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Par IJV Canada, 1 avril 2020

Dans les quelques prochains jours, Voix juives indépendantes (VJI) enverra une série de témoignages de la part de Palestiniens et de militants de la solidarité avec la Palestine qui évoquent la vie sous la pandémie du COVID-19. Alors que le monde est aux prises avec cette éruption, et alors que nous organisons l’entraide et la solidarité dans de nombreuses villes, nous devons garder la Palestine à l’esprit et dans nos coeurs.

Nous pouvons nous inspirer et tirer des leçons importantes d’expériences tirées de la vie des Palestiniens sous couvre-feu militaire, siège et restrictions de déplacement. Loin de tracer une équation entre confinement et occupation, nous espérons apprendre des stratégies utilisées depuis des décennies par les Palestiniens et entendre leur conseil au monde en ces temps difficiles.

Maintenant plus que jamais, la Palestine doit être libre. Le siège brutal de Gaza et l’occupation incessante de la Cisjordanie sont des poudrières pour le Coronavirus. Jusqu’à date, la bande de Gaza a confirmé neuf cas du virus. L’aide médicale doit arriver, les gens doivent avoir accès au dépistage et Israël doit mettre fin à ses restrictions quotidiennes sur la vie des Palestiniens.

Si vous appréciez ces dépêches, et souhaitez voir davantage de réalisations de ce type, nous vous invitons à faire un don à Voix juives indépendantes dès aujourd’hui.


La dépêche du jour est signée par Asmaa Tayeh. Asmaa vit dans le camp de réfugiés de Jabalia, au nord de la bande de Gaza, et travaille comme responsable des opérations de We Are Not Numbers (WANN), un projet de journalisme citoyen pour les jeunes Palestiniens de Gaza.

En premier, je lui demande comment elle se sent, et si elle a peur du Coronavirus qui sévit actuellement à Gaza.

« Depuis au moins deux mois, nous suivons les actualités du monde entier frappé du plein fouet par la COVID-19. Au début, lorsque nous apprenions les nouvelles de Chine, j’étais sûre que ce ne serait pas un problème pour nous, parce que la Chine est si loin et qu’il faudrait tellement de temps pour arriver jusqu’ici. Et peut-être que d’ici là, il y aurait un traitement.

Nous n’avons ni la capacité ni l’équipement nécessaires pour nous protéger de ce virus. Il va se propager très facilement, et nous allons voir les chiffres tels que nous voyons en Italie et en Espagne. 

Asmaa Tayeh
Asmaa Tayeh. Source: We Are Not Numbers

Alors le monde entier a commencé à en souffrir, les gens ont commencé à nous envier, en disant que la bande de Gaza est l’un des seuls endroits où aucun cas n’a été signalé. On commençait à dire que peut-être de vivre sous le blocus israélien était donc un avantage.  Je ne supportais pas du tout cette idée, parce que ça laissait entendre que nous étions en sécurité, alors qu’en réalité nous ne le sommes pas. Être dans un endroit clos ne signifie pas que l’on est en sécurité. Au contraire, si nous avons des cas signalés à l’intérieur de la bande de Gaza, c’est justement notre enfermement qui favorisera la propagation du virus.

Nous vivons dans un secteur surpeuplé, surtout dans mon camp, Jabalia. Au moins 5 à 10 personnes vivent dans chaque immeuble ou appartement. Cela favorise la propagation du virus. Le monde pense que nous sommes en sécurité, mais ce n’est pas le cas. Cela signifie que s’il n’y a qu’un seul cas, nous risquons tous de mourir ».

Elle le dit en riant, je suppose que c’est un mécanisme de survie en ces temps de crise.

« Nous n’avons ni la capacité, ni l’équipement nécessaires pour nous protéger de ce virus », poursuit Asmaa. « Il se propagera très facilement, et nous verrons ici les mêmes chiffres que ceux que nous avons constatés en Italie et en Espagne. Et alors que le monde nous considérait comme les personnes les plus chanceuses de la planète, désormais, il nous considérera comme les plus malchanceuses. Parce que tous ces autres pays ont au moins des plans d’urgence, de la technologie et des médicaments pour le combattre.

Asmaa et sa grand-mère. Source: We Are Not Numbers

Honnêtement, j’avais peur. Toutefois, j’ai continué à travailler tout en essayant de me convaincre que nous allions être en sécurité. Nous sommes pour la plupart des gens croyants. Nous nous disions : « Dieu est miséricordieux. Il ne nous fera pas subir deux épreuves en même temps : le blocus israélien et le Coronavirus ». Une seule chose à la fois !

Honnêtement, je voulais rester à la maison, mais c’est si difficile. Nous ne sommes pas habitués à vivre comme ça. Nous ne pouvons-nous déplacer ailleurs que dans la bande de Gaza. Nous y sommes confinés. Alors comment gérer le fait de ne pas pouvoir y circuler ? Ce n’est tout simplement pas possible de s’habituer à vivre enfermé dans sa maison.  Je sais que c’est difficile pour tout le monde en ce moment, mais c’est beaucoup plus difficile pour nous ».

Il est difficile pour la plupart d’entre nous d’imaginer la vie à Gaza – d’être confiné à un territoire de 365 kilomètres carrés. C’est plus petit que Toronto ou l’île de Montréal. Gaza a souvent été qualifiée comme étant la plus grande prison à ciel ouvert du monde.

Durant l’interview, elle mentionne en passant que c’est son anniversaire.

« Je viens d’avoir 24 ans aujourd’hui, et en 24 ans, je ne suis jamais sortie de Gaza. Je n’ai jamais vu le monde au-delà. Il est donc beaucoup plus difficile pour moi de rester à la maison que pour tout ceux qui, en Occident, ont l’habitude de se déplacer et du coup ne peuvent plus bouger. « Ça n’a rien à voir ».

Asmaa a confié qu’elle a fêté son anniversaire aujourd’hui, chez elle avec une amie bien que cette dernière lui ait dit qu’ils seraient bientôt mis en quarantaine. Sa sœur est bien sortie chercher un gâteau d’anniversaire, et elles ont réussi à faire une petite fête le soir.

Photo: Adel Hana/Associated Press

Je lui ai demandé si des dispositifs de protection ont été mis en place à Gaza. Par exemple, est-ce qu’on demande aux gens de ne pas quitter leur maison ? « Honnêtement, avant que les deux premiers cas ne soient signalés, la plupart des gens à Gaza avaient le même avis que moi sur le Coronavirus : que c’est loin de nous, que nous sommes en sécurité, et que nous n’avons pas besoin de devenir fous avec des mesures de protection. Toutefois, depuis que ces premiers cas ont été signalés, on voit que certaines personnes prennent la chose au sérieux. Certaines personnes portent des masques médicaux, utilisent du désinfectant pour les mains ou ne vont pas travailler. Mais il y a encore énormément de gens qui sortent parce qu’ils pensent que le virus n’est qu’un mensonge. Je cherche à comprendre cette façon de raisonner. C’est sans doute parce qu’ils sont habitués à vivre dans l’insécurité depuis si longtemps. Ou peut-être qu’ils sont anesthésiés. Ils ne ressentent plus la peur parce que cela fait longtemps qu’ils y sont habitués. »

Gaza est sous verrous depuis plus d’une décennie, et la population se démène pour répondre à leurs besoins quotidiens.  Je demande à Asmaa comment au fil des ans, ils ont réussi à subvenir à leurs besoins quotidiens.

Source: We Are Not Numbers

« Nous avons un proverbe en arabe qui dit, traduit librement en anglais, mourir avec les autres facilite la mort. Donc, quand on vit dans de telles conditions et que tout se détériore autour de soi, il faut penser que l’on vit avec deux millions d’autres personnes [à Gaza] qui subissent la même chose, donc il faut se débrouiller comme tout le monde.

Ça ne me plaît pas de penser que les gens souffrent dans le monde entier. C’est nul! et je ne souhaite cela à personne. Mais pour tout dire, une partie de moi est heureuse à l’idée que peut-être, une fois que nous en aurons fini avec le Coronavirus, les gens nous comprendront un peu plus.

Ce qui m’attriste surtout, c’est qu’une fois que tout cela sera terminé, chaque pays se chargera de venir en aide à ses citoyens. Sans doute par le biais de l’aide économique, et ils retrouveront la liberté de se déplacer, d’acheter des choses et de reprendre leur vie quotidienne. Mais nous, à Gaza, rien ne changera et nous souffrirons comme nous avons toujours souffert. Le blocus va continuer, le taux de chômage élevé va persister, il y aura moins de marchandises et les prix vont grimper.

Les gens doivent saisir cette occasion pour devenir de meilleures personnes. La quarantaine nous donne l’occasion de faire le point sur nous-mêmes, de mieux nous comprendre et de réfléchir à ce que nous devons faire évoluer ou changer pour faire de nous de meilleures personnes.

Asmaa Tayeh

En dernier, je lui demandé quel conseil elle donnerait aux personnes qui, ailleurs dans le monde, sont confrontées à l’isolement et à la quarantaine.

« Les gens doivent saisir cette occasion pour devenir de meilleures personnes. La quarantaine nous donne l’occasion de faire le point sur nous-mêmes, de mieux nous comprendre et de réfléchir à ce que nous devons faire évoluer ou changer pour faire de nous de meilleures personnes. C’est une excellente occasion de reprendre contact avec les personnes avec qui nous avons des différends ou des problèmes, et de nous réconcilier avec elles. C’est aussi une chance de tisser de meilleurs liens avec la famille, parce qu’au bout du compte, nous prenons conscience de l’importance de la famille. Alors, asseyez-vous avec votre famille, tachez de la comprendre et de renforcer vos relations avec elle. 

Enfin, c’est une occasion pour vous de poursuivre vos études et d’en apprendre davantage sur le monde. Si vous êtes actuellement en quarantaine et que vous avez accès à l’internet, vous pouvez saisir l’occasion d’en apprendre davantage sur les autres qui souffrent. Nous devons toutefois les considérer comme des êtres humains. Car une fois cela terminé, le monde entier va devoir travailler ensemble pour résoudre ces problèmes.

Moi, je vais en lire davantage. Je vais apprendre beaucoup, et étudier ! Dieu me donne l’occasion de me remettre à faire les choses que j’ai reportées », dit-elle en riant.

« De plus, j’adore écrire. Pour moi, cela détend. Je conseille à tout le monde d’écrire quoi que ce soit. Certaines personnes peuvent penser qu’elles ne savent pas écrire, au contraire, il suffit d’essayer d’écrire ce qui vous passe par la tête, cela peut être un excellent moyen de décompresser, de vous sentir mieux et de découvrir de nouvelles choses sur vous-même ».

En effet, Asmaa est une écrivaine géniale. Vous pouvez trouver un grand nombre de ses textes remarquables sur le site de la WANN, ou la suivre sur Twitter. Elle a également participé à un webinaire pour VJI avec son collègue Issam Adwan de la WANN en décembre 2019, que vous pouvez regarder ici.

Aaron Lakoff, coordonnateur des communications et médias pour VJI.

(Traduit par Fabienne Presentey, membre de VJI-Montréal)

Source : IJV Canada