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Le territoire assiégé a été privé de ressources de base depuis des années, son secteur de la santé s’est dégradé. Que se passera-t-il si Covid-19 arrive ?

Par Ahmed Abu Artema, 5 mai 2020

Un enfant  palestinien pose avec un masque improvisé en ramassant des courgettes dans une ferme de Beit Lahiya dans le nord de la bande de Gaza. (Majdi Fathi / NurPhoto via Getty Images)

Ces jours-ci, certains Palestiniens de Gaza plaisantent en disant que du siège écrasant imposé par Israël à la petite enclave côtière depuis plus de dix ans, il sort finalement quelque chose de bon : l’explosion de la pandémie de COVID-19 qui ravage actuellement beaucoup d’autres parties du monde y a été retardée. À l’heure où s’écrivent ces lignes, il n’y a eu que 25 cas confirmés à Gaza et pas de mort. Pour autant, s’il est probablement vrai que le siège a ralenti l’introduction du virus à Gaza, s’il atteint, et quand, la population dans son ensemble, les effets destructeurs du siège et des attaques militaires israéliennes répétées sur le système de soins et l’infrastructure civile à Gaza, aboutiront à une catastrophe de santé publique et à la mort inutile de beaucoup de gens.

En un certain sens, à Gaza en ce moment, on a le sentiment du calme avant l’orage, c’est à dire le calme avant qu’une tornade nous tombe dessus en plein ouragan. Depuis 2012, les Nations Unies ont averti à plusieurs reprises que Gaza serait invivable en 2020 et nous y voilà finalement, avec le nouveau fardeau inattendu de la pandémie qui s’est ajouté à la crise humanitaire délibérée, artificeille, à laquelle nous étions déjà confrontés.

Gaza est un des lieux les plus densément peuplés et isolés au monde, avec près de 2 millions d’habitants vivant sur un territoire de 365 km carrés. Avec le siège, Israël ne donne qu’à un petit nombre de Palestiniens des permis de sortie de Gaza pour des raisons urgentes comme un traitement médical et ne permet que rarement à des étrangers d’y entrer. Le résultat est que les Palestiniens de Gaza vivent en quarantaine depuis 13 ans. À cet isolement forcé s’ajoute, depuis la survenue du Covid-19, la mise en quarantaine par le gouvernement palestinien de Gaza, de ceux qui reviennent de l’étranger par un des deux points de passage. La quarantaine de trois semaines s’effectue dans des unités spéciales avant que les gens soient autorisés à retourner chez eux.

Des sources du secteur de la santé de Gaza avancent que les préparatifs pour faire face au nouveau coronavirus sont maintenant suffisants pour 250 cas au maximum. Selon le ministère de la santé, Gaza est confrontée à un manque critique de médicaments, d’équipements de laboratoires, de sang, de matériel de test, de tenues de protection pour les personnes et de lits d’hôpital. Il n’y a que 110 unités de lits de soins intensifs disponibles et moins de 100 respirateurs.

Comme ailleurs, les gens atteints d’autres maladies sont les plus vulnérables à la pandémie, mais à Gaza leur situation est pire du fait que le système de soins était déjà dans un état désespéré à cause du siège d’Israël et des attaques militaires. De ce fait, les docteurs ont été forcés de transférer de nombreux patients nécessitant un traitement vital dans des hôpitaux à l’étranger. Cependant, avec l’arrivée du coronavirus, Israël a fermé les points de passage de Gaza, laissant des patients dans l’impossibilité d’être transférés dans des hôpitaux en dehors de Gaza.

Ma nièce âgée de 4 ans, Ro’a, fait partie de ces patients, elle qui était supposée subir une opération du cœur dans Jérusalem occupée en mars. La fermeture des points de passage a retardé son opération et l’a laissée en suspens, parce que les hôpitaux de Gaza n’ont pas les ressources permettant de réaliser l’opération.

Pendant ce temps, la vie continue dans la bande de Gaza, mais à un rythme tendu et circonspect.

Après la découverte des premiers cas à Bethléem en Cisjordanie, début mars, toutes les écoles et salles de mariage de Cisjordanie et de Gaza ont été fermées et les regroupements dans les parcs, les plages, les cafés et les restaurants de Gaza ont été interdits. Comme aux États Unis et dans bien d’autres lieux dans le monde, nous, à Gaza, nous restons à la maison la plupart du temps pour respecter la distanciation physique.

Une scène inhabituelle a été celle de la fermeture des mosquées de Gaza, y compris pour la prière du vendredi, qui est le regroupement hebdomadaire le plus important pour les Musulmans. Alors que les Musulmans attendaient le saint mois de Ramadan qui a commencé il y a trois semaines, les Palestiniens de Gaza discutaient de savoir s’il serait approprié de rouvrir les mosquées un mois après qu’elles aient été fermées. La controverse a finalement été résolue par la décision de les maintenir fermées. Cela veut dire que la prière de Tarawih que les Musulmans pratiquent généralement la nuit à la mosquée sera cette année célébrée à la maison. Cela ne s’est pas produit depuis la première intifada contre le régime militaire israélien, quand les gens étaient forcés de rester chez eux pendant de longues durées, parfois plusieurs semaines, et que toutes les activités publiques étaient perturbées par les couvre-feux imposés par l’armée israélienne qui menaçait de tirer sur tout Palestinien osant quitter son domicile.

Les églises de Gaza ont aussi pris des mesures de précaution ; l’église de Saint Porphyre de la ville de Gaza a fermé ses portes aux fidèles chrétiens à Pâques, en conformité avec les mesures de sécurité publique. À la place, elles ont célébré les prières par retransmission en direct sur Facebook.

Pendant ce temps, même si le virus lui-même a rôdé à la périphérie de Gaza, ses impacts économiques y ont profondément pénétré. L’interruption de la vie publique a fait perdre leurs revenus à des milliers de travailleurs palestiniens, aggravant ce qui était déjà un taux record de chômage (40% de l’ensemble de la population et 60% des jeunes étaient sans emploi avant l’irruption du virus). Les vendeurs de rue et les chauffeurs ont perdu leurs sources de revenus parce que les gens ont cessé d’aller au travail et les élèves ont cessé d’aller à l’école.

La pandémie de Covid-19 a incité de nombreuses voix dans le monde à exiger que les budgets gouvernementaux soient consacrés à la santé, à la recherche scientifique et à la médecine plutôt qu’aux armées et aux arsenaux. Cette leçon est la plus importante que l’humanité puisse retirer de ce calvaire. Il est certain que les milliards de dollars des contribuables étatsuniens que le gouvernement américain donne à Israël chaque année pour renforcer son régime militaire raciste et le déplacement des Palestiniens, seraient plus utiles à la construction d’hôpitaux et à l’aide à apporter aux gens au lieu de leur nuire.

Même si Gaza parvient à écarter le désastre du coronavirus, l’avenir des deux millions de Palestiniens piégés dans la bande de Gaza assiégée, notamment les enfants et ma nièce, sera sombre tant que le siège et le blocus se maintient et qu’Israël continue à nous refuser, nous Palestiniens, notre liberté et nos droits humains fondamentaux. Maintenant, en ce temps de crise où Palestiniens et Israéliens sont face à une menace mortelle, invisible, qui ne respecte pas les frontières, il est temps de lever le siège, finalement.

Ahmed Abu Artema est un écrivain indépendant de Gaza, un militant des médias et l’un des organisateurs de la Grande Marche du Retour.

Traduction : SF pour l’Agence Média Palestine

Source : The Nation