Dans le nord de Gaza, les Palestinien-nes doivent faire un choix impossible après une attaque israélienne : laisser mourir les blessé-es ou risquer leur vie en essayant de les sauver.
Par Ibrahim Mohammad, le 29 Mai 2024
Des Palestinien-nes transportent les blessé-es à l’hôpital indonésien de Jabalia, le 9 octobre 2023. (Agence palestinienne de presse et d’information (Wafa) en contrat avec APAimages)
Le 11 mai au matin, le porte-parole de l’armée israélienne a annoncé que l’armée avait entamé une nouvelle opération à Jabalia, la ville et le camp de réfugiés adjacent dans le nord de la bande de Gaza. Des ordres d’évacuation ont été donnés aux résidents palestiniens de plusieurs quartiers, mais beaucoup n’ont pas pu partir ; d’autres ont décidé de rester, étant donné l’absence de zones sûres dans toute la bande de Gaza.
La moitié nord de la bande de Gaza a été la plus touchée par les bombardements de l’armée israélienne au cours des premières semaines de la guerre et, le 27 octobre, elle a été la première région de Gaza à être visée par l’invasion terrestre israélienne. En mars, le nord était confronté à une famine de phase 5 – le niveau le plus élevé mesuré par la classification intégrée des phases de la sécurité alimentaire, désignée comme « catastrophe ». Pratiquement aucune aide humanitaire ne parvient aux habitant-es du nord et on estime qu’un tiers des enfants de moins de deux ans souffre de malnutrition aiguë.
La situation est peut-être la plus grave dans le camp de réfugié-es de Jabalia, le plus grand de Gaza, qui comptait avant la guerre plus de 100 000 Palestinien-nes vivant sur une superficie de seulement 1,4 kilomètre carré. Les attaques israéliennes aveugles dans une région aussi densément peuplée ont donc un impact mortel massif. En octobre, deux bombes de 2 000 tonnes ont été larguées sur Jabalia, tuant au moins une centaine de personnes. Moins de deux mois plus tard, une autre attaque a fait autant de victimes. Au cours des deux dernières semaines, les bombes israéliennes ont détruit des maisons, un jardin d’enfants et l’aile des urgences d’un hôpital.
La dernière attaque israélienne sur le camp, impliquant à la fois des avions et des troupes au sol, a eu des conséquences dévastatrices : l’armée a bombardé et rasé des places résidentielles entières, des marchés et des entrepôts de nourriture, exacerbant la crise humanitaire déjà désespérée, tandis que des cadavres restent éparpillés dans les rues.
Sabri Abu Al-Nasr, 43 ans, est un résident du camp qui s’est réfugié dans l’école Al-Fakhoura, affiliée à l’UNRWA, pour tenter d’échapper aux bombardements israéliens. « Les conditions de vie dans le camp sont terribles et personne n’est épargné par les bombardements aériens et d’artillerie », a-t-il déclaré à +972. « Les tireurs d’élite israéliens se trouvent sur des bâtiments élevés et tirent sur tout ce qui bouge. »
« Lorsque l’attaque israélienne a commencé, le camp s’est réveillé au son d’énormes explosions. Le ciel était rempli de fumée noire en raison de l’intensité des tirs d’artillerie, et les habitants ont fui pour s’échapper. »
Des soldats israéliens à l’intérieur du camp de réfugiés de Jabalia, au nord de la bande de Gaza, le 12 décembre 2023. (Chaim Goldberg/Flash90)
Le 29 octobre, Abu Al-Nasr a perdu sa femme Nisreen (40 ans) et ses enfants Nisma (16 ans), Hamza (14 ans) et Mohammad (13 ans) lorsqu’Israël a bombardé une place résidentielle adjacente à la maison de la famille. Leurs corps sont restés coincés sous les décombres, empêchant Abu al-Nasr de pouvoir enterrer correctement ses proches. Sept mois plus tard, lors d’un nouvel assaut israélien, il affirme que « l’odeur de la mort et du sang flotte dans tout le camp ».
Abu al-Nasr vit avec les membres survivants de sa famille qui, comme des dizaines de milliers d’autres, ont refusé de quitter Jabalia, malgré les maladies persistantes et le manque d’eau potable. « Nous ne pouvons pas supporter ce qui nous arrive maintenant », a-t-il déclaré.
« Le bruit des rires a été remplacé par le bruit des missiles ».
Nazmi Hijazi, habitant de la rue Al-Hoja à Jabalia, a été contraint de quitter les lieux sous un violent bombardement, alors que les véhicules militaires israéliens avançaient vers sa maison ; il s’est ensuite réfugié à l’hôpital du Yémen, à l’ouest du camp de réfugié-es.
Hijazi a décrit ce qui se passe à Jabalia comme une seconde Nakba, les rues du camp étant envahies de morts et de blessés, sans que personne ne puisse récupérer les corps ou sauver les survivant-es. À la suite d’un bombardement ou d’une fusillade, les résident-es sont confronté-es à un choix impossible : iels doivent soit laisser les blessé-es mourir, soit risquer leur propre vie en essayant de les sauver.
« Il n’y a pas d’endroit sûr à Jabalia, a déclaré Hijazi à +972, il n’y a pas d’école ou d’hôpital que l’armée ait pu atteindre sans le prendre d’assaut pour attaquer des civils sans défense. »
De gauche à droite : Nisreen Abu Al-Aish, Sabri Abu Al-Nasr et Nazmi Hijazi. (Avec l’aimable autorisation de l’auteur)
Le 17 mai, Basil, le fils de Hijazi, a été abattu par des soldats israéliens alors qu’il tentait de récupérer ce qui restait de nourriture à l’intérieur de sa maison pour aider à nourrir leur famille de huit personnes. Selon Hijazi, un véhicule blindé israélien a ensuite écrasé son fils jusqu’à ce que ses traits ne soient plus reconnaissables. Hijazi n’a pu l’identifier que par les chaussures qu’il portait.
Comme tous les habitant-es de Jabalia, Hijazi et sa famille n’ont pas pu faire leur deuil : iels sont toujours confrontés à la faim et à la soif et doivent s’efforcer de trouver les produits de première nécessité. « Les habitants ont eu recours à la nourriture pour animaux et oiseaux, mais même celle-ci a commencé à manquer lorsque l’armée israélienne a envahi et assiégé le camp », a-t-il déclaré. La majorité des familles n’ont pas mangé de farine, de pain, de blé ou même d’orge depuis plus d’une semaine.
Israël ayant bloqué l’entrée de l’aide humanitaire dans le nord de Gaza, ce sont les enfants palestiniens qui ont été le plus durement touchés. Nisreen Abu Al-Aish, 37 ans, a été contrainte de faire de la soupe avec de l’hibiscus, une plante qui pousse à proximité, afin de fournir un déjeuner à ses enfants. Elle s’est réfugiée avec sa famille dans l’école Abu Hussein, également affiliée à l’UNRWA. Ses deux enfants présentent des symptômes d’hépatite, une maladie de plus en plus courante chez les habitants de Gaza et qui résulte d’une mauvaise alimentation et d’une mauvaise hygiène.
« Nous sommes encerclés », a déclaré Abu al-Eish. « Les bombardements ne cessent pas, alors nous ne quittons pas l’abri de l’école. Nous avons peur d’être tués à tout moment ». Cet état de terreur a consumé ses enfants : « Le son de leurs rires a été remplacé par le bruit des bombardements et des missiles qui pleuvent sur le camp ».
Pour Sami al-Batsh, 41 ans, le bilan de l’invasion est particulièrement lourd pour ses enfants. « Les bombardements nous empêchent de dormir et nous craignons que l’armée ne prenne soudainement notre maison d’assaut », a-t-il déclaré à +972. « Mes enfants souffrent de troubles psychologiques terribles. Certains d’entre eux souffrent de miction involontaire en raison de la gravité de leur peur, et ils restent souvent sans nourriture pendant plusieurs jours d’affilée. »
Abu al-Eish, mère de deux enfants, décrit Jabalia comme un camp de réfugiés qui n’est plus habitable. « L’armée détruit systématiquement toutes les maisons de Jabalia, à tel point que le camp est devenu comme une ville fantôme : il est vide de ses habitants et ne compte que des maisons détruites. Et pour ceux qui restent, Al-Batsh prédit que « ceux qui ne meurent pas de faim seront tués par les bombes ».
Ibrahim Mohammad est un journaliste palestinien indépendant de la ville de Gaza qui couvre les questions humanitaires et sociales. Il est titulaire d’une licence en journalisme et médias de l’université Al-Aqsa.
Traduction : C.pour l’Agence Média Palestine
Source : +972mag



