étendent des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, et les semblables de Moas profitent substantiellement de la relation. L’enquête n’a découvert aucune preuve de liens directs entre ces individus et les violations des droits humains. 

Un style de vie fastueux

Travailler avec le BIR est une entreprise lucrative. L’unité est bien subventionnée et on pense généralement qu’elle serait financée grâce à un compte «  hors budget  » de la compagnie nationale de pétrole du Cameroun. En tant que telle, son revenu pourrait venir indirectement des compagnies pétrolières qui forent au Cameroun. Ceci inclut plusieurs entreprises britanniques comme celle qui a passé un marché de gaz naturel en 2018 pour 1,5 milliards de livres (1,65 milliards d’euros).

Les Israéliens sont impliqués dans la commande et la fourniture d’armes destinées au BIR, ainsi que dans l’entraînement de l’unité, bien que les structures organisationnelles par lesquelles ils opèrent soient opaques. De nouveaux soldats sont recrutés pour l’unité à intervalles de quelques années et ils sont entraînés par groupes d’un ou deux milliers. Après leur formation, on donne aux soldats des fusils d’assaut israéliens. Une ancienne recrue du BIR, qui a fini sa formation en 2015, dit qu’une centaine de formateurs israéliens ont passé trois mois au Cameroun à entraîner sa cohorte. La recrue dit qu’il lui ont raconté qu’ils étaient payés environ 1000 dollars [c. 815 euros] par jour.

L’arrangement semble être encore plus profitable pour ceux qui sont au sommet. Notre enquête révèle que Moas a acheté des propriétés à New York, Los Angeles, Haifa et Yaoundé pour au moins 32 millions de dollars [26 millions d’euros], la plupart sans prêt hypothécaire. Il a aussi un style de vie fastueux. Il a acheté trois tickets à 5000 dollars [c. 4000 euros] pour assister au combat Mayweather Jr. vs Pacquiao en mai 2015 et sa femme a été vue avec une montre Rolex encrustée de diamants de 60000 dollars [c. 50000 euros].

Les investissements connus en immobilier de Moas ont commencé en 2010 avec l’achat pour 1,6 millions de dollars [c. 1,3 millions d’euros] d’une villa à Los Angeles, avec une piscine, des vues spectaculaires sur la ville et un cinéma intégré. Il l’a vendue pour 2,7 millions de dollars [2,2 millions d’euros] en 2014. En juillet 2015, il a acheté un appartement à New York au 49e étage d’un gratte-ciel de verre sur Billionaires’ Row. Celui-ci a été acquis pour 20 millions de dollars [c. 16 millions d’euros] via une compagnie écran. Cette manière d’acheter la propriété visait probablement à garder l’achat secret, mais le nom de Moas est apparu sur les documents fiscaux de la compagnie qu’African Arguments a obtenus grâce à une demande faite en vertu de la Loi [américaine] d’accès à l’information.

L’année suivante, Moas a acheté une villa de 12 millions de dollars [c. 9,8 millions d’euros] sur Hidden Hills, un quartier sécurisé haut de gamme de Los Angeles, selon Dirt.com (l’article a été enlevé depuis). Cette propriété a aussi été acquise grâce à une société écran, dont l’adresse est listée comme « c/o Kohli & Partner », un cabinet juridique basé en Suisse dont les Paradise Papers ont révélé qu’elle représentait plusieurs clients douteux. 

Rien de cela ne semble avoir beaucoup écorné le budget de la famille. Un peu plus tard dans l’année, ils ont séjourné dans une villa du Four Seasons Bahamas Ocean Club, coûtant environ 20000 dollars [c. 16000 euros] la nuit. Ils y sont retournés l’année suivante. 

Plus récemment, les ambitions de Moas semblent s’être étendues plus loin que son job avec le BIR. En avril 2018, une compagne mystérieuse appelée Portsec SA a obtenu un contrat de 43 millions de dollars [35 millions d’euros] pour construire des infrastructures de sécurité autour du port camerounais de Douala. La compagnie est enregistrée au Panama, une juridiction pratiquant le secret bancaire, et aucun propriétaire n’est indiqué sur leur site web, mais deux sources auxquelles nous avons parlé ont désigné Moas comme la personne derrière ce marché. Selon un document qui a fuité jusqu’au militant camerounais Boris Bertolt, Portsec a obtenu le contrat via une « offre spéciale » du bureau du président. Le document est peu lisible, mais l’adresse pour la compagnie peut être déchiffrée comme « c/o Kohli & Partner », les mêmes avocats suisses utilisés par Moas pour son achat à Los Angeles. 

Nous n’avons pu tracer une ligne directe entre les intérêts camerounais de Moas et ses achats immobiliers, mais il ne semble pas avoir d’autres sources significatives de revenus. Appelé sur son téléphone portable camerounais, il a raccroché quand nous nous sommes présentés et il n’a pas répondu aux questions envoyées sur son compte Whatsapp. Le port de Doula et le cabinet juridique Kohli & Partner n’ont pas répondu à nos demandes répétées de commentaires. 

Une relation historique 

Les liens étroits entre le Cameroun et Israël datent d’une époque bien antérieure à l’entrée en scène de Moas. On peut les faire remonter à 1984 et à un coup d’état raté. Le président Biya, qui avait été au pouvoir pendant deux ans tout juste à l’époque, a presque été renversé par sa propre armée. Il aurait soupçonné l’ancien colonisateur du Cameroun, la France, d’avoir soutenu la tentative de renversement et il a donc cherché de nouveaux partenaires pour assurer sa sécurité. 

Il s’est d’abord tourné vers l’homme d’affaires israélien Meir Meyuhas, un ancien agent secret travaillant pour Israël et plus tard vers le fils de Meir, Sami. Le père et le fils avaient une licence exclusive du ministère de la Défense d’Israël pour négocier des marchés d’armes avec le Cameroun. Cet arrangement particulier s’est terminé en 2001, mais la fourniture d’armes israéliennes au pays a continué. Plusieurs sources ont dit à Efrat Lachter de la Chaîne 12 d’Israël que les Meyuhas sont encore derrière les exportations militaires vers le Cameroun. 

Nous n’avons pas pu atteindre les Meyuhas pour obtenir leur commentaire.

Selon plusieurs soldats du BIR, chaque nouvelle recrue depuis 2009 a reçu un fusil tout neuf produit par Israel Weapon Industries (IWI), un fabricant d’armes israélien. Ceux-ci incluent des ACE 21, des Galil, et plus récemment des fusils d’assaut Tavor, qui coûtent environ 1900 dollars [1500 euros] chacun. Les entreprises israéliennes fournissent aussi le BIR en véhicules blindés de transport — comme le Saymar Musketeer et Thunder – et équipent la Garde présidentielle. 

Mais l’implication d’Israël dans les forces armées du Cameroun va bien plus loin que le seul commerce d’armes. En fait, un Israélien, Abraham Avi Sivan, a créé l’unité BIR en 1999, à l’origine sous un autre nom. Sivan avait auparavant commandé plusieurs unités d’élite dans l’armée israélienne avant de se tourner vers le secteur privé en tant qu’attaché de défense d’Israël au Cameroun. Au cours de sa retraite du service civil, il a entraîné et supervisé la Garde présidentielle du Cameroun et a oeuvré pour établir le BIR, sous le commandement du ministre de la Défense du Cameroun et du président Biya lui-même. 

En 2010, Sivan est mort dans un accident d’hélicoptère près de Yaoundé. Depuis, les identités de ses remplaçants ont été soigneusement cachées, bien que différents noms – y compris probablement de faux noms comme « Maher Heretz » – aient circulé. Un nom en particulier a été rapporté par diverses sources. 

Un ancien général de brigade

« Le général Erez Zuckerman était au sommet », a déclaré un ancien soldat du BIR, qui se rappelle avoir entendu de la part de collègues que cet homme remplacerait Sivan vers 2012. Ce récit a été confirmé par plusieurs autres. « C’est comme quand un nouveau président a pris le pouvoir dans le pays ; le nom circulait sans même que vous voyiez la personne », a-t-il ajouté. 

Zuckerman est un ancien général de brigade dans l’armée israélienne. Contrairement à Sivan, sa carrière ne s’est pas terminée brillamment. Au cours de la Guerre du Liban de 2006, sa division a fait des erreurs spectaculaires, ce qui l’a conduit à démissionner dans la honte, disant « J’ai échoué ». Après qu’il a quitté l’armée, ses amis ont dit à des journalistes « qu’il gérerait probablement la ferme familiale ; ils possèdent un troupeau de bétail ». Au lieu de cela, l’ancien commandant israélien s’est tourné vers le BIR. 

L’ancien soldat du BIR a dit que Zuckerman a visité chaque base militaire du Cameroun pour se présenter. Il se souvient qu’il a vu pour la première fois le nouveau général dans la région de Bakassi, près de la frontière avec le Nigeria. « Il est arrivé avec un hélicoptère en 2012 », a-t-il expliqué. « Mais à ce moment-là, nous savions déjà qui il était ». 

La dernière fois que le soldat a vu Zuckerman était en février 2018 à la base militaire de Salak au nord du Cameroun. « C’était comme une inspection pour voir comment le travail était fait », a-t-il dit, expliquant que Zuckerman donnait des ordres aux officiers. Le BIR avait appris comme conduire des tortures à Salak, et les Etats-Unis ont une enquête en cours sur la présence de leurs propres soldats à la base. Un autre soldat a dit qu’il l’avait vu deux fois à Yaoundé en mai 2019, dont une fois sur une base militaire.

Zuckerman a admis pour African Arguments qu’il avait travaillé comme conseiller militaire au Cameroun mais il a aussi déclaré qu’il n’y était pas retourné depuis 2017. Il a refusé de répondre à des questions supplémentaires.

A un moment, Zuckerman semble avoir transféré la principale responsabilité à Eran Moas. Contrairement à ses prédécesseurs, Moas n’était pas un militaire de carrière. Quand il est arrivé au Cameroun en 1998, il travaillait initialement pour le conglomérat israélien Tadiran pour maintenir le système de communications de l’armée. Il a été recruté plus tard directement par l’armée camerounaise. 

Dans ce rôle, il a probablement travaillé d’abord sous la supervision de Avi Sivan. En 2004, un journaliste israélien a signalé sa visite à un sanctuaire pour les singes près de Yaoundé qui avait été établi par Sivan et recevait « un énorme soutien » de Moas. Le journaliste remarquait que Moas circulait dans une «  jeep de l’armée camerounaise, avec comme chauffeur un membre de la Garde présidentielle qui porte un insigne de parachutiste israélien et des bottes de parachutiste ». Il a écrit que Moas était « connu à cet endroit comme capitaine ou général ». 

Une relation controversée 

Selon l’avocat israélien spécialiste des droits humains Eitay Mack, qui fait campagne pour accroître la transparence sur les exportations d’Israël en matière de défense, l’arrangement entre le BIR et les formateurs israéliens est tout à fait inhabituelle. 

« C’est une situation très rare qu’Israël autorise quelqu’un à conduire une unité », dit-il. Mack explique que Moas, Zuckerman et leurs collègues ont besoin de licences formelles du gouvernement israélien pour leur travail au Cameroon. Mack dit qu’il est peu probable qu’ils contourneraient cette exigence. 

« Personne n’est prêt à violer [cette règle] parce que cela serait considéré comme une infraction criminelle à la sécurité », dit-il. « C’est comme être un traître — [Moas] fait certainement tout cela avec une licence du gouvernement. Il ne le fait pas tout seul en tant que citoyen privé ». 

L’ambassade israélienne à Yaoundé nous a dirigés vers le ministère des Affaires étrangères d’Israël. Leur porte-parole a dit qu’ils ne feraient pas de commentaire, ajoutant : « nous n’avons pas à donner une explication ». Le ministère de la Défense a refusé de fournir des informations spécifiques, mais a dit que les licences d’exportation sont « sujettes à un examen constant et à des réévaluations périodiques à des échelons élevés du ministère de la Défense et du ministère des Affaires étrangères ».

Mack croit que la position du gouvernement israélien sur la question peut être stratégique. « Paul Biya est un des amis les plus fiables d’Israël dans [tout] le continent africain », dit-il. « La récompense est que [le Cameroun] soutienne Israël ouvertement dans les forums internationaux … Cameroun joue un rôle important pour aider Israël à gagner en légitimité … Tout cela fait partie de la lutte géopolitique avec les Palestiniens. » 

En mars 2018, Mack a déposé une requête auprès de la Cour suprême israélienne pour annuler toutes les licences d’exportation au BIR et geler l’obtention de nouvelles. La Cour a rendu sa décision quelques mois plus tard, mais le juge l’a accompagnée d’une obligation de silence, ce qui veut dire que Mack ne peut partager le résultat de l’affaire. Mais selon une source à l’intérieur du BIR, la plupart des soldats qui ont achevé leur formation en 2019 ont reçu des fusils croates, et non israéliens. 

Si Israël a stoppé ses exportations de défense vers le Cameroun, cela rendrait aussi illégal tout entrainement militaire par des citoyens israéliens, selon Mack. Mais cela peut être trop peu et trop tard. « Il y a tellement d’armes israéliennes là-bas, et l’unité [a] déjà le savoir israélien, donc l’effet [serait] limité », déclare-t-il.

Pour la figure de l’opposition qu’est Walla également, trop de dommage a déjà été fait. « C’est une configuration très bizarre d’avoir une force armée [avec] un étranger comme commandant », dit-elle. « Même si ce sont des consultants israéliens privés, ou s’ils appartiennent à des firmes privées, la plupart d’entre eux sont d’anciens officiers de l’armée israélienne … Cela place Israël dans une position où, à l’intérieur de la population camerounaise, ils sont vus comme une partie de la force répressive. »

Identification des armes par Leone Hadavi. Cet article a été développé avec le soutien de Money Trail Project.

Emmanuel Freudenthal est un journaliste freelance basé à Addis Ababa qui a mené des enquêtes dans toute l’Afrique depuis une décennie. Il se focalise sur des histoires défrichant de nouveaux territoires, de l’analyse de données intello au reportage de guerre. Suivez-le sur twitter à @EmmanFre. Youri van der Weide est un analyste et formateur en open source qui a travaillé sur les migrations et des sujets liés à l’Afrique. Il a travaillé à des enquêtes pour la BBC, Der Spiegel, Bellingcat et d’autres organismes de médias. Deux des plus fameuses enquêtes sur lesquelles il a travaillé étaient Anatomy of a Killing [Anatomie d’un massacre] par BBC Africa Eye et Killing of Muhammad Gulzar [Le meurtre de Muhammad Gulzar] (une enquête conjointe par Der Spiegel, Bellingcat, Forensic Architecture et Lighthouse Reports). Suivez-le sur twitter à @y_vdw.

Source : Africanarguments

Traduction CG pour l’Agence média Palestine

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