Les forces d’occupation israéliennes tuent un Palestinien atteint d’autisme

Tamara Nassar – The Electronic Intifada – 30 mai 2020

La police des frontières israélienne boucle la zone où les forces d’occupation ont tué Iyad Hallaq, 32 ans, près de la Vieille Ville de Jérusalem, le 30 mai. (Muhammed Qarout Idkaidek, APA Images)

Samedi, les forces israéliennes ont tué par balles un Palestinien handicapé dans la Vieille Ville de Jérusalem sous occupation.

Iyad Hallaq, 32 ans, se trouvait près de l’Institut Bacrieh Elwyn pour enseignement spécial, où il suivait des cours et travaillait, au moment où il a été abattu.

Les forces israéliennes ont prétendu qu’elles soupçonnaient Hallaq de transporter un « objet suspect » quand elles lui ont couru après et qu’elles ont tiré sur lui, rapporte le quotidien israélien Haaretz.

Le journal affirme que les policiers ont demandé à Hallaq de s’arrêter. Alors qu’il s’éloignait, ils ont ouvert le feu.

Hallaq était autiste, a déclaré sa mère aux journalistes, ajoutant qu’elle était déjà préoccupée par ses interactions avec les soldats de l’occupation israélienne.

L’avocat représentant la famille de Hallaq indique qu’il a été touché par une dizaine de balles. 

Selon des médias israéliens, Hallaq se cachait derrière une benne à ordures quand il a été abattu.

Des témoins ont affirmé sur la chaîne de télévision palestinienne Wattan que les forces israéliennes avaient laissé Hallaq perdre tout son sang sans permettre à quiconque de s’approcher de lui.

« Selon les témoignages, une dizaine de balles ont été tirées directement sur Hallaq. Nous sommes certains qu’il ne représentait aucun danger pour les policiers » a affirmé à Haaretzl’avocat de la famille de Hallaq.

L’un des policiers « peut avoir continué à tirer sur Hallaq après que son chef lui ait ordonné d’arrêter » rapporte Haaretz, citant l’enquête de la police.

« Selon une source bien informée de l’enquête, le policier a continué à tirer parce qu’il voyait que Hallaq avançait toujours ».

Aucun policier israélien n’a été blessé lors de l’incident, comme dans de nombreux cas antérieurs où un présumé agresseur palestinien a été tué.

La police israélienne dit avoir ouvert une enquête sur le meurtre. 

Israël a l’habitude de s’absoudre de ses propres crimes à la suite de telles enquêtes.

Hallaq était originaire du quartier Wadi al-Joz de Jérusalem-Est sous occupation. Après l’avoir tué, les forces d’occupation israéliennes ont investi la maison de sa famille.

« Il y avait plus de soldats que de personnes » a dit sa mère aux journalistes.

Le corps de Hallaq a été transféré à l’institut médico-légal d’Abu Kabir en Israël pour autopsie.

Il convient d’indiquer qu’Israël reconnaît que pendant des années les médecins légistes d’Abu Kabir ont prélevé des organes sur des Palestiniens décédés, et d’autres, sans le consentement de leur famille.

La famille de Hallaq a exigé qu’un Palestinien soit présent lors de l’autopsie, mais elle a fait savoir qu’un médecin légiste palestinien s’était vu refusé l’entrée de l’institut.

Des médias locaux ont fait circuler des photos de Hallaq après sa mort :

« Ils l’ont exécuté de sang-froid », a déclaré sa mère aux journalistes après la mort de son fils.

« Ils prétendent que toutes les personnes (qu’ils tuent) portent une arme. Lui, il est autiste. Quelle arme portait-il ? Quelle arme ? Il avait sur lui sa carte d’identité et son portefeuille ».

Les factions de la résistance palestinienne de toute tendance politique ont condamné le meurtre de Hallaq.

Le porte-parole du Hamas, Hazem Qassem, a déclaré que le meurtre de Hallaq relevait de « la criminalité et du sadisme des responsables de l’occupation ».

Qassem a ajouté que « le comportement terroriste des responsables de l’occupation et leur soif de sang palestinien viennent confirmer l’ampleur du crime que commettent certains partis qui cherchent à normaliser avec l’occupation ».

Le groupe de résistance du Jihad islamique et le Front populaire pour la libération de la Palestine se sont faits l’écho de ces condamnations.

Saeb Erakat, personnalité de premier plan dans l’Organisation de libération de la Palestine, et de l’Autorité palestinienne – qui a longtemps collaboré étroitement avec les forces d’occupation israéliennes – a demandé à la Cour pénale internationale « d’ouvrir sans délai une enquête criminelle avant que la Palestine ne soit inondée d’un nombre incalculable de crimes ».

Ayman Odeh, président de la coalition Liste unifiée au Parlement israélien, a exigé l’emprisonnement des tueurs de Hallaq, affirmant « que s’ils ont appuyé sur la gâchette, c’est l’occupation qui a chargé l’arme ».

La Palestine, toutefois, est déjà inondée des innombrables crimes commis par Israël, bien qu’il s’appuie sur la « coordination sécuritaire » avec l’Autorité palestinienne.

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a de nouveau menacé, presque à coût sûr des menaces en l’air, de mettre fin à cette collaboration.

Vendredi, les forces israéliennes ont tué un automobiliste palestinien en Cisjordanie occupée, affirmant qu’il était en train de tenter une attaque à la voiture-bélier, aucun soldat n’a été blessé.

Sa famille a nié cette affirmation et déclaré qu’il était en route pour aller chercher son épouse.

Traduction : BP pour l’Agence Média Palestine

Source: Electronic Intifada




L’annexion par Israël de la terre palestinienne sera le résultat de la politique américaine, et non une trahison de celle-ci

Par Noura Erakat, Washington Post, le 19 mai 2020

Les soldats israéliens tirent des gaz lacrymogènes sur les Palestiniens lors d’une manifestation marquant le 72ème anniversaire de la Nakba dans le village d’Al Sawiya en Cisjordanie le 15 mai.
(Alaa Badarneh/EPA-EFE/REX/Shutterstock)

Noura Erakat est avocate des droits humains et professeur assistante à l’université Rutgers. Elle est l’auteur de “Justice for Some: Law and the Question of Palestine.”

Un nouveau gouvernement d’unité nationale a été installé en Israël, qui doit gouverner pendant 36 mois avec le rôle de premier ministre oscillant de Benjamin Netanyahu du Likoud à Benny Gantz de Bleu et Blanc. L’accord stipule le fonctionnement d’un gouvernement d’urgence afin de se concentrer spécifiquement sur la pandémie de coronavirus – à l’exception singulière d’un éventuel vote sur l’annexion du territoire de la Cisjordanie dès le 1er juillet.

L’urgence de l’annexion reflète le désir de capitaliser sur l « accord du siècle » de l’administration Trump, qui consolide unilatéralement toutes les emprises territoriales d’Israël au cours des cinq dernières décennies. Ce plan cimente l’enfermement des Palestiniens dans une série de 115 bantoustans et signale la mort irréversible d’un État palestinien viable. Et alors que l’acquisition de territoire par la force est un crime de guerre, le secrétaire d’État Mike Pompeo y a fait référence comme s’agissant d’une question de prérogative israélienne.

La nouvelle de l’annexion imminente a troublé l’establishment politique libéral sioniste. Americans for Peace Now admet que cette décision rendrait claire l’intention d’Israël de superviser une « réalité semblable à l’apartheid « . J Street, qui s’est historiquement opposé à toute censure significative d’Israël – y compris à la pression économique pour obtenir les droits des Palestiniens au moyen du boycott, du désinvestissement et des sanctions (BDS) – a répondu au plan en approuvant le conditionnement du financement américain à Israël.

Leur anxiété traduit l‘idée que la menace sur l’autodétermination des Palestiniens, et surtout sur la majorité démographique juive d’Israël, serait une aberration des gouvernements israélien et américain actuels. Cette vision a-historique est précisément le problème.

La réalité sur le terrain reflète déjà l’annexion de facto des terres palestiniennes. Le plan d’annexion de jure de Trump et Netanyahu est basé sur des décennies de politique américaine néfaste dans la région, y compris le processus de paix bilatéral, construit par les centristes politiques.

Depuis 1967, les administrations américaines successives ont insisté sur le fait que les colonies sont contraires au droit international et contre-productives pour la paix. En pratique, chacune d’entre elles a fourni à Israël un soutien financier, diplomatique et militaire sans équivoque, lui permettant d’étendre et de consolider son entreprise coloniale tentaculaire. Même l’administration Carter, responsable de l’avis juridique du Département d’État de 1978 selon lequel les colonies civiles dans les territoires occupés sont « incompatibles avec le droit international », n’a fait une petite réprimande à Israël que lorsque Menachem Begin a accéléré l’expansion des colonies en 1977.

Le soutien continu et sans équivoque des États-Unis comprend l’immunité diplomatique d’Israël au sein de la communauté internationale. Conformément à l’accord « terre contre paix » inscrit dans la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, les États-Unis ont fait du droit international un obstacle aux négociations et ont utilisé leur veto au Conseil de sécurité à 43 reprises entre 1967 et 2017 pour soustraire Israël à la responsabilité internationale. Même lorsque les États-Unis refusent leur veto, comme l’administration Obama l’a fait lorsqu’elle s’est abstenue sur la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant les colonies, ils assurent l’immuabilité des colonies israéliennes. Trois mois seulement avant le vote du Conseil de sécurité, le président Barack Obama a augmenté le financement militaire d’Israël de 30 à 38 milliards de dollars sur une période de dix ans.

En tant qu’unique médiateur de paix autoproclamé, les États-Unis ne font que favoriser les intérêts expansionnistes d’Israël. Comme le dit Aaron David Miller, qui a servi six secrétaires d’État américains dans les négociations arabo-israéliennes, les États-Unis ont agi davantage comme « avocat d’Israël … au détriment des négociations de paix« .

Contrairement à ce que les centristes politiques voudraient croire, le « Deal du siècle » est un point culminant de la politique américaine. De même, le plan d’annexion d’Israël reflète une réalité territoriale inaugurée par le processus de paix.

Les 60 % du territoire de la Cisjordanie qu’Israël cherche à annexer sont connus sous le nom de Zone C, une catégorie juridictionnelle inventée par « Oslo II », l’accord intérimaire de 1995. Selon la Banque mondiale, la zone C contient « la majorité des ressources naturelles de la Cisjordanie » et pourrait générer jusqu’à 3,4 milliards de dollars pour l’économie palestinienne. Depuis 1995, sous le couvert du processus de paix, Israël n’a cessé de retirer les Palestiniens de la zone C et de les concentrer dans les zones A et B, en développant son entreprise de colonisation à leur place. Selon le Bureau du Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, les Palestiniens ont maintenant accès à moins de 1 % des terres de la zone C.

L’inquiétude concernant l’annexion imminente de la Cisjordanie par Israël est justifiée, mais nous devons être honnêtes sur la façon dont nous en sommes arrivés là. L’annexion officielle est le résultat prévisible de décennies de soutien sans équivoque aux politiques israéliennes et n’est qu’une approbation tacite de l’annexion de facto des terres palestiniennes par Israël, ainsi que de son administration actuelle d’un régime d’apartheid, séparé et inégal.

Les appels à la responsabilité des milieux libéraux sont inexcusablement tardifs mais ne devraient plus être subordonnés à la prochaine action d’Israël. Les Palestiniens peuvent vous dire que le pire scénario existe déjà : En tant que non-souverains de leur propre État et non-citoyens d’Israël, ils sont soumis à une domination israélienne perpétuelle. Il est grand temps de censurer Israël, au minimum en conditionnant le financement américain, et d’assumer la responsabilité américaine de ce résultat en abandonnant le cadre bilatéral au profit d’une approche internationaliste.

Traduction : JPB pour Agence Média Palestine

Source : Washington Post




Ce que la Palestine m’a appris du racisme aux États-Unis

Sylvie Laurent
Source : Hors Série

Par Sylvie Laurent, février 2019

Dans une courte vidéo en noir et blanc, les visages bruns d’opprimés en lutte se succèdent et s’entrecroisent, certains portant des dreadlocks et d’autres un foulard ou un keffieh, unis par un même message décliné sur les pancartes : « Arrêtez de nous tuer », « Rendez-nous notre humanité ». Les images de Ferguson (Missouri), où s’est exprimée l’indignation noire face à l’impunité policière, alternent avec celles des territoires occupés. Des Palestiniens affirment « Black lives matter » (« les vies des Noirs comptent »), et des Noirs américains interprètent l’oppression des Palestiniens comme du racisme. Entre eux, des points de rencontre : la compagnie américaine Combined Systems, qui fournit la police de Ferguson en gaz lacrymogène et autres armes de répression, équipe aussi les forces israéliennes d’occupation de la bande de Gaza ou de la Cisjordanie.

Produit en 2015 et largement diffusé sur les réseaux sociaux, ce film de trois minutes donne une voix à des inconnus, mais aussi à des noms célèbres de l’Amérique noire : la militante Angela Davis, bien sûr, auteure d’un essai intitulé Freedom is a Constant Struggle : Ferguson, Palestine, and the Foundations of a Movement (1), mais aussi le philosophe Cornel West, l’acteur et réalisateur Danny Glover (qui incarna Nelson Mandela à la télévision en 1987), la chanteuse Lauryn Hill ou encore l’écrivaine Alice Walker. L’universitaire et avocate Noura Erakat, à l’origine du projet, enseigne aux États-Unis et connaît le pouvoir d’évocation de ces figures, déjà célèbres pour leur dissidence. Intitulée When I See Them, I See Us (Quand je les vois, je nous vois), cette vidéo illustre la force de la solidarité entre les militants noirs américains et les Palestiniens (2). Si, durant les années 2014-2015, les deux peuples furent particulièrement éprouvés par la violence d’État, l’histoire de leur camaraderie est ancienne et tumultueuse.

L’année 1967, celle de la guerre des six jours et de la conquête de la Cisjordanie et de Gaza par Israël, fut cruciale aussi pour le mouvement américain des droits civiques. Il se détourne alors de la philosophie non violente et de son ancrage chrétien pour réclamer la justice sur un autre ton. Le Black Power, mouvement et pensée, renoue avec l’internationalisme tiers-mondiste et la virulence anticoloniale des militants noirs des années 1930 et 1940, qu’ils soient communistes, comme Paul Robeson, ou nationalistes, comme Marcus Garvey et Malcolm X. Ce dernier visita Jérusalem en 1957 et Gaza en 1964, posant ainsi les jalons d’une lutte de libération transnationale et cosmopolite. Dans un article de septembre 1964 intitulé « Zionist logic » (3), Malcolm X dénonce le « camouflage » de la « colonisation » israélienne, qui travestirait la violence en bienveillance grâce à l’appui stratégique des États-Unis, qu’il nomme le « dollarisme ».

Israël et les États-Unis sont également voués aux gémonies par les deux groupes les plus importants d’alors : le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) et les Black Panthers. Émancipés du substrat biblique de leurs aïeux, ces jeunes militants de la libération noire se sont éloignés d’une sympathie spontanée des Noirs américains pour Israël, terre sainte et refuge pour un peuple jadis asservi et historiquement martyrisé. L’Exode est une des métaphores bibliques les plus chéries des Noirs depuis le XVIIe siècle, et la création de l’État hébreu leur est apparue providentielle. En 1948, précisément, le romancier James Baldwin écrivait : « Le plus pieux des Noirs se considère comme un Juif… Il attend le Moïse qui le guidera hors d’Égypte (4).  » Baldwin l’exilé, qui visite la Palestine dès 1961, exprime l’empathie profonde des Noirs américains pour tout peuple en quête d’une patrie, d’un chez-soi où rentrer, d’une terre porteuse de racines et d’histoire. Nul plus que le Noir américain ne peut comprendre la quête des Juifs pour une terre de liberté. Mais il sait également ce que dépossession et déplacement forcé veulent dire.

Condamnation de l’antisémitisme

Ainsi l’occupation de nouvelles terres palestiniennes en 1967 anéantit les inclinations sionistes des militants noirs américains, qui, après s’être identifiés aux Hébreux dans leur servitude, se sentent désormais proches des Arabes. Non sans ironie, alors que Martin Luther King avait spontanément salué la création d’Israël, deux de ses mentors, Mohandas Karamchand Gandhi et le Ghanéen Kwame Nkrumah, condamnent publiquement le sionisme au nom de leur combat anticolonial. Les militants du SNCC, enfants rebelles de King, publient dès 1967 un appel à la solidarité avec les Palestiniens.

L’anti-impérialisme de la nouvelle génération de militants noirs est avant tout un tiers-mondisme « ethnicisé », solidaire des peuples basanés. Cette génération se vit elle aussi comme prisonnière d’une colonie de l’intérieur, et les plus nationalistes réclament, en Amérique, une forme de solution binationale. Ce jeu de miroirs donne naissance à ce que l’historien Alex Lubin a nommé un « imaginaire politique afro-arabe (5 ». Les Black Panthers prennent ainsi très vite contact avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Pour cette dernière, relier la question palestinienne au combat anticolonial, antiraciste et anticapitaliste apparaît opportun et universalise la lutte en ancrant la Palestine dans l’histoire longue de la domination coloniale et du droit à la terre.

L’accusation d’antisémitisme fond immédiatement sur le SNCC comme, ensuite, sur les Black Panthers. Conscients que des penchants antisémites ont parfois existé parmi leurs militants, les porte-parole des deux organisations expriment clairement leur position : antisioniste, mais pas antijuive. M. H. Rap Brown, le président du SNCC, déclare en 1967 : « Nous ne sommes pas antijuifs et nous ne sommes pas antisémites. Seulement, nous ne pensons pas que les dirigeants d’Israël ont un droit sur cette terre (6).  » En 1970, sous la plume de Huey P. Newton, un de leurs dirigeants, les Black Panthers répudient également les propos marginaux de certains militants et défendent leur internationalisme révolutionnaire, hostile à la suprématie blanche, non aux Juifs. Newton réaffirme le droit à l’autodétermination des peuples étouffés par le militarisme et le « nationalisme réactionnaire » israélo-américain (7).

La coalition entre Noirs et Juifs américains, déterminante durant la période de la lutte pour les droits civiques (1954-1968), est désormais en péril. Ce n’est pas anecdotique. Depuis la création de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), en 1909, jusqu’à l’engagement du rabbin Abraham Joshua Heschel marchant aux côtés de Martin Luther King, le rôle des élites progressistes juives a été majeur dans la lutte pour la libération noire (8). Lors du Freedom Summer (« été de la liberté ») de 1964 — une campagne visant à inscrire le maximum de Noirs américains sur les listes électorales du Mississippi —, les juifs furent même majoritaires parmi les étudiants affluant du nord du pays pour prêter main forte à leurs camarades du Sud.

Ce compagnonnage n’a pas été sans tensions, et les accusations de paternalisme — celui de Juifs instruits envers des Noirs opprimés — ont été récurrentes. Mais la question de la Palestine marque un point de rupture. Dès 1967, dans son livre The Crisis of the Negro Intellectual (9), l’essayiste noir américain Harold Cruse remet en cause les prémisses de l’alliance entre Juifs américains et Noirs, selon lesquelles les deux peuples sont également opprimés et souffrants. Les premiers, affirme alors Cruse, ont le pouvoir et l’exercent y compris pour penser notre émancipation à notre place. Surtout, ajoute-t-il, où est cette empathie pour l’opprimé à l’heure de dénoncer l’occupation israélienne en Palestine ? « Quelle est la position des intellectuels juifs de la revue Commentary sur le sionisme ? » De la réponse, poursuit-il, les Noirs en quête de justice devront déduire le bien-fondé du partenariat avec les Juifs américains.

L’évocation de la revue néoconservatrice souligne le glissement, dès la fin des années 1960, d’une partie des intellectuels juifs américains, tel Norman Podhoretz, vers une double crispation : à l’échelle nationale à l’endroit des Noirs, auxquels ils retirent tout soutien, et à l’échelle internationale à l’égard d’Israël, qu’ils soutiennent désormais inconditionnellement. Reliant les deux sphères, ils affirment que le modèle social américain, libéral et universaliste — celui-là même qui a permis aux Juifs de s’américaniser — est menacé par les pourfendeurs du racisme et de la domination ici et là-bas.

La résolution 3379, qui, adoptée en 1975 par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), condamne précisément le sionisme comme « une forme de racisme et de discrimination raciale » (10), crée d’autant plus la polémique aux États-Unis qu’elle s’inscrit dans ce contexte. L’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, Daniel Patrick Moynihan, est particulièrement indigné, lui qui connaît les rouages de la discrimination d’État. Dix ans plus tôt, alors universitaire et proche de Lyndon Johnson, il avait rédigé un rapport célèbre appelant à des politiques sociales ambitieuses en faveur des Noirs américains, dont il avait montré l’exclusion structurelle. Devenu néoconservateur, il conspue désormais ceux d’entre eux qui parlent du « racisme » d’Israël.

Une diaspora des spoliés

Il faut donc comprendre les résonances de la question de Palestine auprès des Noirs américains à la lumière des rapports de forces internes qui se redessinent aux États-Unis au lendemain du mouvement des droits civiques. À travers son prisme, les acteurs revisitent des questions ancrées dans l’histoire longue du pays — en premier lieu, la nature impériale de la République américaine et l’exclusion de ses minorités du champ de la citoyenneté. Affirmer son soutien à la Palestine, c’est proclamer son droit à la dissidence à l’égard de cette puissance américaine qui, après avoir confisqué la terre et le pouvoir aux Noirs, Mexicains et Indiens, dupliquerait sa domination au Proche-Orient. Conscients de cet écho de l’histoire nationale, Juifs et Arabes américains s’engagent ainsi dès 1968 dans des mouvements respectifs d’affirmation politique inspirés du mouvement américain des droits civiques. C’est par exemple le moment où le rabbin Meir Kahane, fondateur en 1968 de la Jewish Defense League (Ligue de défense juive) et futur dirigeant d’extrême droite, évoque le concept d’un Jewish power (« pouvoir juif »). La même année, l’intellectuel Edward W. Said publie « The Arab portrayed » (11), précurseur de son travail sur l’orientalisme, qui invite déjà à comprendre la construction « raciale » de l’autre.

Le régime d’apartheid en Afrique du Sud suscite une mobilisation fervente sur les campus, mais aussi, par l’entremise des militants qui n’ont pas abandonné le ghetto, dans les quartiers populaires. Symbole de la domination coloniale et capitaliste, le pouvoir sud-africain est soutenu et armé par les États-Unis et par Israël, qui s’ancre plus encore dans le camp des oppresseurs. On parle en écho de l’« apartheid israélien » (12). Par ricochet, les Palestiniens deviennent membres d’une diaspora des spoliés. Comme pour l’Afrique du Sud, les militants réclament boycott, opprobre et désinvestissement de la part de toute institution américaine, de l’université locale au département d’État.

En 1979, le militant des droits civiques Andrew Young perd son poste d’ambassadeur américain auprès des Nations unies pour avoir rencontré les dirigeants de l’OLP l’année précédente. Le président James Carter, déjà irrité par les réticences de son ambassadeur à l’endroit de sa politique pro-israélienne, s’attire par ce geste les foudres des représentants noirs américains. James Baldwin réagit dans l’hebdomadaire The Nation, le 29 septembre 1979 : « L’État d’Israël n’a pas été créé pour le salut des Juifs ; il a été créé pour le salut des intérêts occidentaux. (…) Les Palestiniens paient pour la politique coloniale britannique du “diviser pour mieux régner” et pour le sentiment de culpabilité chrétienne qui hante l’Europe depuis plus de trente ans. » Mais, parce que la question est moins géopolitique qu’intérieure, de nombreux Noirs, notamment M. Jesse Jackson (autre vétéran de la lutte pour les droits civiques et figure prometteuse du Parti démocrate), mettent immédiatement en avant le rôle des Juifs américains dans cette démission forcée. Les accusations d’antisémitisme resurgissent de plus belle, et les propos de M. Jackson à l’endroit des Juifs de New York (« obsédés par Israël » et qui dominent une ville « youpine ») ajoutent au malaise. Ce farouche partisan d’une coalition large entre toutes les minorités s’escrimera à refermer la plaie, en vain. Quand le leader noir de la Nation of Islam Louis Farrakhan, dont l’antisémitisme est notoire depuis les années 1970, le soutient, la critique antisioniste des Noirs américains se trouve fatalement discréditée.

Dans les années 1990, faute d’un mouvement radical noir américain suffisamment puissant, la camaraderie entre Noirs et Palestiniens s’essouffle. Le recentrage des principaux leaders noirs vers la modération démocrate, la désintégration des derniers révolutionnaires du Black Panther Party et les espoirs de paix au Proche-Orient après la signature des accords d’Oslo, en 1993, ont raison de la critique de l’impérialisme qui a tant marqué la libération noire américaine.

La fraternisation avec les Palestiniens ne renaît véritablement qu’en 2015-2016, lorsque la révolte de Ferguson est matée en dépit des crimes avérés de la police contre de nombreux jeunes Noirs désarmés. Reprenant le flambeau du SNCC, Black Lives Matter articule à nouveau la question raciale aux logiques de domination mondiale. Les réseaux sociaux ont permis de réanimer la solidarité assoupie — un groupe Facebook s’intitule Black For Palestine. Le groupe antiraciste Dream Defenders organise un voyage d’artistes noirs dans les territoires occupés en 2017, et des colloques se tiennent sur les campus américains, où les appels à boycotter Israël suscitent régulièrement la controverse (13).

Si ces initiatives ne sont le fait que d’une poignée de militants et d’universitaires, l’union dans la lutte entre Noirs et Palestiniens est défendue par une nouvelle génération. Vic Mensa, jeune pépite du rap originaire de Chicago, a visité les territoires occupés en 2017 et raconté son désarroi dans une tribune intitulée « Ce que la Palestine m’a appris du racisme américain » (14). Il y décrit l’effet de miroir brutal qui se produit lorsqu’il assiste à l’interpellation d’un jeune Palestinien par un soldat israélien. Dans un premier temps soulagé de ne pas être le suspect, il se rend compte ensuite que, là-bas, « les nègres, c’est eux ».

Sylvie Laurent Chercheuse associée à l’université Harvard et à l’université Stanford, enseignante à Sciences Po, auteure de Martin Luther King. Une biographie intellectuelle et politique, Seuil, Paris, 2015.

(1) Angela Davis, Freedom is a Constant Struggle : Ferguson, Palestine, and the Foundations of a Movement, Haymarket Books, Chicago, 2016.

(2When I see them, I see us, Black Palestinian Solidarity.

(3) Malcolm X, « Zionist logic », The Egyptian Gazette, Le Caire, 17 septembre 1964.

(4) James Baldwin, « The Harlem ghetto : Winter 1948 », Commentary, New York, février 1948.

(5) Alex Lubin, Geographies of Liberation : The Making of an Afro-Arab Political Imaginary, The University of North Carolina Press, coll. « John Hope Franklin Series in African American History and Culture », Chapel Hill, 2014.

(6) Cité par Douglas Robinson, « New Carmichael trip », The New York Times, 19 août 1967.

(7) Huey P. Newton, « On the Middle East : September, 1970 », dans To Die For the People, Random House, New York, 1972.

(8) Murray Friedman, What Went Wrong ? The Creation & Collapse of the Black-Jewish Alliance, The Free Press, New York, 1995.

(9) Harold Cruse, The Crisis of the Negro Intellectual, William Morrow, New York, 1967.

(10) Adoptée par 72 pays contre 35 (avec 32 abstentions), elle a été révoquée par la résolution 46/86, exigée par Israël pour participer à la conférence de Madrid et adoptée le 16 décembre 1991.

(11) Edward W. Said, « The Arab portrayed », dans Ibrahim Abu-Lughod (sous la dir. de), The Arab-Israeli Confrontation of June 1967 : An Arab Perspective, Northwestern University Press, Evanston (Illinois), 1970.

(12) Lire Alain Gresh, « Regards sud-africains sur la Palestine », Le Monde diplomatique, août 2009.

(13) Lire Alain Gresh, « Lobby israélien, le documentaire interdit », Le Monde diplomatique, septembre 2018.

(14) « Vic Mensa : What Palestine taught me about American racism », Time, New York, 12 janvier 2018.

Source : Le Monde Diplomatique




Ce qui manquait à la déclaration de Mahmoud Abbas

Une véritable rupture avec les accords d’Oslo comporterait aussi une rupture avec la fiction des deux États

Mahmoud Abbas écoute Barack Obama à l’Assemblée générale de l’ONU en 2011
(Photo Seth Wenig/AP)

Par Haidar Eid, le 27 mai 2020

Le président américain Donald Trump n’a pas emboîté le pas aux dirigeants américains qui l’ont précédé en prétendant avoir échoué à convaincre les dirigeants israéliens qu’il leur faudrait faire cesser l’expansion des colonies juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est pour parvenir à la “paix”.

La proclamation par Trump du prétendu “Accord du siècle” vise clairement à liquider la cause palestinienne une fois pour toutes. Pour commencer, l’administration américaine a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël ; puis l’ambassade a été déplacée de Tel Aviv à Jérusalem. Une autre mesure concrète a consisté à reconnaître le plateau du Golan comme une partie d’Israël. Et il va sans dire que le droit au retour des réfugiés palestiniens, reconnu au niveau international, a été déclaré nul.

Aujourd’hui, le gouvernement Netanyahou est prêt à annexer 30% de ce qui reste de la Cisjordanie occupée en 1967. Cela mettra fin au “rêve” national de la bourgeoisie et de la classe compradore [bourgeoisie d’affaires mondialisée] palestiniennes : la mise en place d’un “petit pays” indépendant sur 22% de la Palestine historique.

Dès lors, que reste-t-il de la cause palestinienne ?

Aucune possibilité n’a été laissée à la direction palestinienne basée à Ramallah. En d’autres occasions, elle avait bénéficié d’une marge de manœuvre afin de paraître jouer le jeu et exercer une pression sur Israël et les États-Unis. C’est terminé ! Israël exige que toutes les parties le reconnaissent comme “État juif” et “État uniquement juif ” – des conditions préalables qui pourraient justifier le “transfert” ultérieur vers la Cisjordanie d’environ 1 900 000 Palestiniens vivant actuellement en Israël en tant que citoyens de troisième classe. C’est une mesure soutenue par la coalition de droite récemment formée en Israël.

Pendant toute la période d’Oslo, Edward Said a écrit une série de textes révélant la vraie nature d’Oslo : des accords de façade qui nous ont conduits en dernière instance au point où nous en sommes maintenant. Il a lancé des avertissements au sujet des colonies, du droit à l’eau, du ghetto de Gaza, des réfugiés, et de la superficie croissante de terres palestiniennes placée entre des mains israéliennes. Tous ces points sont exactement ceux que l’“accord” présenté par Trump esquive.

En fait, l’accord de Trump n’est pas une “rupture” par rapport à Oslo, comme certains le prétendent, mais plutôt la poursuite de la même logique. L’un et l’autre de ces accords ignorent tout simplement le peuple palestinien. Ces hommes et ces femmes, ce peuple, ne figurent jamais dans l’équation. En fait, plus de colonies ont été construites pendant la période d’Oslo qu’à toute autre au cours de l’occupation. Pendant qu’on se serrait la main sur la pelouse de la Maison Blanche, on démolissait des maisons palestiniennes, et des checkpoints empêchaient des Palestiniens de plus en plus nombreux de se rendre à leur travail dans les vergers d’oliviers et d’orangers. L’équation “des terres en échange de la paix ”, objet de bien des discours, renvoyait seulement à l’ignorance des souffrances du peuple palestinien associée à l’expansion des colonies, à la construction de routes réservées aux Juifs, à la multiplication des bouclages, des couvre-feux et des arrestations, et au blocus de Gaza. Les leçons des années d’Oslo sont claires. Et maintenant, en échange d’un minuscule morceau de territoire, Netanyahou exige “d’authentiques mesures de normalisation” de la part de tous les États arabes limitrophes, exigence entendue par tous les pays du Golfe, à l’exception du Koweit.

En conclusion d’un article paru dans la London Review of Books, Said écrivait ceci : “quand les Israéliens comprendront-ils – comme l’ont déjà fait certains – que la pratique soutenue de brutalités racistes à l’égard des Arabes, dans un Moyen-Orient où Israël est entouré de 300 millions d’Arabes et de 1,2 milliard de musulmans, n’apportera à l’État juif ni normalité ni sécurité ?”

Le monde s’est laissé abuser par une gigantesque imposture lors d’Oslo, sous le regard complaisant de certains dirigeants arabes et palestiniens. Mais cette fois-ci, nous avons le BDS et une conscience de plus en plus vive de l’existence d’autres solutions, à savoir la solution à un État — un État pour tous ses citoyens sur la terre historique de Palestine, où tous les citoyens bénéficieront d’un traitement égal indépendamment de leur religion, de leur appartenance ethnique ou de leur sexe. C’est ce qui manque à la déclaration de Mahmoud Abbas concernant la fin de tous les accords avec Israël et les États-Unis. Une rupture réelle avec Oslo doit comporter une rupture avec la fiction des deux États. Pour cela il faudrait 1) une insistance sur l’exigence de réalisation de tous les droits fondamentaux des trois composantes du peuple palestinien, dans les territoires occupés en 1967, en Israël, et dans la diaspora ; et 2) une déclaration de désionisation de l’Israël de l’apartheid et sa transformation en véritable démocratie laïque pour l’ensemble de ses habitants après le retour des réfugiés palestiniens dépossédés et déplacés. Comme l’aurait dit Edward Said : L’égalité ou rien !

Traduction : SM pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondoweiss




Le chef de la politique étrangère de l’UE attaqué à propos de l’apartheid israélien

Par Ali Abunimah, le 27 mai 2020

Quelques vérités rares ont été exprimées au Parlement européen mardi lorsque Mick Wallace, député irlandais, a parlé de l’apartheid israélien et de la manière dont le sionisme est un « projet colonialiste ».

Un important groupe de pression israélien — alarmé par cette flambée incontrôlée de langage honnête et exact – a rapidement condamné les déclarations de Wallace comme étant « ignobles ».

L’Institut transatlantique AJC pro-guerre, la branche bruxelloise du Comité juif américain, a demandé que le groupe parlementaire de gauche de Wallace « retire » ses propos.

« Ignoble. @wallacemick appelle le sionisme, le mouvement politique pour la libération et l’autodétermination du peuple juif, un ‘projet colonialiste’.

Une telle déligitimation d’Israël n’a pas sa place au Parlement européen. Nous appelons @GUENGL à retirer ces propos. @JosepBorrellF pic.twitter.com/zOwS0Dm4eV

— Transatlantic Inst. (@AJCTAI) May 26, 2020 »

Wallace s’est exprimé à une audition de la sous-commission du Parlement sur la sécurité et la défense, où il a interrogé le chef de la politique étrangère européenne, Josep Borrell, à propos de l’échec du bloc des 27 nations à faire rendre des comptes à Israël.

Le député irlandais a souligné l’annexion prévue par Israël de larges portions de la Cisjordanie occupée.

Wallace a rappelé à Borrell que le 4 février, l’UE avait averti Israël que « des mesures vers une annexion, si elles étaient mises en oeuvre, ne pourraient être acceptées sans opposition ».

« Maintenez-vous cette déclaration ? », a questionné Wallace, et il a demandé si les contre-mesures de l’UE incluraient la suspension de l’Accord d’association entre l’UE et Israël – un généreux accord d’échange commercial et de coopération – « dont la validité est basée sur le respect par Israël des droits humains et du droit international ».

« Si #Israel procède à de nouvelles annexions du Territoire occupé de #Palestine, est-ce que l’UE suspendra ‘ l’Accord d’association’ qui est basé sur le respect par Israël des droits humains + Droit international ? Ou l’UE fera-t-elle marche arrière + permettra-t-elle à Israël d’achever la colonisation de la Palestine? pic.twitter.com/OQB0KMWRKG

— Mick Wallace (@wallacemick) May 27, 2020 »

Wallace a aussi indiqué une autre contradiction flagrante dans la politique de l’UE : « Pourquoi l’UE a-t-elle restreint les exportations et importations de la Crimée, qu’elle considère comme un territoire annexé illégalement, alors qu’elle continue d’autoriser Israël à exporter des biens provenant des territoires palestiniens et syriens illégalement annexés et occupés ? »

« Projet colonialiste »

Le député irlandais a formulé de plus larges critiques sur le fait que l’UE insiste sur la solution à deux états qui est un échec.

« Ne serait-ce pas formidable si nous avions vraiment un état démocratique pour les juifs et les Palestiniens entre le Jourdan et la Méditerranée ? » a demandé Wallace.

« Actuellement, la solution à deux états est morte, l’état unique [qui existe] est un état d’apartheid. Le sionisme est un projet colonialiste ».

Borrell a éludé les questions spécifiques de Wallace, mais a reconnu qu’il y a une profonde division à l’intérieur du bloc.

Si tous les gouvernements de l’UE sont fermement pro-Israël, il y a de légères nuances.

Borrell a indiqué que 25 des 27 gouvernements avaient approuvé une déclaration récente selon laquelle l’annexion israélienne de territoires occupés serait contraire au droit international.

Mais deux pays – l’Autriche et la Hongrie – ont refusé de la signer.

Même ainsi, la déclaration soutenue par les 25 omet de lancer un avertissement à propos de conséquences spécifiques concernant les montants énormes de soutien de l’UE dont bénéficie Israël.

Les Palestiniens demandent des sanctions

Lors de l’audition de mardi, Borrell ne s’est pas laissé entraîner sur les sanctions qu’Israël pourrait subir.

Il a promis que l’UE « engagerait toutes nos capacités diplomatiques afin d’empêcher » l’annexion mais que si Israël la poursuivait, « nous devrons étudier soigneusement [quelle] pourrait être la réponse à la fois au niveau gouvernemental et au niveau de l’[UE] ».

Pour l’instant, a-t-il ajouté, « je pense qu’il est bon de ne pas anticiper les événements, seulement de dire clairement ce que nous avons déjà dit ».

Cela inspire peu de confiance puisque depuis des décennies, les « capacités diplomatiques » de l’UE se sont réduites à d’occasionnels bêlements « d’inquiétude » à propos des actions d’Israël, tout en continuant à l’arroser d’échanges commerciaux et d’assistance.

En attendant, les Palestiniens ont intensifié leurs demandes de mesures réelles pour faire rendre des comptes à Israël.

La semaine dernière, des dizaines d’organisations de la société civile palestinienne, dont des associations professionnelles, des syndicats, des groupes de défense des droits humains et de revendications, ont publié un appel aux gouvernements pour qu’ils adoptent « des contre-mesures effectives, y compris des sanctions », afin de « stopper l’annexion illégale de la Cisjordanie occupée par Israël et les graves violations des droits humains ».

Leurs demandes incluent un embargo sur les armes et la coopération militaire, la suspension des accords de libre échange et une interdiction de commerce avec les colonies d’Israël sur le territoire palestinien occupé.

Ils appellent aussi les gouvernements à « garantir que les individus et les acteurs institutionnels responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dans le contexte du régime d’occupation illégale et d’apartheid d’Israël soient traduits en justice ».

Ali Abunimah, cofondateur de The Electronic Intifada, est l’auteur de The Battle for Justice in Palestine, paru chez Haymarket Books. Il a aussi écrit : One Country: A Bold Proposal to end the Israeli-Palestinian Impasse. Les opinions exprimées sont les siennes seules.

Traduction : CG. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Electronic Intifada




Malgré la pandémie, l’armée israélienne tire sur les citernes d’eau dans un village palestinien

B’Tselem arrive à la conclusion que le tir est délibéré et qu’il constitue « un acte illégal de punition collective».

Par Yumna Patel, le 27 mai 2020 

Les habitants de Kafr Qaddum subissent depuis longtemps les incursions militaires des Israéliens dans leur village, lequel se situe au nord-ouest de Naplouse dans le nord de la Cisjordanie occupée.

Depuis neuf ans, les habitants du village organisent des manifestations, chaque semaine, contre la confiscation des terres de leur village qui permet d’agrandir les colonies de peuplement, et contre la fermeture permanente de la route principale qui relie leur village à Naplouse.

Presque à chaque fois, ils sont confrontés à la violence des forces israéliennes, une violence qui, au fil des années, a entraîné des blessures graves, des handicaps, et même la mort.

Au cours de ces dernières semaines cependant, les forces israéliennes ont mis en pratique une nouvelle technique de répression dans le village, une technique que le groupe israélien des droits de l’homme B’Tselem a critiquée, dans un nouveau rapport publié ce mercredi, comme étant une « punition collective »,.

Depuis le début d’avril, il est rapporté que les forces israéliennes ont transpercé par des tirs les citernes d’eau qui se trouvent sur les terrasses des maisons des habitants du village, causant des centaines de dollars de dégâts, et une perte importante de ressources en eau pour la communauté.

Selon B’Tselem, les soldats ont mitraillé et endommagé 24 citernes d’eau dans le village, dans certains cas en endommageant plusieurs fois les mêmes citernes au cours d’un même mois.

Beaucoup de ces habitants concernés ont réparé temporairement les trous dans leurs citernes à l’aide de vis et de colle, mais selon eux, ce n’est qu’une solution provisoire qui ne durera pas très longtemps.

À terme, ils vont être obligés d’acquérir de nouvelles citernes pour l’eau, chacune coûtant environ 125 dollars – et c’est beaucoup d’argent pour la plupart des familles palestiniennes, en particulier pendant la crise de la COVID-19 où bien des gens n’ont aucun revenu régulier.

« Maintenant, à cause du coronavirus, il nous faut être particulièrement attentifs à la propreté » a déclaré Assem Aqel, dont la famille a perdu plus de 450 litres d’eau en un seul jour, dans un témoignage à B’Tselem.

 « Nous devons nous doucher, laver nos vêtements et nous laver plus souvent les mains. C’est l’eau aussi que nous utilisons pour cuisiner et boire. Je ne comprends pas comment les soldats peuvent se montrer à ce point sans pitié et endommager comme cela nos citernes pour l’eau. Pour tout être humain, l’eau est la principale source de vie » dit-il.

La conclusion de B’Tselem est que les « tirs sont délibérés », et il qualifie les dégâts causés aux citernes de « des mauvais traitements flagrants » et d’« acte illégal de punition collective ».

« Alors que les habitants doivent maintenant suivre des mesures d’hygiène strictes, et notamment se laver fréquemment les mains du fait de l’éruption du coronavirus, cette conduite est encore plus grave » a déclaré B’Tselem.

« Et pourtant, les mitraillages se sont poursuivis sans relâche pendant plusieurs semaines. Cela démontre que plutôt que l’initiative hasardeuse d’un soldat en particulier, cette conduite est pour le moins tolérée par le commandement sur le terrain, au mépris flagrant de la vie des habitants et de leurs biens ».

Les Palestiniens dont les maisons se trouvent en territoire occupé, dont les habitants de Kafr Qaddum, n’ont aucun accès permanent à l’eau courante du fait des choix politiques du gouvernement israélien, lequel contrôle l’approvisionnement en eau en Cisjordanie.

À la place, les Palestiniens doivent faire des réserves en eau pendant les heures d’approvisionnement, et stocker leurs réserves sur les terrasses des maisons dans des citernes qui peuvent contenir entre 500 et 1000 litres d’eau.

Les groupes de défense des droits de l’homme critiquent depuis longtemps Israël pour sa politique qui conduit directement à de graves pénuries en eau pour les Palestiniens, et à une disparité nette dans l’accès à l’eau entre les Palestiniens qui habitent en Cisjordanie et les colons israéliens.

En moyenne, les Palestiniens en Cisjordanie ont accès à 73 litres d’eau par jour, qu’il faut comparer aux 100 litres minimum que recommande l’Organisation mondiale de la santé. Mais les colons israéliens installés en Cisjordanie ont accès à l’eau courante en permanence, et à une moyenne de 240-300 litres d’eau par colon, et par jour.

Traduction : BP pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondoweiss




Les organisations de la société civile palestinienne émettent un communiqué d’alerte à propos du choix d’Emi Palmor, ancienne directrice générale du ministère israélien de la Justice, pour le Conseil de Surveillance de Facebook

Emi Palmor
Source : Jerusalem Post

Par Al-Haq, le 27 mai 2020

Les organisations de la société civile palestinienne condamnent le choix d’Emi Palmor, ancienne directrice générale du ministère israélien de la Justice, pour le Conseil de Surveillance de Facebook et tirent le signal d’alarme sur l’impact qu’aura son rôle sur un rétrécissement supplémentaire de l’espace de liberté et d’expression en ligne et sur la protection des droits fondamentaux. Alors qu’il est important que les Membres du Conseil de Surveillance soient diversifiés, il est également essentiel qu’ils soient connus pour être en pointe dans le maintien de l’état de droit et de la protection des droits de l’être humain à travers le monde.

Sous la direction d’Emi Palmer, le ministère israélien de la Justice avait demandé à Facebook de censurer l’expression légitime de défenseurs des droits de l’être humain et de journalistes parce qu’il la jugeait politiquement indésirable. Ceci est contraire aux normes du droit international des droits de l’homme et aux recommandations émises par le Rapporteur Spécial des Nations Unies (ONU) sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression, ainsi que par les experts et militants des droits du numérique qui avancent que la censure doit être rare et bien justifiée afin de protéger la liberté d’expression et pour que les sociétés développent des outils qui « préviennent ou atténuent les risques pour les droits de l’être humain causés par des lois nationales ou des exigences incompatibles avec les normes internationales. » Le choix d’Emi Palmor soulève la crainte que Facebook ait échoué à prendre convenablement en compte les recommandations des organisations de la société civile, des militants et des experts internationaux sur la liberté d’expression et que le Conseil de Surveillance de Facebook puisse, en particulier, provoquer des restrictions supplémentaires à la liberté d’expression en ligne et saper la voix des communautés palestiniennes, arabes et musulmanes et celle de leurs soutiens à travers le monde comme cela a été bien documenté par des universitaires et des organisations de la société civile.

A l’époque où Palmor était au ministère israélien de la Justice (2014 – 2019), le ministère a créé l’Unité Cyber Israélienne, ou ‘Unité d’Aiguillage Internet’, dont le travail a délibérément consisté à prendre pour cible les contenus des Palestiniens et à en détruire des dizaines de milliers, et a imposé de sévères limitations à la liberté d’expression et d’opinion, spécialement au sujet de la Palestine, et a aussi impacté de façon disproportionnée les communautés arabes et musulmanes à travers le monde. Adalah et d’autres organisations de la société civile ont mis en avant que l’Unité Cyber Israélienne elle même émet illégalement des demandes aux fournisseurs des médias sociaux pour qu’ils censurent le contenu de leurs sites internet. Même si les demandes de l’Unité Cyber Israélienne aux fournisseurs des médias sociaux ne sont pas publiques, depuis des années, les organisations de la société civile ont été en première ligne pour voir comment les demandes du gouvernement israélien et l’utilisation des algorithmes de l’apprentissage machine pour détecter les soi-disant ‘contenus extrémistes’ ont créé des centaines de milliers de faux positifs et fait du tort au contenu des droits de l’être humain.

En 2017, deux ans après la création de l’Unité Cyber Israélienne, il y a eu une augmentation de 500 pour cent de destruction de contenus. En 2018, année qui a précédé la dernière année d’Emi Palmor en tant que Directrice Générale, on a relevé 14.285 destructions. Parallèlement, des recherches pour incitation en ligne à la haine raciale contre les Palestiniens ont montré qu’il y avait en 2018 des posts d’incitation en hébreu à l’encontre des Palestiniens toutes les 66 secondes, alors qu’on ne voyait se manifester aucun intérêt pour combattre ces contenus racistes contre les Arabes palestiniens. En plus, comme on le voit dans le Rapport de Transparence de Facebook, depuis 2016, le nombre de demandes de données par le gouvernement israélien a augmenté, arrivant maintenant à un total de plus de 700, dont 50 % ont été présentées en tant que ‘demandes d’urgence’ et n’avaient aucun lien avec des procédures judiciaires. Il ne s’agit pas de tentatives isolées pour restreindre les droits numériques des Palestiniens et leur liberté d’expression en ligne. Au lieu de cela, celles-ci tombent dans le contexte d’une tentative largement étendue et systématique du gouvernement israélien, en particulier via l’Unité Cyber auparavant dirigée par Emi Palmor, pour réduire les Palestiniens au silence, retirer le contenu des médias sociaux critiques de la politique et des pratiques israéliennes, et pour salir et délégitimer des défenseurs des droits de l’être humain, les militants et les organisations qui cherchent à défier les atteintes aux droits portées par Israël contre le peuple palestinien.

La société civile palestinienne, dont les réseaux palestiniens soussignés, qui comportent des dizaines d’organisations membres, exhortent Facebook et son Conseil de Surveillance à réfléchir aux graves conséquences que le choix d’Emi Palmor peut entraîner, particulièrement sur les défenseurs des droits fondamentaux des Palestiniens et sur la liberté d’expression en ligne pour défendre les droits des Palestiniens. Nos organisations représentent diverses voix de la société civile palestinienne et des défenseurs des droits de l’être humain, dont beaucoup sont des organisations des droits de l’homme qui ont été primées. Plusieurs de nos organisations et leurs membres eux mêmes continuent de souffrir des campagnes israéliennes pour les salir et délégitimer leur travail de défense des droits de l’être humain, en ligne comme hors ligne, y compris en censurant leur travail légitime de défense des droits de l’être humain sur les applications de Facebook, et ont travaillé sans répit ces dernières années pour mettre la politique et les pratiques de Facebook en accord avec les standards et normes du droit international des droits de l’homme pour défendre les droits du numérique des Palestiniens.

Coalition Palestinienne des Droits du Numérique

Conseil des Organisations Palestiniennes des Droits de l’Homme

Réseau des Organisations Non Gouvernementales Palestiniennes

Traduction : J.Ch pour l’Agence Média Palestine

Source : Al-Haq




Cinéma : « Jaffa, la mécanique de l’orange » de Eyal Sivan proposé cette semaine par le Palestine Film Institute

Source : Palestine Film Institute

À ne pas rater… Aujourd’hui, mercredi 27 mai, à partir 17h, heure de Jérusalem sur the Palestinian Films Platform : Le film « Jaffa, la mécanique de l’orange » sera notre sélection de la semaine, un chef d’œuvre de l’évocation de la mémoire par le cinéma. 

Le film est présenté en partenariat avec the London Palestine Film Festival, en soutien à la campagne du Medical Aid for Palestinians (MAP) pour aider les équipes médicales confrontées au Covid-19 dans la bande de Gaza assiégée, en Cisjordanie et dans les camps de réfugiés au Liban…Vous pouvez faire un don. Merci beaucoup à Eyal Sivan et à l’équipe du film, Le film est disponible en 8 langues. Choisissez vos sous-titres en cliquant sur le bouton CC en bas à droite de l’écran Ce film sera diffusé en continu pendant une semaine jusqu’au 2 juin. 

Palestinian Films Platform. https://www.palestinefilminstitute.org/en/pfphttps://fr-fr.facebook.com/groups/512443529666165/

JAFFA, La mécanique de l’orange

Un film de Eyal SivanDocumentaire | 2009 | 88 mn | couleur | 16:9 | 

Synopsis

L’histoire de la Palestine et d’Israël s’articule autour de représentations, d’images et de clichés.Mais parmi tous ces symboles véhiculés et admis, un seul est commun aux deux : l’orange. Raconter l’histoire des Oranges de Jaffa, c’est raconter l’histoire de cette terre à travers un récit riche et plus bouleversant qu’on ne le pense. Le film d’Eyal Sivan n’est pas qu’une façon de se souvenir. Il est davantage une entreprise de surgissement du passé à travers la mélancolie du présent. Les oranges de Jaffa ont beaucoup à nous dire. Et ce qu’elles nous disent est beau et triste. Beau, car à travers une recherche d’archives qui remonte à la naissance du cinéma, plusieurs mythologies, arabes et juives, se croisent et, ce que l’on a trop oublié, se conjuguent un temps. Triste, car l’aventure coloniale des sionistes se fondait sur l’oubli de l’orange, de son odeur, du fruit d’une terre, pour n’être plus qu’un produit d’exportation. Dans Jaffa, la mécanique de l’orange, se rencontrent la poésie, la peinture, le cinéma, les travailleurs de l’agrume et les historiens, la mémoire et le présent. Car sans l’orange, il n’est pas de futur possible. 

« Le message d’une colonisation qui apporterait le progrès dans un monde de désolation se trouve tourné en ridicule. (…) Le film mérite d’être vu pour les questions qu’il suscite chez le téléspectateur. » Le Monde 

« Un travail de mémoire remarquable. » Télérama 

« L’un des intérêts de ce film réside dans la palette des personnages interrogés. (…) Tous apportent un vibrant témoignage sur la vie à Jaffa, avant que les oranges ne deviennent le symbole du renouveau d’Israël. » TéléObs 

« Avec Jaffa, la mécanique de l’orange, Eyal Sivan dévoile par une métaphore un siècle d’histoire israélo-palestinienne. » Politis 

Eyal Sivan

Eyal Sivan a grandi à Jérusalem, il devient photographe à Tel-Aviv, puis rejoint la France en 1985 et s’installe à Paris. Depuis, il partage sa vie entre l’Europe et Israël. Il est l’auteur de plusieurs films documentaires reconnus et primés à travers le monde et en a produit beaucoup d’autres. 

Filmographie

    • 1987 : Aqabat-Jaber, vie de passage (documentaire) 

• 1991 : Izkor, les esclaves de la mémoire (Izkor: Slaves of Memory)

• 1991 : Israland (documentaire)

• 1993 : Itgaber, le triomphe sur soi (documentaire)   

• 1994 : Jerusalems : Le syndrome borderline (documentaire)   

• 1995 : Aqabat-Jaber, paix sans retour ? (documentaire)   

• 1996 : Populations en danger (série documentaire)   

• 1997 : Itsembatsemba, Rwanda un génocide plus tard   

• 1999 : Un spécialiste, portrait d’un criminel moderne (documentaire), co-réalisé avec Rony Brauman   

• 2004 : Pour l’amour du peuple (Aus Liebe zum Volk), (documentaire) co-réalisé avec Audrey Maurion   

• 2004 : Route 181, fragments d’un voyage en Palestine-Israël, (documentaire) co-réalisé avec Michel Khleifi

• 2006 : Irak : quand les soldats meurent…, (documentaire) co-réalisé avec Jean-Paul Mari   

• 2009 : Jaffa, la mécanique de l’orange, (documentaire)   

• 2012 : Etat commun, Conversation potentielle [1] (documentaire) 

Publications

    • Éloge de la désobéissance, coauteur avec Rony Brauman, publié par Éditions Le Pommier/Fayard   

• Un État commun : entre le Jourdain et la mer, co-auteur avec Éric Hazan, Éditions La Fabrique,2012.   

• Un boycott légitime ; pour un BDS universitaire et culturel d’Israël, avec Armelle Laborie, La Fabrique, 2016. 

Source : Agence Média Palestine




Israël mène une guerre de la terre brûlée à Gaza

Par Amjad Ayman Yaghi, le 26 mai 2020

Des cultivateurs palestiniens ont subi des pertes sévères parce qu’Israël a répandu à plusieurs reprises des herbicides sur leurs cultures.
(Mohammed Al-Hajjar / The Electronic Intifada)

Ibrahim travaillait sur une terre agricole quand il a vu approcher un avion israélien. Au fur et à mesure que l’avion s’approchait, Ibrahim a remarqué qu’il vaporisait un liquide. Tout de suite, il a eu peur que les cultures qu’il avait plantées ne survivent pas.

« C’est la quatrième fois que cette terre est aspergée d’herbicides depuis que j’y travaille » ; a dit cet homme de 45 ans. « Après chaque épandage, les cultures ont dépéri et sont mortes. »

Les dommages causés par cet épandage – qui a eu lieu en avril – signifient qu’Ibrahim est maintenant sans travail et sans revenus.

Ces dommages risquent d’avoir des répercussions à long terme sur la ferme. Après chaque épandage d’herbicide, « nous devons arracher les cultures et tâcher de remplacer la terre en surface afin de faire revivre le terrain », a dit Ibrahim, qui a demandé qu’on n’utilise pas son nom en entier.

La ferme se situe à al-Shajaiheh, quartier à l’Est de Gaza ville. Dans ses cultures, il cultive des tomates, des courgettes, des aubergines et des laitues.

Le mois dernier, l’offensive israélienne avec herbicides a endommagé 60 hectares de terre agricole à l’Est et au Nord de Gaza. Résultat, plus de 90 cultivateurs ont subi des pertes financières.

« Destruction de notre avenir »

Nidal Hamad, 30 ans, était dans une ferme d’al-Bureij, une zone du centre de Gaza, quand l’épandage a eu lieu. Il évalue le passage de l’avion israélien a à peine 20 mètres du sol.

« L’armée israélienne ne sait pas à quel point nous souffrons après chaque épandage », a dit Hamad. « Nous voyons la destruction de notre avenir dans ce processus. Je ne sais pas pourquoi nous les effrayons. Ils savent parfaitement bien que nous sommes des paysans, que nous cultivons la terre afin de récolter nos cultures pour les vendre ensuite. Cela fait-il de nous des terroristes ? »

Les cultures dépérissent et puis meurent après avoir été aspergées avec des herbicides. (Mohammed AlHajjar / The Electronic Intifada)

Nabil Abu Rudeina, fermier à Johr al-Deek – zone au sud de Gaza ville – a subi des pertes de blé, orge, gombo, maïs et molokhia à la suite de l’épandage du mois d’avril.

« L’armée israélienne veut transformer la zone orientale en désert, dans laquelle il n’y aurait plus de vie pour les Palestiniens », a-t-il dit. « Ils nous assiègent et ils veulent contrôler la terre à l’intérieur de la Bande de Gaza sous de faux prétextes de sécurité. »

L’offensive d’épandage d’avril a eu lieu au moment où Gaza était sous confinement à cause de la pandémie du COVID-19. Ce fut la deuxième offensive de ce genre depuis le début de l’année.

En janvier, Israël a provoqué des dommages sur 200 hectares de terre agricole de Gaza en y répandant des herbicides. On a estimé la perte économique à 1.25 millions $.

Cause de cancer ?

Israël a reconnu – après les demandes d’accès à l’information faites par l’association de défense des droits de l’homme Gisha – qu’il avait entrepris pas loin de 30 opérations d’épandage contre les fermiers de Gaza entre 2014 et 2018. Près de 800 hectares de terre arable ont été endommagés au cours de cette période.

Détruire délibérément les cultures des fermiers de Gaza est une violation du droit international. (Mohammed Al-Hajjar / The Electronic Intifada)

Parmi les herbicides utilisés par Israël, on trouve le glyphosate, vendu sous le nom de Roundup.

Ce produit a été reconnu comme « probablement cancérigène » par l’Agence Internationale de Recherche sur le Cancer. Monsanto, le fabricant du Roundup, a été poursuivi plusieurs fois en justice aux Etats Unis par des fermiers qui accusaient cette substance de leur provoquer des cancers.

Monsanto est maintenant la propriété de la société allemande Bayer.

L’épandage de cet herbicide touche généralement une « zone tampon » près de la frontière de Gaza avec Israël. En 2015, l’armée israélienne a prétendu que l’épandage était entrepris pour « permettre des opérations de sécurité optimales et continues ».

On peut l’interpréter comme l’acceptation qu’Israël poursuive une politique de la terre brûlée.

Le droit international interdit les attaques militaires qui ciblent des fermes et les cultures qui y poussent.

Adham al-Bassiouni, représentant du ministère de l’Agriculture de Gaza, a fait remarquer qu’Israël conduit des opérations d’épandage aux périodes les plus importantes de l’année pour les fermiers de Gaza – particulièrement au début du printemps et au début de l’hiver. On sait que les vents répandent les produits chimiques au-delà des zones directement aspergées.

D’après al-Bassiouni, les fermes affectées par l’épandage « sont la seule source de subsistance our des centaines de familles pauvres ».

« Cette terre est fertile et a un sol favorable à tous types de cultures », a-t-il dit. « Mais la poursuite de ce processus provoquera la mort de la terre dans les années qui viennent. »

Amjad Ayman Yaghi est un journaliste qui vit à Gaza.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : The Electronic Intifada




Facebook nomme un censeur israélien au conseil de surveillance

Par Tamara Nassar, le 26 mai 2020

Facebook a l’habitude de censurer les journalistes et organes de presse palestiniens sur sa plateforme. (Anthony Quintano / Flickr

Facebook a engagé l’ancienne directrice générale du ministère de la justice israélien comme membre de son nouveau conseil de surveillance.

Cet organe déterminera effectivement les contenus à censurer ou à autoriser sur la plateforme des réseaux sociaux.

Emi Palmor a dirigé le ministère de la justice de 2014 jusqu’à son licenciement l’année dernière.

Sous sa direction, le ministère israélien de la justice « a demandé à Facebook de censurer le discours légitime des défenseurs des droits humains et des journalistes parce qu’il était jugé politiquement indésirable« , ont déclaré ce mois-ci des groupes de la société civile palestinienne.

Les groupes ont condamné la sélection de Palmor par Facebook, mettant en garde contre son rôle potentiel dans le musellement de la liberté d’expression et la censure des défenseurs des droits humains, en particulier les voix palestiniennes, arabes et musulmanes sur la plateforme.

La Coalition des Droits Numériques Palestine, le Conseil des Organisations Palestiniennes des Droits Humains et le Réseau des Organisations Non Gouvernementales Palestiniennes demandent instamment à Facebook de « considérer les graves conséquences que le choix d’Emi Palmor pourrait avoir en particulier sur les défenseurs des droits de l’homme palestiniens et sur la liberté d’expression en ligne pour la défense des droits des Palestiniens« .

Qui est Emi Palmor ?

La période où Emi Palmor était le plus haut fonctionnaire du ministère de la justice israélien a coïncidé avec le mandat d’Ayelet Shaked en tant que ministre.

Ironiquement, Ayelet Shaked est devenue célèbre avant d’assumer ce rôle pour avoir publié sur Facebook un article incitant au génocide des Palestiniens.

Sous la supervision de Palmor, le ministère a formé une cyber-unité qui a réussi à retirer des dizaines de milliers de messages palestiniens des plateformes de médias sociaux.

Adalah, un groupe qui défend les droits des Palestiniens en Israël, a objecté que les pratiques de cette unité n’étaient pas légales.

Selon Adalah, l’unité adresse des demandes au procureur de l’État israélien, faisant appel à « Facebook et Google pour supprimer, restreindre ou suspendre l’accès à certains contenus, pages ou utilisateurs ».

Adalah affirme que cela se fait « sans aucune transparence ni procédure légale, et sans cadre permettant aux utilisateurs de se défendre contre les allégations selon lesquelles leurs posts sont illégaux ou méritent d’être supprimés« .

Facebook protège Israël

Les appels à la censure des plateformes de médias sociaux se sont multipliés de la part des élites médiatiques et politiques américaines, en particulier après qu’elles aient fait état d’allégations fausses ou sans preuves d’un effort massif soutenu par la Russie pour utiliser les médias sociaux afin d’influencer les élections présidentielles américaines de 2016 en faveur de Donald Trump.

L’Union européenne s’est engagée à aider Israël à lutter contre la liberté d’expression.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a témoigné devant le Congrès américain en octobre, où il a été invité à répondre aux allégations du personnel politique.

La congressiste new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez a ajouté sa voix à un chœur bipartisan demandant à Facebook de mettre en place un processus de vérification des faits concernant les annonces politiques.

Mais nommer les entreprises de la Silicon Valley comme arbitres de la vérité et décider du contenu « à retirer ou à laisser en place » servira en fin de compte à écraser la dissidence et à censurer les voix les plus vulnérables.

Les Palestiniens peuvent déjà en témoigner.

Facebook supprime habituellement les pages des organisations de presse palestiniennes, souvent sans préavis ni justification.

Souvent, Facebook applique la censure au nom d’Israël, à la louange des dirigeants israéliens de droite.

Au fil des ans, on a vu de nombreux exemples de plateformes de réseaux sociaux fermer des comptes et des pages de sites d’information, de journalistes et de militants palestiniens après avoir cédé aux pressions politiques d’Israël.

La propre documentation de Facebook révèle qu’elle se conforme à la grande majorité des demandes de retrait du gouvernement israélien.

Le nombre de demandes du gouvernement israélien a fortement augmenté au fil des ans, tout comme la volonté de Facebook de censurer ses utilisateurs pour le compte d’Israël.

Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine.

Source : The Electronic Intifada




L’annexion ne concerne pas seulement le vol de terres – elle expulse les Palestiniens

Ce que la communauté internationale considère comme une démarche illégale sous occupation est en fait une autre étape du projet colonial de peuplement vieux d’un siècle.

Par Ahmad Al-Bazz, le 19 mai 2020

Des hommes juifs célèbrent le Jour de Jérusalem, qui marque le 52ème anniversaire de l’occupation par Israël de Jérusalem Est lors de la guerre de juin 1867.
(Yonatan Sindel/Flash90)

Pour de nombreux lecteurs des sites d’information grand public ces dernières semaines, il peut sembler qu’Israël se prépare à mettre en œuvre un plan drastique d’annexion de la Cisjordanie occupée, suite à l’accord de coalition du nouveau gouvernement israélien et au soi-disant « Deal du siècle » des États-Unis.

Mais les Palestiniens savent très bien que l’annexion israélienne n’a rien de dramatique. Au contraire, ils sont fâchés que la communauté internationale se montre si surprise de cette décision.

Pour comprendre l’écart entre les titres des médias et les faits sur le terrain, mettez-vous à la place d’un citoyen israélien ordinaire qui décide de faire un voyage de son appartement de Tel-Aviv à la mer Morte, dont une grande partie se trouve en Cisjordanie occupée.

Il suffit à ce citoyen de prendre une seule autoroute vers l’est et, en moins d’une heure et demie, il est arrivé près de la rive du Jourdain. Il n’y a pas de checkpoint et aucun changement d’itinéraire sur ce court trajet – aucune indication que l’on est entré en Cisjordanie. Des panneaux routiers en hébreu s’étendent tout au long de l’itinéraire, la police israélienne fait respecter le code de la route et l’Autorité des parcs nationaux israéliens accueille les visiteurs sur ses sites environnants.

Le chauffeur israélien veillera à ne pas entrer par erreur dans les zones où vivent les Palestiniens de Cisjordanie. Ce n’est pas difficile, car à la suite des accords d’Oslo, l’armée a installé de grands panneaux rouges à l’entrée des localités palestiniennes pour avertir les Israéliens qu’il est « dangereux » d’entrer dans ces zones. Un Palestinien qui se trouve de l’autre côté de ces panneaux ne peut bien sûr ni prendre la route pour rentrer en Israël ni se rendre dans les mêmes stations de la mer Morte que le chauffeur israélien.

L’entrée du village palestinien de Dier ‘Ammar vue depuis l’autoroute israélienne 463, Cisjordanie, 18 janvier 2019. (Ahmad Al-Bazz / Activestills)

En dépit de l’apparence de la structure politique de la terre, la carte physique de la Palestine-Israël en 2020 est en fait très simple : même avec quelques enclaves palestiniennes semi-autonomes en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, tout, du nord au sud, de l’est à l’ouest, est gouverné par Israël.

Cette réalité existe depuis des décennies. Et pourtant, le monde est en quelque sorte alarmé par le fait qu’Israël veut maintenant « officialiser » cette réalité par une annexion formelle. Ce que la communauté internationale considère comme un geste illégal de la part d’un occupant militaire, ou comme un différend territorial sur les frontières entre deux gouvernements, les Palestiniens le comprennent comme une autre étape du projet colonial de peuplement d’Israël qui est centenaire.

L' »erreur » démographique

L’exclusion et le contrôle, qui ont toujours été des caractéristiques essentielles du sionisme, sont les éléments constitutifs de la géographie du pays. L’objectif de créer un pays exclusivement juif dans lequel habitent d’autres personnes, a façonné la réalité en oppression sans fin des Palestiniens. Le sionisme a donné à choisir aux Palestiniens entre l’expulsion et l’exil, ou la domination israélienne sans droits. Tous les Palestiniens, où qu’ils se trouvent dans le monde, sont soumis à l’un ou l’autre de ces destins.

Après la création de l’État en 1948, de nombreux Israéliens ont été déçus de ne pas avoir pris au sein de l’État nouvellement créé des villes telles que Hébron, Naplouse et la vieille ville de Jérusalem, qui sont considérées comme des lieux saints juifs. Cet espoir s’est finalement réalisé en 1967, lorsqu’Israël a pris le contrôle de l’ensemble de la Palestine mandataire. Mais, à l’exception de Jérusalem-Est, l’État n’a jamais annexé ces territoires dans le cadre du droit israélien.

Jusqu’à ce jour, Israël s’est montré soucieux d’éviter de répéter l’erreur démographique qu’il a commise en accordant à certains Palestiniens la citoyenneté israélienne en 1948. Les Palestiniens étant placés sous régime militaire jusqu’en 1966 et discriminés depuis lors, l’existence même de citoyens palestiniens a contrecarré les plans d’Israël de créer un État purement juif. Ainsi, les Palestiniens en Israël se voient constamment rappeler qu’ils ne sont pas désirés : Netanyahou a dit clairement l’année dernière qu' »Israël n’est pas un État pour tous ses citoyens », et même le deal du siècle a proposé de transférer leurs communautés à une future entité palestinienne.

Habitants du village « non reconnu » de Al-Araqib tenant des photos de Activestills montrant leur lutte, lors d’une manifestation contre la démolition de leurs maisons en 2010. Les autorités israéliennes ont, depuis, démoli le village plus de 100 fois. (Activestills.org)

Hanté par son erreur, Israël a décidé de mener une politique de « temporaire permanent » en Cisjordanie et à Gaza : l’annexion de facto, plutôt que de jure, serait leur échappatoire. Il a créé de nouvelles catégories pour la population indésirable : un droit de « résidence permanente » rouge pour les habitants de Jérusalem-Est (dont des milliers ont été révoqués depuis 1967), et des cartes d’identité orange ou verte pour ceux de Gaza et de Cisjordanie, gérées par le ministère israélien de la défense.

L’État a simultanément encouragé sa population juive à s’installer dans les territoires occupés. Au fur et à mesure de l’expansion des colonies, Israël a construit des routes de contournement, des murs et des clôtures pour s’assurer non seulement que les colonies restent reliées entre elles et à Israël, mais aussi pour contrôler et limiter les mouvements de la population palestinienne.

Alors pourquoi, après plus de cinquante ans de ce caractère « temporaire permanent », Israël décide-t-il d’officialiser cette réalité ? Et quelle devrait être la réponse des Palestiniens ?

La réponse des Palestiniens

La réponse se trouve dans ce qu’Israël se prépare peut-être à annoncer : non seulement l’absorption des colonies et des terres environnantes, qui sont déjà sous son contrôle, mais aussi le nettoyage final des Palestiniens qui restent dans ces zones. Ce plan se déroule depuis des années dans des endroits comme la vallée du Jourdain, l’E1 et les collines du sud d’Hébron, mais il pourrait être poursuivi plus rapidement une fois que l’annexion officielle sera déclarée.

Étant donné l’impunité avec laquelle Israël a violé le droit international dans les territoires occupés, il n’y a pas de meilleure occasion pour les Palestiniens d’abandonner enfin le discours légaliste de l' »occupation ». Les Palestiniens ont longtemps donné à ce cadre international une chance d’aider leur lutte, malgré toutes ses limites et les fausses représentations de leur cause – mais en vain.

Une section du mur de séparation israélien qui annexe des terres de districts de Bethléem et de Jérusalem, Beit Jala, Cisjordanie, 6 avril 2019. (Anne Paq/Activestills )

Les dirigeants palestiniens ont participé à cet échec. Jusqu’à la fin des années 1980, les dirigeants nationaux palestiniens considéraient Israël comme une colonie de peuplement qui usurpait la terre palestinienne ; ils exigeaient le retour des réfugiés et réclamaient un seul État démocratique pour tous. Mais depuis lors, l’Organisation de Libération de la Palestine a officiellement reconnu Israël et adopté la solution des deux États, en grande partie pour satisfaire le point de vue de la communauté internationale, qui fonctionne sur le faux postulat d’un « conflit » entre deux parties égales.

Ce cadre a remplacé l’exigence palestinienne de décolonisation de la Palestine mandataire et a accepté la Ligne Verte comme frontière à l’intérieur de laquelle enfermer les Palestiniens dans un quasi-État. Près de 30 ans après les accords d’Oslo, la politique de colonisation de peuplement d’Israël continue à traiter les Palestiniens comme un groupe colonisé, indésirable et identique – qu’ils soient citoyens d’Israël, sujets occupés ou réfugiés expulsés.

Le président palestinien Mahmoud Abbas prétend reconnaître ce fait en menaçant à plusieurs reprises de démanteler l’Autorité palestinienne ou de se retirer des prétendus accords de sécurité avec Israël. Mais Abbas n’a jamais été assez courageux pour aller jusqu’au bout. Si l’Autorité palestinienne ne fait rien pour corriger ses erreurs, elle maintiendra simplement les plans d’Israël visant à ce que les dirigeants palestiniens administrent des enclaves ratatinées, au nom de l’État.

Ainsi, alors qu’Israël peaufine la prochaine phase de son projet de colonisation, il est temps pour les Palestiniens de revenir à leurs exigences initiales de décolonisation complète et d’un État démocratique où tous les êtres humains ont des droits égaux sur cette terre, et de développer de nouvelles stratégies pour atteindre cet objectif. D’ici là, la communauté internationale n’a pas le droit de regretter l’annexion prochaine. Celle-ci est simplement le fruit de l’oeuvre coloniale d’Israël, que la communauté internationale elle-même n’a jamais pris de mesures pour arrêter.

Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine

Source : +972 Magazine




Les travailleurs palestiniens sont les plus durement touchés par la pandémie

Par Riya Al’sanah et Rafeef Ziadah, le 23 mai 2020

Les travailleurs palestiniens jouent un rôle vital dans l’économie israélienne, mais ils ont été exposés au danger du COVID-19 sans aucun soutien des autorités israéliennes ou de leurs propres dirigeants. La pandémie a mis en lumière la dure réalité de la vie des travailleurs sous l’occupation israélienne.

Vue d’une partie du mur de séparation controversé d’Israël à côté du camp de réfugiés palestinien de Shuafat, le 28 janvier 2020 à Jérusalem, en Israël. Lior Mizrahi / Getty

Après la découverte initiale, début mars, de sept cas de COVID-19 dans les territoires palestiniens occupés, Israël a rapidement imposé un verrouillage de sécurité en Cisjordanie. En parallèle, l’Autorité palestinienne (AP) a déclaré l’état d’urgence, qui a maintenant été prolongé jusqu’en juin 2020.

La pandémie a aggravé les problèmes d’une économie – déjà détériorée – qui se caractérise par des niveaux de chômage élevés et la perte de salaire pour les familles de travailleurs en raison des mesures de confinement.

Ceux qui travaillent dans le secteur de la construction en Israël sont parmi les plus touchés de la société palestinienne. Depuis des décennies, le dé-développement systématique par Israël des territoires palestiniens occupés a poussé des centaines de milliers de personnes dans ce secteur.

Ces travailleurs ne viennent pas seulement de Cisjordanie (et de Gaza avant le siège). Ils comprennent également de nombreux citoyens palestiniens d’Israël et constituent une main-d’œuvre bon marché, captive et en fin de compte à disposition des entrepreneurs et des entreprises de construction israéliennes. Leur expérience de la pandémie résume de nombreux aspects clés de la vie palestinienne à l’ombre de la domination israélienne.

Occupation et exploitation

En 2019, les Palestiniens de Cisjordanie représentaient plus d’un cinquième des 300 000 travailleurs du bâtiment en Israël et généraient environ deux tiers des 35 milliards de dollars de contribution du secteur à l’économie israélienne. Il y a également plus de 90 000 citoyens palestiniens d’Israël qui travaillent dans le secteur de la construction.

Des études ont mis en évidence un écart de rémunération important entre les travailleurs palestiniens et leurs homologues israéliens juifs, ce qui reflète la division du travail au sein même du secteur, où les Israéliens juifs occupent des postes de direction, d’ingénierie et de planification, tandis que les Palestiniens et (de plus en plus) les travailleurs étrangers exercent des emplois à forte intensité de main-d’œuvre.

Les entreprises israéliennes augmentent leurs profits en payant moins les Palestiniens, qui travaillent dans des conditions dangereuses. En 2018, Israël se classait au troisième rang des pays de l’OCDE pour le nombre de décès dans le secteur de la construction, l’écrasante majorité des victimes étant palestiniennes (trente et une sur trente-huit, dont seize de Cisjordanie et de Jérusalem-Est et quinze Palestiniens citoyens d’Israël).

Le secteur de la construction est également connu pour l’absence d’accords contractuels clairs. Il est donc facile pour les employeurs de se soustraire à leurs obligations, notamment en ce qui concerne la fourniture de soins de santé et l’indemnisation en cas d’accident du travail.

Pour les travailleurs de Cisjordanie, Israël utilise un système de permis insidieux, similaire au système de laissez-passer sud-africain, pour réguler leur intégration dans le marché du travail israélien, et pour surveiller et contrôler leurs mouvements.

Seules les personnes âgées de plus de 21 ans, mariées et possédant une carte d’identité biométrique peuvent demander un permis de travail. Les autorités délivrent des permis dans les secteurs où la main-d’œuvre palestinienne ne fait pas concurrence à la main-d’œuvre juive israélienne, et seulement avec l’approbation de l’appareil de sécurité israélien.

Riches possibilités de ponctions

En 2019, alors que le secteur de la construction était en plein essor, les responsables israéliens ont délivré un nombre record de permis, dont la majorité (65 %) était destinée aux travailleurs de la construction. Sur les 141 000 Palestiniens de Cisjordanie travaillant pour des employeurs israéliens cette année-là, 72 % avaient des permis. Les employeurs israéliens ne peuvent pas « légalement » embaucher des travailleurs sans permis, mais le font fréquemment dans des conditions d’exploitation particulièrement difficiles.

Le système de permis, qui lie les travailleurs palestiniens à un employeur spécifique, offre de riches possibilités de ponctions aux intermédiaires palestiniens et aux entrepreneurs israéliens qui empochent quelque 34 millions de dollars par an grâce au marché noir des permis. Selon des estimations prudentes de la Banque d’Israël, les travailleurs palestiniens ont acheté environ 30 % de tous les permis délivrés en 2019, au prix de 570 dollars chacun.

En outre, Israël déduit l’impôt sur le revenu et l’assurance maladie des salaires des travailleurs palestiniens. Les autorités israéliennes sont censées transférer ces déductions à l’Autorité palestinienne sur une base mensuelle. Cependant, elles empochent régulièrement une énorme proportion de ces taxes : entre 2006 et 2013, Israël a retenu un total de 180 millions de dollars directement sur les salaires des travailleurs, et 59 millions de dollars en frais de soins de santé.

Au début de la pandémie, nous avons eu une indication claire de la place centrale qu’occupe la main-d’œuvre palestinienne dans le secteur de la construction israélien lorsque l’Association des constructeurs israéliens a demandé au gouvernement d’agir pour faciliter l’entrée continue de la main-d’œuvre palestinienne en Israël, affirmant qu’une pénurie d’ouvriers palestiniens pourrait entraîner des pertes mensuelles de 2 milliards de dollars et mettre en péril l’emploi de plus de 125 000 Israéliens.

Verrouillage

La stratégie d’Israël pour freiner la propagation de COVID-19 a inclus la fermeture quasi totale des industries non essentielles et l’imposition d’un verrouillage de sécurité complet sur la Cisjordanie, ce qui signifie de nouvelles restrictions sur les mouvements de population et l’accès au travail et aux soins de santé. Alors que des milliers de travailleurs palestiniens perdaient immédiatement leur emploi, des dispositions spéciales ont été mises en place pour la poursuite de l’entrée des ouvriers dans les secteurs classés comme essentiels, tels que la construction, l’agriculture et la santé.

À la mi-mars, Israël et l’AP avaient conclu un accord permettant l’entrée de 55 000 travailleurs palestiniens de Cisjordanie qui étaient employés dans ces secteurs, à condition qu’ils ne retournent pas chez eux pendant au moins un mois. Il s’agissait d’une augmentation significative par rapport au nombre de 15 000 travailleurs de Cisjordanie précédemment autorisés à rester en Israël pendant la nuit, nombre qui était limité soi-disant pour des raisons de sécurité.

Les autorités israéliennes n’ont pas émis de directives claires concernant les consignes sanitaires sur place ou les normes en matière de logement et de soins de santé adéquats. En pratique, les employeurs ont eu les coudées franches pour exploiter la dépendance de leurs employés à l’égard de ces emplois.

Les travailleurs de la construction devaient dormir sur leurs chantiers – on a même dit aux ouvriers d’usines de zones industrielles situées au sein des colonies de dormir dans des réfrigérateurs vides ! – et il n’y a eu aucune inspection des conditions de travail. Les travailleurs présentant des symptômes de COVID-19 n’ont pas bénéficié de tests.

Dans certains cas, leurs employeurs les ont simplement jetés aux postes de contrôle, les laissant se débrouiller seuls.

Les travailleurs boucs émissaires

Devant ce mépris flagrant de leurs droits et de leur vie, de nombreux travailleurs palestiniens ont commencé à rentrer chez eux, et leur nombre a augmenté lorsque l’AP les a exhortés à poser leurs outils et rentrer en Cisjordanie. Cependant, malgré ces appels, l’AP elle-même n’a pas organisé de tests adéquats pour les travailleurs de manière adéquate que ces travailleurs soient testés, et leur a simplement demandé de se mettre en quarantaine.

Les travailleurs revenaient dans des maisons surpeuplées, se mettant eux-mêmes et leurs familles en danger. En fait, hormis les cas initiaux liés à l’industrie au secteur du tourisme, la grande majorité des cas en Cisjordanie (74 %) ont concerné des ouvriers du bâtiment employés en Israël ou leurs proches. Le premier décès dû au COVID-19 enregistré dans les territoires occupés a été celui de la mère d’un travailleur palestinien de Jérusalem-Est qui était employé dans une usine de la zone industrielle d’une colonie.

Les travailleurs de retour ont été stigmatisés comme principaux vecteurs du virus. Lors de conférences de presse quotidiennes, les responsables de l’AP ont qualifié les travailleurs de « ventre mou » de la Palestine, les accusant de mettre en danger la vie des gens. Pourtant, ces mêmes fonctionnaires ont laissé la puissance occupante s’en tirer à bon compte pour ses propres actions.

L’utilisation d’une telle rhétorique, présentant les travailleurs comme un risque pour la santé publique devant être contrôlé par des mesures de sécurité, a eu des conséquences mortelles prévisibles, puisqu’un agent de sécurité palestinien a tiré sur un homme qui se rendait au travail.

Ces travailleurs n’ont pas les moyens financiers de supporter un long confinement sans salaire, et l’AP n’a pratiquement rien fait pour les soutenir. L’AP et la Fédération générale des syndicats palestiniens (PGFTU) ont finalement mis en place un maigre fonds de 11 millions de dollars pour soutenir les travailleurs qui ont perdu leur emploi, mais ils n’ont pris aucune disposition spécifique pour ceux qui avaient été employés en Israël. La distribution des fonds officiels s’est également heurtée aux problèmes habituels de transparence.

Coordination

La diminution du nombre de travailleurs palestiniens a porté un coup dur au secteur israélien de la construction. Fin avril, seuls 15 à 17 000 ouvriers palestiniens restaient sur les chantiers, ce qui a entraîné l’arrêt des travaux sur 9 000 des 22 000 chantiers en activité.

Les pertes financières israéliennes, couplées à l’incapacité de l’AP à soutenir ces travailleurs, ont conduit les deux parties à conclure un accord permettant à 67 000 ouvriers, principalement dans la construction, de retourner en Israël et dans ses colonies illégales en Cisjordanie. Cet accord était soumis à la condition qu’ils ne rentrent pas chez eux entre le moment de leur entrée le 3 mai et la fin du Ramadan.

L’accord restreint la circulation des travailleurs et confie à des entrepreneurs israéliens le soin de surveiller leur localisation. Profitant pleinement de la situation, Israël a étendu l’utilisation d’une application pour téléphone portable appelée Al-Monasiq (« Le Coordinateur »), qui donne à l’armée israélienne l’accès à l’emplacement d’une personne, au micro et à la caméra de son téléphone, ainsi qu’à toutes ses données stockées.

Bien qu’en théorie il ne soit pas obligatoire d’utiliser l’application, en pratique les travailleurs n’ont guère le choix, car elle est devenue le principal outil utilisé pour demander des permis et vérifier leur validité.

Structures de complicité

L’expérience des ouvriers de la construction palestiniens depuis le début de l’épidémie de COVID-19 n’illustre pas seulement la relation coloniale d’Israël avec la main-d’œuvre palestinienne. Elle souligne également la mauvaise trajectoire de développement de l’AP (ou son absence). En 2019, les Palestiniens travaillant pour des employeurs israéliens représentaient près d’un cinquième de la main-d’œuvre de Cisjordanie et généraient 14 % du PIB de l’AP.

L’appareil de sécurité gonflé de l’AP en dit long sur la priorité accordée à la sécurité – principalement celle d’Israël – par rapport au soutien à des secteurs comme la santé, l’éducation et l’agriculture. En 2019, par exemple, l’AP n’a alloué que 10 % de son budget à la santé, alors qu’elle en a consacré 22 % à l’augmentation de son appareil de sécurité.

En fait, la pandémie a commencé en plein milieu d’une grève des médecins palestiniens, protestant contre les bas salaires et l’état effroyable des infrastructures de santé dans les territoires occupés. Il y avait eu également eu une série de grèves des enseignants à propos des salaires et des retraites, organisées en dehors du cadre du syndicat général officiel des enseignants palestiniens. L’Autorité palestinienne a pris des mesures pour réprimer ces grèves, affirmant qu’elles étaient contraires à l’intérêt national.

La pandémie a également révélé le peu de soutien que les travailleurs palestiniens peuvent espérer recevoir des mouvements syndicaux officiels de part et d’autre de la ligne verte. La fédération syndicale israélienne, la Histadrout, est heureuse de déduire les cotisations de ces travailleurs directement de leur salaire. Cependant, sa priorité est toujours d’aider à soutenir l’exploitation par Israël de la main-d’œuvre palestinienne. La fédération n’a même pas essayé de rappeler aux entrepreneurs israéliens leurs obligations concernant la santé et la sécurité des travailleurs.

Si l’on ne pouvait en attendre plus de la Histadrout, compte tenu de sa longue histoire d’institution coloniale, la faiblesse chronique de son homologue palestinien, la PGFTU, a également été frappante face à la crise. Les travailleurs palestiniens de Cisjordanie ne peuvent pas adhérer au syndicat de leur choix et sont obligés de payer des cotisations à la Histadrout. 50 % des cotisations collectées sont censées être transférées à la PGFTU, qui est tenue pour responsable de la prestation de services aux travailleurs.

Ce système établit une relation de dépendance financière entre la PGFTU et la Histadrout et maintient les travailleurs palestiniens dans une situation des plus précaires, sans aucune organisation qui défende réellement leurs droits ou qui lutte pour l’amélioration des conditions de travail.

Reconstruire la résistance

Comme la situation économique risque de se détériorer encore plus, la pression sur les travailleurs palestiniens va s’accroître. Les confiscations de terres, les conditions de vie difficiles dans les camps de réfugiés, les bas salaires dans le secteur informel et la hausse du chômage signifient qu’un nombre croissant de travailleurs palestiniens n’auront d’autre choix que de chercher du travail auprès d’employeurs israéliens.

Ce sera un moment critique où les Palestiniens pourraient commencer à reconstruire des structures de travail efficaces qui ne soient pas embourbées dans la logique de « normalisation » mise en place par les accords d’Oslo, ou dans la dangereuse culture de factions et de népotisme qui s’est développée sur ce terreau.

Il sera également crucial de briser les divisions créées par Oslo et ses séquelles, qui ont créé des barrières juridiques et physiques entre la Cisjordanie et Gaza, les citoyens palestiniens d’Israël et les réfugiés vivant en exil. Comme le montre l’histoire du secteur de la construction, Israël exploite et discrimine les travailleurs palestiniens, quels que soient leur situation géographique ou leurs papiers d’identité.

Aucun d’entre nous ne peut prétendre avoir un plan précis pour reconstruire les structures de la résistance dans le mouvement ouvrier palestinien. Cependant, il est possible que la crise actuelle soit le catalyseur que nous attendions depuis longtemps.

À propos des auteures

Riya Al’sanah est coordinatrice de recherche au Who Profits Research Center. Rafeef Ziadah est enseignante au département politique de la SOAS, à l’université de Londres.

Traduction : MUV pour l’Agence Media Palestine
Source : Jacobinmag.com