
Hind Rajab sur une photo non datée, fournie par la famille au Croissant-Rouge palestinien. image : Reuters
Par Wesam Hamada, le 29 janvier 2026
Mme Hamada est une mère de famille et militante gazaouie.
Le 29 janvier 2024, la voix de ma fille Hind m’est parvenue pour la dernière fois. Deux ans ont passé, mais son absence reste le bruit le plus assourdissant dans notre maison.
Ce jour-là, Hind était coincée dans une petite voiture, encerclée par des chars israéliens. Ses cousins gisaient morts à ses côtés. Ses vêtements étaient imbibés de leur sang. Elle avait cinq ans. Au téléphone, elle me chuchotait qu’elle avait besoin d’aller aux toilettes. Elle a également parlé avec les services de secours, qui tentaient de la rassurer en attendant l’arrivée d’une ambulance. Cet échange a été enregistré et diffusé par la suite dans le monde entier.
Ma fille, Hind Rajab, est née le 3 mai 2018, après des années d’infertilité, des années de prières, des années à croire que Dieu avait fermé une porte qui ne s’ouvrirait jamais.
Lorsque je suis enfin tombée enceinte, j’avais l’impression de porter l’espoir lui-même. Sa naissance a été difficile, elle a failli ne pas survivre. Mais lorsqu’on a déposé son petit corps dans mes bras, j’ai murmuré une prière qui est devenue une promesse entre nous : « Mon Dieu, que son odeur reste avec moi. Et lorsque la vie me brisera, que l’odeur de Hind m’aide à continuer le chemin. »
Je ne savais pas alors que cette prière, simple souhait d’une mère qui venait de donner la vie, deviendrait le seul fil qui me tiendrait debout dans le cauchemar à venir.
La vie à Gaza ne ressemble à aucune autre. Mes enfants et moi n’avons jamais connu ce qu’ailleurs, on appellerait une vie ordinaire. Nous avons toujours vécu menacés par le déplacement ou la mort. Dans nos moments les plus sombres, lorsque la peur nous encerclait et que survivre semblait impossible, l’odeur de Hind parvenait à m’apaiser.
Soudain, toutes les épreuves que nous avions endurées en famille ont semblé conduire à cet instant insoutenable, il y a deux ans. Nous étions sans cesse sous les bombardements israéliens. Nous avions fui pour sauver nos vies plus souvent que je ne saurais le dire. Le 29 janvier, nous avons dû fuir encore une fois. Hind est alors montée dans une voiture avec six autres membres de la famille, et le véhicule a été pris pour cible. Tous les passagers ont été tués, sauf Hind.
Entendre ma fille piégée, me supplier de l’aider, est une douleur qu’aucune mère ne devrait connaître.
Pendant que je lui parlais, les employé·es du Croissant-Rouge palestinien étaient également en ligne avec elle depuis leur centre. Ils savaient exactement où elle se trouvait. Avant que je ne perde le contact avec elle, une ambulance n’était plus qu’à quelques minutes. Juste quelques minutes.
Les secouristes avaient déjà tenté d’obtenir l’autorisation des autorités israéliennes pour lui porter secours, mais il leur a fallu près de trois heures pour recevoir le feu vert. Lorsqu’une ambulance a finalement été dépêchée et s’est approchée de Hind, elle a essuyé des tirs, et les deux ambulanciers à bord ont été tués. Près de deux semaines plus tard, Hind a été retrouvée morte dans la voiture.
Les forces israéliennes ont affirmé que l’ambulance n’avait pas besoin de leur autorisation et qu’elles n’étaient pas présentes dans la zone. Mais plusieurs enquêtes ont établi qu’elles s’y trouvaient bien et qu’elles ont très probablement tué Hind ainsi que d’autres membres de notre famille.
Voici ce que je sais : ma fille est morte seule, suppliant que quelqu’un vienne la chercher. Et je n’ai pas pu.
Hind était d’une intelligence exceptionnelle pour son âge. Je lui ai appris à écrire avant même son entrée à l’école. J’ai toujours son premier cahier. Quand elle a commencé sa scolarité, elle impressionnait les enseignant·es : elle avait réponse à tout, en arabe comme en anglais. Elle aimait son petit frère, Iyad, avec une tendresse que j’ai du mal à décrire. Elle prenait soin de lui bien au-delà de son âge, comme une véritable grande sœur, une protectrice. Aujourd’hui encore, il demande : « Qu’est-ce que je vais faire sans elle ? »
Je n’ai pas la réponse.
Aucun·e enfant ne mérite de mourir comme Hind est morte, pas plus qu’aucun·e enfant ne devrait vivre sous la menace permanente des bombardements, de la famine et du déplacement. Ma fille n’était qu’une enfant parmi des dizaines de milliers d’enfants palestinien·nes à Gaza dont l’histoire s’est arrêtée avant même de commencer. Depuis octobre 2023, au moins 20 000 enfants ont été tué·es. Vingt mille futurs éliminés.
Lorsque la réalisatrice Kaouther Ben Hania m’a contactée pour faire un film sur les dernières heures de Hind, j’ai hésité. J’étais encore submergée par le chagrin. L’idée de revivre ces moments me terrifiait. Mais je savais aussi que si le monde n’écoutait pas Hind, sa mort deviendrait un chiffre de plus, perdu parmi tant d’autres. Peut-être que si le monde entendait sa voix, pensais-je, d’autres enfants pourraient être sauvés.
La protection des enfants de Gaza demande une protection réelle, qui implique tout d’abord un véritable cessez-le-feu qui sauve des vies, et non un cessez-le-feu qui n’existe que sur le papier. Plus de 100 enfants ont été tué·es depuis son entrée en vigueur officielle. Cela signifie l’arrêt des bombardements et des livraisons continues d’armes depuis l’étranger vers un régime qui cherche manifestement à briser notre esprit et à nous effacer. Cela signifie ouvrir davantage de couloirs médicaux et laisser entrer plus de nourriture. Cela signifie garantir l’obligation de rendre des comptes — non seulement pour la mort de Hind, mais aussi pour celles des milliers d’enfants dont la vie a été volée.
Quand le monde se tait tandis que des enfants sont tué·es, affamé·es et déplacé·es, ce silence est une forme de complicité. Chaque enfant qui meurt en attendant d’être sauvé représente un échec de l’humanité.
Je suis une mère de Gaza. Autrefois, je portais l’odeur de ma fille comme une armure pour continuer à avancer. Aujourd’hui, je la porte parce que c’est tout ce qu’il me reste. Je vis pour porter la voix de Hind, afin que d’autres enfants puissent être sauvé·es. Que cette voix soit celle qui pousse enfin le monde à reconnaître que les enfants de Gaza ont le droit de vivre, de grandir et de rêver, comme tous les autres enfants.
La mort de ma fille, Hind, ne m’a pas brisée. Elle me laisse avec la responsabilité d’une mère : tout faire pour qu’aucun autre enfant ne soit pas entendu.
Traduction pour l’Agence Média Palestine : C.B
Source : New York Times



