Malgré sa puissance militaire, Israël a succombé à la plus fatale de ses faiblesses

Par Lev Grinberg, le 15 novembre 2023

Réserviste israélien de la Brigade Golani pendant un entraînement militaire sur les Plateaux du Golan, Nord d’Israël, 29 Octobre 2023. (Ayal Margolin/Flash90 )

Le massacre de 1200 femmes et hommes, enfants et personnes âgées et le kidnapping d’environ 240 otages dans le Sud d’Israël le mois dernier, ont laissé la société israélienne dans un état de profonde stupeur. Nous souffrons d’une douleur accablante, d’une incapacité à articuler nos pensées et une difficulté à saisir la dure réalité qui est la nôtre.

Comme toute personne ou communauté souffrant de syndrome post-traumatique, le 7 Octobre a immédiatement ravivé pour les Juif.ves israélien.nes des souvenirs de traumatismes passés : les pogroms à la fin du 19ème siècle en Europe de l’Est, la Guerre de 1948 et pardessus tout l’Holocauste. Les médias israéliens ont également fait rapidement le parallèle avec la Guerre de Yom-Kippour en 1973, évoquant la notion d’“attaque surprise” pour expliquer l’échec du gouvernement et de l’armée à se préparer de manière adéquate à un tel évènement.

Cette discussion s’est beaucoup attardée à déplorer la fin d’une “conception”, une certaine interprétation de la situation sur le terrain et son contrôle par Israël. Mais ce qui a pris fin le 7 Octobre est surtout une illusion, et cette illusion c’est la prison de Gaza : la croyance absurde qu’avec une puissance militaire suffisante, il est possible de maintenir plus de 2 millions de personnes éternellement assiégées sans que cela ne mène à une explosion.

Cette illusion, enracinée dans une incapacité à voir clairement la réalité, a rendu aveugle l’establishment de sécurité d’Israël aux récents développements suggérant la mise à mal du “statu-quo.” Ils ne se sont pas rendu compte que le Hamas était en train de fabriquer ses propres drones, ses propres navires et ses unités de commandos au sol, pour ne plus dépendre seulement d’une production militaire souterraine de roquettes. Ils se sont imaginés que le Hamas pourrait se laisser acheter avec l’argent du Qatar et des permis de travail à quelques milliers d’ouvriers palestiniens, quand des centaines de milliers d’autres désespèrent de trouver un emploi dans la Bande de Gaza.

En outre, Israël n’a pas su comprendre la portée du soulèvement palestinien de Mai 2021, qu’on appelle souvent “Intifada de l’unité.” Ce soulèvement a débuté à Jérusalem avec des manifestations contre la brutalité de la police israélienne à la Porte de Damas et contre les expropriations des propriétés palestiniennes par les colons dans le quartier de Sheikh Jarrah, puis il s’est diffusé parmi les Palestinien.nes vivant dans les “villes mixtes” à l’intérieur d’Israël, avant que le Hamas ne rejoigne la mêlée depuis Gaza.

Des Palestinien.nes brandissent des drapeaux du Hamas lors de la dernière prière du vendredi du Ramadan pour protester contre la possible éviction de familles palestiniennes de leurs maisons dans le quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem Est, le 7 Mai 2021. (Jamal Awad/Flash90)

Du point de vue du groupe militant, en tirant des roquettes en direction de Jérusalem pour répondre aux raids à répétition de la Mosquée Al-Aqsa par la police israélienne, ils tentent de prendre la tête de la lutte palestinienne dans un contexte de détérioration des conditions des Palestinien.nes à travers les territoires, chacun sous différentes formes de contrôle israélien. Et ils savent bien qu’Israël répondrait par l’habituelle politique du pilonnage, en bombardant durement la Bande de Gaza assiégée, ce qui provoquerait une sympathie et une identification du monde entier pour la souffrance des Palestinien.nes à Gaza.

Nos dirigeant.es ont échoué à comprendre que, selon l’interprétation de ces évènements par le Hamas, non seulement le mouvement islamiste en est sorti victorieux, mais il a aussi réussi à décourager l’armée israélienne tout en unissant les Palestinien.nes derrière son leadership. Nos dirigeant.es n’ont pas non plus saisi que la politique israélienne du diviser pour mieux régner à l’intérieur même de Gaza (cibler le Djihad Islamique tout en signalant au Hamas de ne pas intervenir) serait interprété comme une dissuasion efficace.

Bercé.es d’illusions

Si l’illusion découle de la faiblesse, d’où vient la faiblesse d’Israël ? Après tout, Israël est indéniablement à la tête d’une très puissante armée, et le retrait unilatéral des troupes et des colons de Gaza en 2005 lui a permit d’obtenir l’aval international pour user de cette force sans restriction sur la Bande de Gaza. La réponse est que la faiblesse d’Israël n’est pas militaire, mais politique ; que malgré les appels retentissants à “faire gagner les FDI,” l’image de la “victoire” sur une population assiégée résistant à leur soumission est en fait ridicule.

Cette faiblesse politique vient de l’incapacité des Israélien.nes, depuis 2000, à imaginer un chemin vers la paix par le dialogue. Le Premier Ministre de l’époque, Ehoud Barak, avait alors déclaré après les négociations de paix infructueuses à Camp David qu’“il n’y a pas de partenaire.” Donc, pendant la Deuxième Intifada qui a commencé peu de temps après, quand les Palestinien.nes ont tué environ 1000 Israélien.nes en cinq ans avec des attentats suicides, les Israélien.nes étaient convaincu.es que le châtiment de l’armée contre les Palestinien.nes dans les territoires occupés (qui a tué quatre fois plus de personnes sur la même période) constituait un non choix. Davantage d’Israélien.nes ont été tué.es le 7 Octobre que pendant la durée totale de l’Intifada ; rien que cela révèle à quel point la situation s’est détériorée pour que l’état échoue tellement le mois dernier.

Cette faiblesse vient de notre incapacité à comprendre que la puissance militaire seule est insuffisante tant qu’elle n’est pas guidée par un objectif politique. Cela se voit clairement dans l’approche unilatérale d’Israël vis à vis des Palestinien.nes depuis la Deuxième Intifada, qui trouve sa plein expression dans le soi-disant “désengagement” de Gaza, qui était en fait un redéploiement de l’armée israélienne autour de la Bande.

Le retrait unilatéral a été dessiné pour empêcher la mise en place de la “Feuille de Route pour la Paix,” du Président George W. Bush qui promettait l’établissement d’un état palestinien pour 2005. Cela a empêché l’entrée en douceur de l’Autorité Palestinienne à Gaza ce qui, combiné au blocus économique et au siège, a permit la victoire du Hamas aux élections législatives de 2006, tout en renforçant le mantra israélien du “pas de partenaire.”

Des manifestants palestiniens confrontent les forces israéliennes lors de manifestations aux abords de la barrière entre Israël et Gaza, près du quartier de Shuja’iyya, à Gaza City, le 19 Juillet 2019. (Hassan Jedi/Flash90)

Le retrait a permis à Israël de déconnecter encore davantage la Cisjordanie de la Bande de Gaza, créant le système colonial classique du diviser pour mieux régner, avec le Président de l’AP Mahmoud Abbas administrant la Cisjordanie, et le Hamas contrôlant Gaza, les deux entités en totale dépendance d’Israël. Ce contrôle des territoires palestiniens était perçu par Israël comme efficace et évitait d’avoir besoin de faire des compromis ou de négocier avec les Palestinien.nes.

La faiblesse politique d’Israël est aussi évidente dans le fait que, depuis le retrait de 2005, plusieurs “partis d’un seul homme” ont surgi sur la scène politique israélienne avec aucune vision du dialogue pacifique avec les dirigeant.es palestinien.nes : le parti Kadima d’Ariel Sharon, le Yesh Atid de Yair Lapid, Yisrael Beiteinu d’Avigdor Liberman et le Blue and White de Benny Gantz, entre autres. Aucun de ces partis n’offre une alternative politique au contrôle militaire des Palestinien.nes. Ils ne possèdent pas non plus de mécanisme démocratiques internes pour élire ou évincer leur dirigeant.e.

C’est la même faiblesse qui a fait de Benyamin Netanyahou “Bibi, le Roi d’Israël,” le meilleur vendeur d’illusions et de mensonges. Tout à fonctionné en sa faveur, y compris les partis d’opposition, presque tous ayant fait partie de ses coalitions depuis 2009, et tous ayant coopéré à l’illusion de la prison de Gaza.

Pas de démocratie

Le cœur de cette faiblesse politique, qui nourrit l’illusion de la prison de Gaza, prend racine dans le manque de démocratie en Israël, de manière générale. La démocratie suppose de favoriser le leadership, d’offrir des alternatives, de remplacer les dirigeant.es incompétent.es et de permettre aux citoyen.nes de demander des comptes. Mais il n’existera pas de démocratie israélienne tant qu’Israël exercera un contrôle militaire sur les Palestinien.nes.

Les ministres d’extrême droite Bezalel Smotrich, Itamar Ben Gvir, et Yariv Levin ont bien compris tout comme l’avait exprimé le rabbin extrémiste Meir Kahane avant eux, qu’il existe un conflit entre la démocratie et le suprémacisme juif. Par conséquent ils aspirent à étouffer la première en faveur du dernier via une refonte judiciaire. C’est l’éléphant dans la pièce, que même des centaines de milliers de manifestant.es anti-gouvernement qui scandaient “Démocratie !” dans la rue pendant 40 semaines consécutives cette année, étaient à peine capables de percevoir.

L’attaque meurtrière du Hamas le 7 Octobre avait pour objectif conscient de provoquer le cauchemar que le prophète israélien du courroux divin, Yeshayahu Liebowitz, avait annoncé : une guerre totale entre Israël et les Arabes, avec la majorité de la planète en faveur de ces derniers. Le Hamas sait bien que seul.es les fanatiques extrémistes israélien.nes ont un objectif politique clair, et il comprend à quel point il est facile de pousser Israël à des réactions meurtrières et à des escalades de violence, du fait de son avantage militaire et de son système politique dysfonctionnel.

Le Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahou donne une conférence de presse avec les Ministre des Finances Bezalel Smotrich au Bureau du Premier Ministre à Jérusalem, le 11 Janvier 2023. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Le Hamas est un adversaire amer et impitoyable, mais il est aussi rusé et déterminé. Il était préparé aux représailles d’Israël, et ses combattant.es sont préparer à sacrifier leurs vies. Les condamnations et manifestations populaires dans les pays arabes, ainsi que par des intellectuel.les et des groupes de gauche dans certains pays occidentaux, montrent que pour le moment, le pari politique du Hamas fonctionne.

Les dirigeants du groupe militant comprennent qu’il est impossible de tuer une idée ou d’éliminer un mouvement idéologique, même si Israël parvient à capturer, expulser ou tuer tou.tes celleux se cachant dans les tunnels de Gaza. Ils savent aussi que la société israélienne ne peut accepter des pertes quotidiennes pour une longue période d’occupation à la suite d’une invasion terrestre.

Si, après l’invasion terrestre, l’armée échoue à accomplir ses deux missions déclarées (libérer les otages et détruire les capacités militaires du Hamas) la confiance du public israélien en l’armée sera sévèrement endommagée. La tentative de rétablir la sécurité après le 7 Octobre uniquement par des moyens militaires, sans aucune vision d’un avenir pacifique, est vouée à l’échec.

Oser imaginer quelque chose de différent

Avec le système politique dysfonctionnel d’Israël, il est extrêmement difficile pour le public de se remettre du choc et de l’horreur du 7 octobre sans tomber dans le piège tendu par le Hamas. Du temps est nécessaire pour digérer et réfléchir. Nous devons tout reconstruire depuis le début : notre société, nos institutions et notre système politique. Nous devons regardons la réalité bien en face, sans peur, sans réaction primaire et sans illusion. Nous devons regarder l’adversaire qui se tient devant nous, qui va devoir lui aussi tout reconstruire sur des ruines, et bien faire la différence entre le Hamas et les deux millions d’habitant.es à Gaza.

Nous devons aussi reconnaître que, dans une remarquable démonstration de solidarité, la société civile israélienne s’est mobilisée pour apporter de l’entraide en l’absence d’institutions étatiques qui fonctionnent. Et pas seulement les Israélien.nes juif.ves ; les citoyen.nes palestinien.nes ont été tout aussi horrifié.es par les atrocités du 7 octobre, mais aussi par les bombardements israéliens sur Gaza. Elle aussi, se mobilisent en solidarité de celle et ceux qui en ont le plus besoin, malgré l’escalade de discrimination raciste qu’ils subissent de la part des autorités.

En nous basant sur cette puissance civile, nous devons insister sur la libération de tou.tes les otages, soutenir un cessez-le-feu et encourager des négociations globales pour un échange de prisonnier.es. Voir la réalité en face signifie également de ne pas tomber dans le piège du Hamas en poursuivant l’invasion terrestre, qui pourrait mener à des années de guerre guérilla dans les allées de villes détruites, en surface et dans les villes tunnel en souterrain.

La seule manière de vaincre la vision violente qu’à le Hamas d’éliminer Israël par la force est de montrer aux Palestinien.nes qu’il existe une solution pacifique et que la violence ne peut mener qu’à davantage de désespoir et de destruction. C’est comme cela que le message du Président Joe Biden devrait être compris quand il encourage les dirigeant.es israélien.nes à ne pas répéter les mêmes erreurs que les États-Unis après le 11 Septembre.

Lorsque le climat tendu de la revanche s’estompera, il faudra que Netanyahou quitte le pouvoir et que sa coalition extrémiste soit démantelée. Si Netanyahou était remplacé maintenant, alors que le public crie vengeance et se berce d’illusions de victoire, l’opposition qui prendrait le pouvoir échouerait, et ce serait un désastre. Il n’y a aussi aucune urgence à entrer en négociations directes entre deux systèmes politiques qui s’effondrent (israélien et palestinien) ; cela ne mènerait nulle part.

Il est évident que des élections en Israël sont nécessaires, mais la création de nouveaux partis politiques pour y participer est essentielle. Ces nouveaux partis devront proposer une vision globale à la société israélienne, abordant à la fois les divisions internes et le vivre-ensemble en paix avec les Palestinien.nes sous les principes de justice et d’égalité. Cela prendra du temps, on ne peut pas créer des partis démocratiques en un jour. Nous devons vaincre la tendance anti-démocratique qui consiste à établir un parti autour d’un leader absolu, même si ce leader est populaire et émerge du mouvement de protestation anti-gouvernement ou de la guerre actuelle.

Et surtout, il est essentiel de se souvenir que, nous citoyen.nes, avons le pouvoir et qu’il existe déjà suffisamment d’organisations et d’initiatives pour réaliser tout ces objectifs avec raison et clairvoyance. Nous devons juste nous connecter à la réalité, aux personnes autour de nous et à l’instinct humain naturel de vivre en paix et dans la dignité. En finir avec l’illusion des solutions militaires est crucial et nous devons commencer à oser imaginer quelque chose de différent. Sans cette imagination et la vision d’un nouvel avenir, il n’existe pas de politique, ou alors, comme il l’est écrit dans nos textes anciens “Là où il n’y a pas de vision, le peuple périt.”

Source : +972Mag

Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine

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