Un rapport des Nations Unies donne à Israël carte blanche pour diffamer le mouvement BDS

Ali Abunimah – 1 octobre 2019

Ahmed Shaheed, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté de religion, pense qu’Israël devrait avoir carte blanche pour diffamer comme antisémites les militants des droits humains. (UK Foreign and Commonwealth Office)

Un
nouveau rapport de l’expert des Nations Unies donne à Israël et à
son lobby carte blanche pour diffamer comme antisémite les
mouvements pour les droits palestiniens.

Ahmed
Shaheed
,
le rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté de religion
ou de croyance, a
publié le rapport
,
officiellement consacré à l’antisémitisme, fin septembre.

Il
adopte une définition controversée de l’antisémitisme dont
Israël et ses groupes de pression font la
promotion.

Les
défenseurs des droits humains ont alerté depuis longtemps sur le
fait que la prétendue définition
de l’IHRA

assimile la critique d’Israël et de son idéologie d’état, le
sionisme, d’un côté,
avec
le sectarisme anti-juif de l’autre.

Le
rapport de Shaheed reconnait que les critiques de la définition sont
inquiets de ce « qu’elle puisse être appliquée de manière à
pouvoir effectivement restreindre l’expression politique
légitime », en particulier la critique des violations des
droits palestiniens par Israël.

Il
conseille donc d’utiliser la définition « en tant qu’outil
éducatif non-juridique » afin de minimiser de tels « perturbants
effets ».

Shaheed
avertit aussi les organismes gouvernementaux qui utilisent la
définition « dans un contexte régulatoire » d’exercer la «
diligence requise » pour s’assurer que la liberté d’expression
soit protégée.

Il
repousse en douceur les tentatives pour mettre hors-la-loi BDS — le
mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions en faveur des
droits palestiniens.

Sans
nécessairement les approuver, Shaheed offre une place aux
affirmations du lobby israélien selon lesquelles les objectifs du
mouvement BDS — liberté, égalité et justice pour les
Palestiniens — sont « fondamentalement antisémites ».

Il
admet finalement que « le droit international reconnait les boycotts
comme des formes légitimes d’expression politique, et que les
expressions non violentes de soutien à des boycotts sont, de manière
générale, des discours légitimes qui devraient être protégés ».

Violant
ses propres avertissements

Mais
dans son rapport, Shaheed ignore ses propres avertissements, en
offrant une large crédibilité aux tentatives d’Israël pour
redéfinir comme de l’antisémitisme la défense de l’égalité
palestinienne.

Par
exemple, en discutant le mouvement BDS, il affirme que l’expression
qui « rejette le droit d’Israël à exister ou promeut la
discrimination contre des individus juifs à cause de leur religion
devrait être condamnée ».

Le
mouvement BDS condamne
déjà explicitement

la discrimination contre les Juifs en tant qu’ils seraient juifs,
comme il rejette toutes les formes de racisme.

Mais
regrouper le sectarisme antijuif avec la remise en question de
l’affirmation politique d’Israël selon laquelle il a « le droit
d’exister », fait partie de l’objectif plus large du rapport de
Shaheed, brouiller les cartes.

C’est
clair là où il attaque ce qu’il labelle « antisémitisme de
gauche ».

Shaheed
affirme que dans certains cas les prétendus antisémites de gauche «
ont assimilé le sionisme, le mouvement d’auto-détermination du
peuple juif, avec du racisme ; ont affirmé qu’Israël n’a pas le
droit d’exister ; et ont accusé de mauvaise foi ceux qui
exprimaient leur inquiétude vis-à-vis de l’antisémitisme
».

Shaheed
lance ces affirmations comme si elles n’étaient pas controversées,
mais chacune d’elles contient une déclaration politique
fréquemment faite par Israël et son lobby, et hautement contestée.

Etouffer
le débat

D’abord,
comme l’a expliqué
l’universitaire Joseph
Massad,
de l’université Columbia,
l’affirmation selon laquelle le sionisme serait le mouvement
d’auto-détermination du peuple juif est une invention récente
remontant aux années 1960 et 1970.

Massad
note qu’historiquement, le sionisme se définissait toujours comme
un mouvement de colonisation. Ce n’est que dans la période
post-coloniale qu’il s’est donné une nouvelle image comme
mouvement pour la « libération nationale » et
l’auto-détermination.

Ensuite,
la notion qu’Israël en tant qu’état a
un « droit à l’existence » abstrait va à l’encontre des
préceptes de base de la démocratie et du droit international.
Israël n’a pas plus « le droit d’exister » que, disons,
l’Allemagne de l’Est ou le Royaume-Uni.

L’Allemagne
de l’Est a cessé d’exister en 1990, avec la réunification
allemande. Personne n’argue que l’Allemagne de l’Est a un
certain droit abstrait de ressusciter, que le peuple allemand le
veuille ou non.

De
même, le Royaume-Uni a existé pendant des siècles, mais même les
dirigeants de l’état britannique n’argumentent pas qu’il a un
droit abstrait à continuer d’exister pour toujours, contre les
souhaits des personnes qui le constituent.

C’est
pourquoi l’Ecosse a pu avoir un référendum
sur son indépendence en 2014 et en aura probablement
un
autre

dans l’avenir.

C’est
aussi pourquoi l’état britannique reconnait que les habitants
d’Irlande du Nord, qui fait actuellement partie du Royaume-Uni, ont
le droit
de voter dans un référendum

pour rejoindre une Irlande unifiée.

Ceci
parce que l’auto-détermination
appartient aux résidents légitimes

d’un territoire : les états n’ont pas « un droit d’exister ».

Ce
qui est vrai, plutôt, c’est qu’un peuple vivant légitimement
dans un territoire a le droit de constituer l’entité qui le
gouverne.

Les
colons qui envahissent et occupent ce territoire, expulsant ou
soumettant ses résidents légitimes, ne peuvent légitimer leur
propre présence simplement en renommant leur invasion
« autodétermination » des colons, comme Israël essaie de le
faire.

Une
affirmation israélienne plus spécifique est qu’Israël a « le
droit d’exister comme
état juif

» — de fait, qu’il a le droit de maintenir une majorité
démographique juive.

Cette
majorité a été violemment fabriquée par des moyens
intrinsèquement illégitimes : le nettoyage ethnique de 800 000
Palestiniens par les milices sionistes en 1948.

Comme
j’ai expliqué
en 2014 dans mon livre
,
The
Battle for Justice in Palestine

(La
lutte pour la justice en Palestine
),
l’affirmation d’Israël selon laquelle il a le « droit » de
maintenir une majorité juive veut dire qu’il a un droit perpétuel
à promulguer des politiques intrinsèquement racistes contre le
peuple palestinien autochtone, de manière à contrôler
sa taille
.

Il
va aussi de soi qu’une politique sioniste basique, niant le droit
au retour des réfugiés palestiniens,
est
de fait raciste
:
Israël ne permet pas aux Palestiniens et à leurs
descendants
expulsés de leur pays natal par les sionistes de revenir dans leurs
foyers, uniquement parce qu’ils ne sont pas juifs.

Présumé
coupable

Troisièmement,
l’affirmation de Shaheed selon laquelle mettre en question
n’importe
quelle

accusation d’antisémitisme est en soi une preuve d’antisémitisme
rend impossible aux militants de se défendre.

En
fait
les
allégations fabriquées

d’antisémitisme ont été au coeur des tentatives d’Israël pour
stopper le mouvement de solidarité avec la Palestine sur les campus
américains.

Des
accusations
fausses
sont aussi utilisées pour diffamer le Parti travailliste
britannique, dirigé par
Jeremy
Corbyn, comme institutionallement antisémite.

Il
est compréhensible que les propagandistes d’Israël ne veuillent
pas
que
leurs mensonges et leurs calomnies soient exposés
.

Mais
il semblerait que Shaheed croit lui aussi que ceux faussement accusés
d’antisémitisme doivent être automatiquement considérés comme
coupables et n’aient jamais l’occasion de se défendre.

Il
donne donc à Israël et à son lobby carte blanche pour diffamer et
calomnier qui ils veulent.

Avec
des affirmations vagues, de mauvaise foi et malhonnêtes, le rapport
de Shaheed tente de mettre hors limite les questions basiques de
libre expression et de droits palestiniens en affirmant que le simple
fait de les discuter est antisémite.

La
raison pour cela est claire : les affirmations sionistes ne résistent
pas à un examen argumenté et fondé sur les faits. La meilleure
stratégie d’Israël est donc d’étouffer toute discussion.

En
août, Shaheed a
été sévèrement critiqué

par les défenseurs des droits humains pour sa relation étroite aux
groupes de pression en faveur d’Israël et parce qu’il ne se
soucie pas des violations par Israël des droits palestiniens et de
la liberté religieuse.

Après
la publication de son rapport, il est clair
que ces critiques étaient bien justifiées.

ALI
ABUNIMAH

Co-fondateur
de The
Electronic Intifada

et auteur de The
Battle for Justice in Palestine
,
publié chez Haymarket Books. A
aussi écritOne
Country: A Bold-Proposal to End the Israeli-Palestinian Impasse
.
Les opinions exprimées sont les siennes seules.

Traduction : CG pour l’Agence Media Palestine
Source : The Electronic Intifada