«La musique comme message de solidarité»

Le 19 janvier 2024

Jalal I. Akel Jr. exprime les luttes sous l’occupation israélienne et la beauté des paysages palestiniens à travers le piano et la musique.

Pour Jalal I. Akel Jr, 27 ans, Palestinien résident de Jérusalem-Est, la musique était devenue un havre de calme, propice aux explorations personnelles, pendant son enfance alors que se répétaient les phases d’instabilité et de violence contre sa communauté.

Jalal vient de sortir un album sous son nom d’artiste “Jahlayal“ en hommage à ses racines palestiniennes et à sa quête spirituelle, tentant de diffuser un message d’apaisement alors qu’Israël mène une guerre brutale à Gaza, qui a déjà tué plus de 24 000 Palestiniens.

Il présente la musique sous une forme paisible, sensible et sans filtre.

Les sons de la nature symbolisent la vie dans les villages palestiniens et les références poétiques en arabe et en anglais soulignent ses liens avec ses racines ancestrales.

Jalal explique que sa musique traduit les émotions qu’il a ressenties lors des événements qui se sont déroulés dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est en 2021 et l' »accablement » qu’il ressent aujourd’hui face à la guerre menée contre son peuple à Gaza.

« Lorsque je dis que je suis la terre et l’eau [dans l’album], je parle de notre lien profond avec la terre de Palestine », explique Jaylal Jalal, faisant référence au poème intitulé « Infinite » de son album numérique intitulé « Origin ».

« Ma musique invite les auditeurs à un voyage émotionnel et apaisant au cours duquel une vision abstraite de mon identité est évoquée », ajoute-t-il, précisant que toutes ses émotions pendant le soulèvement de 2021 contre les expulsions de Sheikh Jarrah et tout ce qu’il a vu pendant quelques uns des événements violents de sa vie ont été interprétés par la musique.

Album « Origin » sur Bandcamp

La musique réunit les gens et constitue un formidable instrument d’apaisement ; les gens peuvent s’y reconnaître et ressentir des émotions indescriptibles, selon Jalal, qui s’inspire d’artistes et de poètes tels que Mahmoud Darwish, Rumi, le Trio Joubran ou Jowan Safadi.

La terre et les racines revêtent une grande importance pour les Palestiniens. Les traditions comme l’agriculture sont des pratiques anciennes fournissant les moyens de subsistance aux populations locales, elles remontent à la période pré-ottomane, selon les informations fournies par le Musée du peuple palestinien. Les pratiques agricoles ont été précieuses pour la préservation de leur économie locale.

De nombreux mots utilisés dans la poésie et la musique de Jalal symbolisent la nature, la terre, la vie en Palestine et les menaces qui pèsent sur les Palestiniens. Le nom de la chanson « River of Joy » de l’album récemment sorti, par exemple, est inspiré par l’eau de source de l’ancien village de son père, Lifta, tandis que le claquement du tonnerre dans l’une de ses chansons représente les « forces du mal » ou l’occupation.

« L’histoire [de l’album] est celle d’un matin à la ferme », poursuit-il, elle est représentative de la façon dont les agriculteurs palestiniens prennent soin de leurs cultures et de leurs champs depuis des milliers d’années, ce qui fait partie intégrante de leurs traditions.

Jalal a passé une grande partie de son enfance à jardiner et à s’initier à l’agriculture auprès de son grand-père, celui-ci avait été chassé de son village de Lifta en 1948 alors qu’il n’avait que neuf ans.

« Mon grand-père se réveille à la ferme, va puiser de l’eau à la source puis se rend dans la vieille ville. À son retour, la Nakba se produit », précise Jalal, décrivant comment les sons d’éléments naturels, comme le feu et les orages, représentent symboliquement cette réalité dans sa musique.

Jalal dit que les Palestiniens sont profondément enracinés dans leur patrimoine et qu’une grande partie de la souffrance psychologique que connaissent les membres de sa communauté est due au fait qu’ils ont été expulsés de leurs terres et contraints d’abandonner leur mode de vie simple d’agriculteurs.

À propos de la guerre survenue après le 7 octobre et de l’escalade de l’agression israélienne, Jalal explique que cette fois la situation semble plus critique, mais que la violence et l’insécurité étaient devenues des composantes habituelles de sa vie.

Les maisons de ses proches ont été attaquées en Cisjordanie lors des derniers affrontements, tandis que des amis de Gaza étaient bloqués à Rafah, essayant de trouver des familles dont les maisons avaient été démolies.

« La guerre à Gaza me ramène 10 ans en arrière et me rappelle la violence qui régnait pendant ma jeunesse », explique-t-il. « Aussitôt après avoir obtenu mon baccalauréat en 2014, j’ai eu l’impression que c’était la fin du monde. Les cycles de violence se répétaient sans cesse. »

Un événement précis a marqué durablement Jalal : le meurtre du jeune Mohammad Abu Khdeir par des colons israéliens en 2014. Le jeune homme, âgé de 16 ans, a été kidnappé dans le quartier de Shuafat à Jérusalem-Est puis emmené dans une forêt de Jérusalem où il a été tabassé puis brûlé vif.

« Mohammad était le fils d’un ami de mon père. Cet événement et les troubles qui ont suivi, des coups de feu aux tirs de grenades lacrymogènes, ont instillé en moi le sentiment que mon avenir se dérobait. Les événements survenus après le 7 octobre me renvoient à toutes ces années », affirme-t-il.

Des défis et un espace restreint pour l’expression créative

La guerre à Gaza et la montée de la violence des colons en Cisjordanie ont également un impact sur la communauté créative palestinienne. Le 7 décembre, une frappe israélienne a tué le célèbre poète et écrivain palestinien Refaat Alareer, âgé de 44 ans.

Avant le 7 octobre, Jalal répétait les titres de son album en vue de se produire sur scène dans plusieurs villes de Palestine avec deux potes musiciens, mais tous les projets ont été interrompus, le conservatoire Edward Said de Bethléem, qu’il fréquentait régulièrement a fermé à cause des dernières hostilités.

« Je souhaite toujours organiser des concerts, mais je ne sais pas quand se sera possible. J’estime qu’il est difficile de créer librement avec tout ce qui se passe autour de moi », explique-t-il. « Nous sommes toujours inquiets, ce n’est pas facile de vivre ici“.

En plus de la surveillance exercée par les soldats et les restrictions de circulation, l’actuelle absence de structures pour soutenir les artistes palestiniens se fait sentir ; tout ce que nous entreprenons est le fruit d’initiatives purement individuelles, explique Jalal.

Le manque de financement, l’hostilité des milieux sociaux conservateurs et la discrimination entre les artistes Israéliens et les artistes arabes placent la communauté créative palestinienne en mauvaise posture.

« L’art n’est pas ancré dans notre vie quotidienne en Palestine. Les conditions de vie ne laissent pas d’espace à nos créations. En général, nous avons l’impression que nos voix sont étouffées en raison de l’occupation et de la mentalité conservatrice de nos sociétés, et ce de façon encore plus accentuée depuis le 7 octobre », déplore-t-il, ajoutant que les artistes de la bande de Gaza et de la Cisjordanie ne peuvent pas se rendre à Jérusalem ou dans d’autres villes, et vice versa.

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Allia BUKHARI est une journaliste pakistanaise basée à Prague. Boursière Erasmus Mundus, elle écrit principalement sur les questions relatives aux femmes et aux droits humains.
Suivez-la sur Twitter : @alliabukhari1

Source : Culture de Palestine

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