Des mois après le « cessez-le-feu », le génocide israélien à Gaza a détruit chaque sphère de la vie

Les enfants, les universités, les bibliothèques, le bétail, les récoltes et même les cimetières ont été pris pour cible, dans une campagne d’extermination systématique qui n’a épargné aucun aspect de la vie palestinienne.

Par Hossam Shaker, le 1er mars 2026

Des Palestiniens se rassemblent entre des maisons détruites pour rompre ensemble le jeûne pendant le ramadan dans le nord de la bande de Gaza 20.02.26 Photographe : Yousef Zaanoun image : active stills 

Des obus de plusieurs tonnes s’abattent sur un quartier résidentiel densément peuplé. Là où s’étendait une rue animée quelques instants plus tôt, un cratère profond engloutit tout. Ce spectacle est devenu routinier au cours du génocide dans la bande de Gaza, où plus de 72 000 Palestinien.nes ont été tué.es depuis octobre 2023.

La direction israélienne a bénéficié d’un soutien extérieur généreux — matériel de guerre et appui politique —, malgré les avertissements des principales organisations de défense des droits humains et les manifestations massives à travers le monde.

Après chaque bombardement, le bilan s’exprimait en nombres vertigineux de victimes et de disparu.es, en majorité des enfants et des femmes. Les instruments de bombardement moderne ont réduit des zones à néant sur la quasi-totalité de la bande de Gaza, victime de multiples dimensions de la destruction — les dimensions d’un génocide organisé.

Pour le comprendre, il faut reconstruire la scène avant l’une de ces frappes. Une communauté locale habitait un quartier résidentiel, unie par des liens de famille élargie, de parenté et d’amitié. Sur le site de la frappe aérienne, des frères vivaient avec leurs familles et leurs enfants, aux côtés des personnes âgées, dans un immeuble de plusieurs étages — la maison gazaouie typique, construite par des générations successives d’une même famille, étage après étage, au prix d’années d’efforts.

Le génocide de l’enfance palestinienne

Le génocide israélien s’est abattu en premier lieu sur les enfants. Les moins de 18 ans constituent la majorité de la communauté palestinienne locale, et des responsables internationaux ont averti à plusieurs reprises que la machine de guerre israélienne tuait l’équivalent d’une classe entière d’enfants chaque jour. Les structures dédiées à l’éducation des enfants ont fait partie des premières cibles : crèches et écoles — y compris celles gérées par l’UNRWA —, aires de jeux, hôpitaux, cliniques et foyers familiaux. Les établissements scolaires épargnés sont devenus des abris pour les familles déplacées.

Les bébés prématurés comptent parmi les plus vulnérables. Beaucoup ont cessé de respirer, les uns après les autres, dans des incubateurs après la coupure de l’électricité et du carburant, et parce que l’armée israélienne a empêché leur sauvetage ou leur transfert malgré des appels répétés.

Il n’existe pas un seul enfant dans la bande de Gaza qui n’ait pas été témoin de corps démembrés et de sang à plusieurs reprises — et dans la plupart des cas, ces scènes concernaient des proches, des voisin.es et des ami.es. Des enfants ont été sortis des décombres après de longues heures durant lesquelles ils ont enduré les derniers souffles de leurs parents et de leurs frères et sœurs, désespérant de survivre jusqu’à ce qu’un bras les atteigne enfin.

L’enfant qui survit porte des fardeaux immenses : la perte des parents, des frères et sœurs, des grands-parents et des compagnons. L’anéantissement de l’enfance palestinienne se manifeste dans la destruction de la sécurité quotidienne, l’effacement de l’espoir en l’avenir, le déchirement des liens sociaux et les déracinements répétés au fil des déplacements constants. Il se manifeste aussi dans une réalité qui contraint l’enfant à emprunter chaque jour des chemins d’humiliation pour obtenir de l’eau et de la nourriture.

Génocide culturel

Des enseignant.es, des médecins, des ingénieur.es, des professeur.es d’université et des travailleur.ses qualifié.es vivaient dans les maisons détruites par les bombardements israéliens successifs. Les universités ont perdu un nombre considérable de leurs professeur.es, chercheur.es et académicien.nes, dont certain.es étaient lauréats de prix internationaux.

Le professeur de littérature anglaise Refaat Alareer a publié un texte quelques jours avant le bombardement israélien qui l’a tué le 6 décembre 2023 : « Si je dois mourir, tu dois vivre, pour raconter mon histoire… » Le poème a été traduit dans des dizaines de langues.

Parmi les pratiques d’effacement culturel figure la destruction des bibliothèques palestiniennes, publiques et privées. Des soldat.es israélien.nes ont saccagé les bibliothèques universitaires à l’ouest de Gaza City. Des établissements universitaires entiers et des institutions culturelles abritant des thèses académiques et des manuscrits anciens ont été dynamités.

Le professeur d’université Fayez Abu Shamala est apparu dans des vidéos s’excusant auprès de poètes et d’écrivains célèbres d’être contraint, avec une profonde douleur, de brûler leurs œuvres complètes comme combustible d’urgence, après l’épuisement du bois disponible.

Les personnes âgées faisant partie des victimes, la culture populaire a également perdu en connaissances traditionnelles et mémoire orale. Les biens ayant une valeur culturelle et historique ont été détruits : vieux objets domestiques, photographies en noir et blanc et titres de propriété des maisons saisies pendant la Nakba de 1948.

Les raids aériens et les incursions terrestres se sont accompagnés d’actes de destruction culturelle : le nivellement de structures archéologiques et de sites patrimoniaux, la réduction en ruines de la vieille ville de Gaza et la destruction de lieux de culte historiques et emblématiques.

La Grande Mosquée Omari, symbole de Gaza et son premier site historique, a été réduite à l’état de ruines. L’église Saint-Porphyre a été ciblée le 19 octobre 2023, tuant des civil.es chrétien.nes et musulman.nes qui y avaient cherché refuge.

Génocide environnemental

Dans les maisons qui se sont effondrées sur leurs habitants, les animaux domestiques ont été déchiquetés ; les restes de chats et d’oiseaux se mêlaient aux décombres des bâtiments.

On a ensuite vu des animaux amaigris à l’extrême, à bout de forces, dans un contexte où l’armée israélienne empêchait l’acheminement de l’aide humanitaire, tandis que les camions de l’ONU restaient bloqués aux postes-frontières voisins, empêchés de passer par la force.

L’âne, qui était devenu un moyen de transport populaire après l’interdiction des importations de carburant, s’est effondré près des cratères après avoir été touché par des éclats d’obus.

Le cheval qui s’était précipité pour tirer une charrette transportant des blessés lors des bombardements israéliens du 18 mars 2025 n’a pas pu terminer son trajet jusqu’à l’hôpital. Cette scène semblait résumer à elle seule la tragédie palestinienne, comme une reprise en couleur d’un film muet du début du XXe siècle.

Des ânes, des mulets et des chevaux ont été retrouvés sans vie dans les rues et les zones périphériques où l’armée israélienne imposait un contrôle des tirs. Des témoignages concordants rapportent que les soldats les ont abattus à distance.

Des chiens affamés ont attaqué des femmes enceintes et rongé les cadavres d’humains et d’animaux tués par les tirs israéliens et laissés le long des routes dans le nord de Gaza, où l’armée avait pris l’habitude de tirer sur tout être vivant qui s’approchait.

Les enclos à bétail et les élevages de volailles ont été pris pour cible, et beaucoup ont été collectivement anéantis au cours des premières semaines de la guerre à l’automne 2023.

D’autres ont été laissés pour morts après que l’armée israélienne a coupé l’approvisionnement en eau et en nourriture dans le cadre du siège annoncé par le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, le 9 octobre 2023, déclarant qu’il comprenait la coupure de l’eau, de la nourriture, des médicaments, de l’électricité, du carburant – « tout ».

Le couvert végétal de la bande de Gaza a presque entièrement disparu. Concentré dans les terres du nord, de l’est et du centre, il constituait une source alimentaire de base pour plus de deux millions de personnes — légumes, fruits, oranges pour lesquelles Gaza était réputée, ainsi que cultures destinées à l’exportation comme les fraises, les fleurs et les tomates cerises.

Des politiques israéliennes systématiques ont transformé la bande de Gaza en un environnement submergé par une pollution nocive pour la santé publique. Avec la coupure de l’électricité, du carburant et du gaz de cuisine, les familles ont eu recours à la combustion de fragments plastiques et d’autres substances émettant des fumées toxiques.

La destruction des infrastructures civiles a mis hors service le système d’assainissement et interrompu le traitement des déchets, produisant des mares stagnantes infestées de contamination, d’insectes et de reptiles inhabituels dans l’environnement local, entourées de tas croissants de déchets solides.

Des substances toxiques ont infiltré les sols et les eaux souterraines à partir des pollutions accumulées et des composants contenus dans les munitions israéliennes. Le littoral est devenu un réceptacle pour les eaux usées non traitées, endommageant l’environnement marin et sa biodiversité.

Profanation des morts

Une autre dimension a marqué le génocide dans la bande de Gaza : la profanation des morts. L’armée israélienne a poursuivi les Palestinien.nes jusque dans leurs tombes — à travers le bulldozage massif de cimetières, l’exhumation de restes et leur transfert vers des installations israéliennes pour des analyses ADN. Certains ont été rendus plus tard dans des centaines de sacs transportés par des camions rouillés pour être enterrés collectivement dans de vastes fosses, dans des scènes qui rappellent certaines horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

Des chars, des bulldozers et des véhicules militaires ont été filmés roulant sur les corps de Palestinien.nes tué.es par des tirs israéliens et les écrasant à plusieurs reprises.

Motivations idéologiques

Ce génocide composé a des motivations idéologiques, renforcées par des récits puisant dans des citations sélectives de textes sacrés, comme l’ont invoqués le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et plusieurs ministres de son gouvernement, notamment des références aux épisodes génocidaires de l’histoire d’Amalek.

Cette question n’a pas commencé avec Netanyahu. L’État qu’il dirige s’est construit sur les ruines de la Palestine, et ses forces armées ont mené une campagne d’épuration ethnique lors de sa fondation, documentée dans des études historiques bien connues. L’idée d’éliminer entièrement cette portion de la Palestine a longtemps hanté les dirigeants israéliens, comme l’exprimait l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin : « Je voudrais que Gaza coule dans la mer », déclarait-il le 2 septembre 1992.

Exactement trois quarts de siècle après la Nakba de 1948, la direction israélienne a repris sa trajectoire. Le ministre de l’Agriculture du Likoud, Avi Dichter, a déclaré : « C’est la Nakba 2023 de Gaza », dans un entretien accordé à la Chaîne 12 israélienne le 11 novembre 2023.

Cette Nakba plus récente est arrivée avec une férocité dépassant sa devancière, armée de capacités militaires indisponibles au milieu du XXe siècle — dont les tonnes d’obus déversés sur des quartiers résidentiels, les anéantissant en un instant.

Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D

source : Middle East Eye 

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