Je n’aurais jamais imaginé que ma mission serait aussi douloureuse : écrire l’histoire de mes voisins, de mes amis et de ma famille, effacés par le génocide de Gaza.
Par Hamza Abu Al-Tarabeesh, le 5 octobre 2025

Chaque personne sur cette terre a une mission particulière. Le voyage commence par la recherche d’une réponse à la question du secret de son existence. Certains parviennent à le découvrir tôt, d’autres tard, et beaucoup ne le découvrent jamais.
Je crois avoir récemment trouvé la mienne. Je ne savais pas qu’elle pèserait si lourdement sur mon cœur et mon esprit, mais depuis plus d’un an maintenant, je la porte en moi, car elle en vaut la peine.
La plupart de mes voisins, amis et membres de ma famille, avec lesquels je partage des souvenirs et des expériences de vie, ont été victimes du génocide en cours à Gaza. Tout ce qui reste d’eux, ce sont de brefs instantanés conservés dans ma mémoire. Dans mon quartier du camp de Jabalia, au nord de Gaza, je suis le seul écrivain, et ma mission est de donner vie à ces souvenirs et d’honorer les personnes que nous avons perdues.
Au-delà de chaque statistique sur les victimes, il y avait une personne avec un nom, une histoire et des aspirations à un avenir meilleur. En leur honneur, j’ai écrit le livre North Gaza Massacres: Jabalia Camp, publié en août dernier. C’est un livre de mémoire et de résistance.

Le plus grand massacre
Le 31 octobre 2023, Israël a largué près de 12 tonnes d’explosifs sur Al-Sanayda, un quartier pas plus grand qu’un terrain de football. L’attaque a tué environ 600 Palestiniens issus de 40 familles, ce qui en fait le plus grand massacre de l’histoire du conflit israélo-palestinien.
J’ai vécu là-bas. Mes premiers souvenirs se sont forgés dans la rue Al-Huaja et les quartiers environnants. J’ai mémorisé les couleurs des portes, les motifs des fenêtres et même l’odeur particulière de chaque maison familiale. Chaque ruelle avait son histoire. Ce sont ces personnes qui m’ont élevé et qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui.
Parmi elles, il y avait des agriculteurs, des médecins, des ingénieurs, des boulangers, des enseignants, des chauffeurs de taxi, des pêcheurs, des infirmières, des étudiants et des enfants qui avaient de grands rêves. Ils n’étaient pas seulement des numéros. Mais en une seule journée, des dizaines de familles ont été anéanties.
Le lendemain, le 1er novembre 2023, Israël a de nouveau frappé le bloc 7. Cette fois-ci, 150 personnes ont été tuées, dont 65 membres d’une même famille, la famille Salim. Un an plus tard, en octobre 2024, l’armée israélienne a détruit le reste du quartier, tuant ceux qui avaient survécu au premier massacre. Toute ma communauté a été anéantie en deux attaques survenues en l’espace d’un an.
La mémoire est une forme de résistance
Bien que le ton du livre soit avant tout humain, l’une des principales raisons pour lesquelles j’ai adopté ce projet est mon engagement dans une véritable lutte contre Israël dans le cadre du combat plus large autour du récit qui a commencé dès le moment où Israël a commencé à coloniser les terres palestiniennes.
La bataille pour le récit est l’un des bras de cette colonisation. Je ne la considère pas seulement comme une occupation militaire, mais surtout comme une colonisation intellectuelle qui cherche à modifier les faits et à remodeler la conscience palestinienne et mondiale en diffusant un récit qui sert Israël et empêche la communauté internationale de connaître la vérité.
C’est pourquoi, depuis sa création, Israël a persécuté des centaines d’intellectuels et d’écrivains palestiniens, en les tuant ou en les emprisonnant. Parmi les exemples les plus marquants, citons l’écrivain et poète Ghassan Kanafani, assassiné à Beyrouth au début des années 1970, la détention du poète révolutionnaire Az al-Din Manasira et le meurtre du dessinateur Naji al-Ali. La phrase parfois prononcée par les dirigeants israéliens – « un bon Palestinien est un Palestinien mort » – pour décrire la manière de traiter les Palestiniens résume peut-être ce qu’ils veulent faire passer comme message.
Cette stratégie se poursuit aujourd’hui. Près de 300 journalistes ont été tués à Gaza au cours des deux dernières années, soit une moyenne d’un tous les deux jours. Si Israël ne peut pas tuer le journaliste, il s’en prend à sa famille ou détruit sa maison. L’objectif est toujours le même : empêcher la vérité d’éclater, contrôler le récit et remplacer notre réalité vécue par la version israélienne de l’histoire.
Récits visuels
Parallèlement au livre, je m’efforce de diffuser ces récits sous de nouvelles formes : de courtes vidéos qui résument l’histoire de chaque famille, suivies d’un diaporama de leurs photos. Ces efforts visent à faire en sorte que les visages et les voix des victimes atteignent le public du monde entier, en particulier lorsque les médias grand public les réduisent à des victimes anonymes.
Pourquoi cela importe
North Gaza Massacres n’est pas seulement un livre, mais un appel : celui de considérer les Palestiniens comme des personnes, et non comme des chiffres. Chaque page raconte la vie de ceux qui ont autrefois rempli les ruelles de Jabalia d’amour, de travail et de rires. Leurs histoires doivent être lues, partagées et mémorisées. Si elles sont mémorisées, alors la tentative d’Israël de les effacer échouera. Et c’est là que l’espoir commence.
C’est pourquoi je travaille actuellement sur le deuxième volume afin de continuer à raconter l’histoire des martyrs de Jabalia.
Pour moi, chaque lecture de ce livre est une victoire pour le sang des victimes. Même si une seule personne le lit, cela signifiera que leurs voix ont brisé le silence.
Hamza Abu Al-Tarabeesh est un journaliste et écrivain indépendant basé à Gaza. Il est spécialisé dans l’analyse politique et les questions sociales. Il a couvert la guerre menée par Israël contre Gaza en 2014, l’opération « Bordure protectrice ». Son livre (en anglais) est disponible à la commande en ligne ici
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



