Le siège de Jénine : comment la nouvelle vague de colonisation israélienne resserre son étau

Analyse approfondie : la nouvelle expansion des colonies israéliennes autour de Jénine encerclera la ville palestinienne et fragmentera le nord de la Cisjordanie afin d’en renforcer le contrôle

Au début du mois d’avril, le cabinet de sécurité israélien a approuvé la création de 34 nouvelles colonies en Cisjordanie occupée.

Il s’agit de la plus importante annonce d’expansion jamais enregistrée, portant à 103 le nombre total de colonies israéliennes approuvées par le gouvernement actuel.

La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les Territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, a qualifié cette décision de « plus grand nettoyage ethnique et accaparement de terres en Palestine depuis la Nakba ».

Ces projets concernent à la fois des colonies entièrement nouvelles et des avant-postes existants, qui avaient été construits auparavant sans permis israéliens et qui devraient être légalisés rétroactivement.

Six des colonies prévues se situent au sud de la ville palestinienne de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie. Selon les médias, deux d’entre elles seraient établies sur les sites de Ganim et Kadim – deux avant-postes non autorisés dans les quartiers est de Jénine – qui ont été démantelés en même temps que deux autres colonies du district nord, Homesh et Sa Nur, en vertu de la loi israélienne de 2005 sur le désengagement.

Dimanche dernier, les autorités israéliennes ont rouvert la colonie de Sa-Nur, l’une des quatre anciennes colonies situées près de Jénine. « En ce jour mémorable, nous célébrons une rectification historique de l’expulsion criminelle », a déclaré le ministre des Finances Bezalel Smotrich lors de la cérémonie. Il a ajouté que les autorités israéliennes « enterraient également l’idée d’un État palestinien ».

Cette dernière offensive coloniale annule de fait le plan de retrait antérieur, permettant aux Israélien·nes de retourner dans des zones qui leur étaient auparavant interdites. Le processus de légalisation des quatre anciennes colonies de la région de Jénine a débuté en mars 2023, lorsque la Knesset israélienne a adopté un amendement à la loi sur le désengagement visant à lever progressivement l’interdiction faite aux Israélien·nes d’entrer dans ces zones.

À la mi-décembre 2025, des habitant·es de Jénine ont signalé que des groupes de colons se rassemblaient sur les collines de Ganim et de Kadim pendant les fêtes juives, appelant ouvertement à un retour de la présence juive. Et ce après que le cabinet de sécurité du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a décidé de régulariser 19 colonies à travers la Cisjordanie, ce qui comprenait la reconstruction des deux avant-postes du nord.

Au cours des semaines qui ont suivi, Jénine et d’autres régions du nord de la Cisjordanie ont fait l’objet d’une vaste opération militaire israélienne visant à instaurer une « nouvelle réalité sécuritaire ». Il s’agissait de permettre la réinstallation des colonies évacuées, notamment par la désignation de zones militaires fermées, le déploiement de forces supplémentaires et la mise en place de bases militaires pour contrôler les sites.

L’autorisation de 34 colonies aurait été approuvée fin mars, mais initialement gardée confidentielle par le cabinet israélien. Certains suggèrent que cette décision aurait été retardée pour éviter de provoquer une réaction négative des États-Unis pendant les négociations de cessez-le-feu en cours avec l’Iran.

Toutes les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, y compris celles situées à Jérusalem-Est et dans ses environs, sont illégales au regard du droit international. Les avant-postes, généralement établis par de petits groupes de colons sans autorisation officielle israélienne, sont considérés comme illégaux même au regard du droit israélien, du moins au départ.

La vague d’accaparements de terres du mois d’avril s’inscrit dans le cadre d’un plan plus large d’Israël visant à annexer de vastes portions de la Cisjordanie après avoir déplacé leurs habitant·es. Ce plan vise à rendre inhabitables les zones palestiniennes ciblées pour la réinstallation, en détruisant les routes, les réseaux d’eau et d’électricité, et en imposant un contrôle militaire pour forcer des déplacements massifs.

L’autorisation, début avril, de 34 nouvelles colonies constitue le plus grand nombre jamais enregistré, portant à 103 le nombre total de colonies approuvées par l’administration actuelle. [Getty]

« Ces colonies ont pour but de chasser les Palestinien·nes de leurs terres », a déclaré Shaiel Ben-Ephraim, analyste indépendant spécialisé dans le processus de paix israélo-arabe, au journal The New Arab, soulignant que les enclaves juives situées dans la périphérie de Jénine, longtemps considérées comme « peu prioritaires » pour la colonisation, sont désormais au cœur des préoccupations de l’actuelle coalition au pouvoir en Israël.

Citant Bezalel Smotrich et l’affirmation de son mouvement de colons selon laquelle la Cisjordanie appartient à Israël et devrait être annexée, Ben-Ephraim a fait valoir que, de leur point de vue, le district de Jénine, négligé et vulnérable, offre une opportunité d’être « renforcé » sous la souveraineté israélienne et repeuplé par des colons juifs.

L’expert en géopolitique a noté que le chef de l’armée israélienne s’oppose au plan récemment annoncé, expliquant que le maintien des colonies nécessiterait une forte présence militaire et mettrait davantage à rude épreuve les forces de l’armée israélienne déjà surchargées au Liban, en Syrie, à Gaza et dans l’ensemble de la Cisjordanie, avec le risque d’un conflit continu avec l’Iran.

Dans un entretien accordé à TNA, Ubai Aboudi, directeur exécutif du Centre Bisan pour la recherche et le développement, basé à Ramallah, a affirmé que Tel-Aviv cherchait à mener un « nettoyage ethnique » complet des Palestinien·nes, en détruisant leur capacité à disposer d’une continuité territoriale et à gérer une économie indépendante.

La dernière décision visant la région autour de Jénine, a-t-il expliqué, entraînera une perte de terres, une intensification des activités militaires et le retour des colons, créant inévitablement de nouveaux « foyers de conflit » avec les communautés palestiniennes.

« C’est un choix idéologique du gouvernement israélien de continuer à morceler la Cisjordanie en bantoustans isolés, non seulement pour déposséder les Palestinien·nes, mais aussi pour rendre leur vie aussi misérable que possible », a déclaré le directeur de Bisan.

Il a évoqué des choix politiques axés sur la perpétuation du conflit, le déni des droits des Palestinien·nes et la protection des colons armés, les attaques de ces derniers se produisant souvent en présence ou avec le soutien de l’armée.

« Les vies et les biens des Palestinien·nes sont devenus des cibles légitimes, les colons et les soldats israéliens pouvant agir sans craindre, ou presque, de conséquences », a déclaré M. Aboudi.

L’accès aux terres palestiniennes a été progressivement restreint par un réseau croissant de routes et d’infrastructures de sécurité conçu pour contourner les communautés palestiniennes, rompre la continuité géographique et intégrer les zones voisines dans des blocs de colonies et des zones militaires.

Parallèlement, les colons israéliens se sont de plus en plus livrés à des destructions de biens et à des attaques contre les Palestinien·nes dans le but de les chasser de leurs maisons et de leurs terres.

Cette nouvelle vague de colonisation fait suite à une opération militaire israélienne de grande envergure lancée en janvier 2025 dans le nord de la Cisjordanie, qui a vidé les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams. [Getty]

Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de droite de Netanyahou fin 2022, l’expansion des colonies et les actes de violence commis par les colons ont connu une forte recrudescence en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, la violence s’étant encore intensifiée après le début de la guerre menée par Israël contre Gaza en octobre 2023.

Dès son investiture, le gouvernement de coalition s’est engagé à légaliser les avant-postes construits illégalement, à augmenter le financement des colonies et à prendre des mesures en vue d’étendre la souveraineté israélienne en Cisjordanie. En juillet 2025, la Knesset a renforcé cette orientation en adoptant une motion déclaratoire appelant à l’application de la souveraineté israélienne sur la Cisjordanie et la Vallée du Jourdain.

Plus tard, en août, Israël a approuvé le plan de colonisation E1, longtemps contesté, près de Jérusalem-Est, autorisant la construction de milliers de logements entre la ville et Ma’ale Adumim, une décision qui entraînerait le déplacement massif de Palestinien·nes et la division de facto de la Cisjordanie en deux enclaves distinctes.

Les nouvelles colonies prévues dans les environs sud de Jénine auraient pour effet de clouer la ville, la coupant ainsi des autres centres de population palestiniens. Cela modifierait le paysage environnant d’une manière qui aggraverait l’isolement des communautés palestiniennes.

Dans une interview accordée à The New Arab, Tahani Mustafa, chercheuse invitée au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du Conseil européen des relations étrangères (ECFR), a souligné que la dernière autorisation de création d’avant-postes s’inscrit dans la vision qu’a Israël de la Cisjordanie, qu’il considère comme un territoire israélien parsemé de poches palestiniennes soumises à une gouvernance locale limitée.

« Cela ne fait que marquer une accélération des politiques d’annexion de longue date en Cisjordanie observées sous les administrations précédentes, ancrées dans la vision israélienne de la Judée-Samarie comme faisant partie de son territoire », a déclaré la spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Aboudi, qui est également membre du comité directeur du Réseau des ONG palestiniennes, a averti que les avant-postes autorisés allaient assiéger Jénine, restreignant l’accès aux terres agricoles, entravant les liaisons, paralysant le commerce et limitant considérablement la capacité des habitant·es à se rendre dans les villes du centre de la Cisjordanie.

« C’est une nouvelle coupure dans un territoire palestinien déjà profondément fragmenté », a-t-il commenté, soulignant que l’annexion de terres est une politique systématique qui se reflète dans les actions israéliennes à travers la Cisjordanie, Gaza, le Liban et la Syrie.

Ben-Ephraim a averti qu’à l’instar de Jénine, d’autres grandes villes palestiniennes seront bientôt toutes encerclées par des colonies, des postes de contrôle et des zones militaires fermées, coupées de leur arrière-pays et reliées par des autoroutes sous le contrôle total de l’armée israélienne.

« Il sera presque impossible de se déplacer à travers la Cisjordanie », a déclaré l’analyste. « L’objectif est de rendre les déplacements entre les grandes villes dangereux et peu attrayants pour les Palestinien·nes », ce qui les maintiendra largement confiné·es là où ils et elles vivent.

Tout comme Jénine, d’autres grandes villes palestiniennes seront bientôt toutes encerclées par des colonies, des postes de contrôle et des zones militaires interdites, coupées de leur arrière-pays et reliées par des autoroutes placées sous le contrôle total de l’armée israélienne. [Getty]

Ces dernières années, les saisies de terres aux alentours de Jénine ont coïncidé avec de nouvelles tentatives des colons de rétablir leur présence dans les avant-postes précédemment démantelés. Les campements temporaires, érigés sous la protection de l’armée, se sont progressivement transformés en caravanes et en mobile-homes, marquant ainsi une évolution vers une implantation durable sur le terrain.

Ce phénomène s’est renforcé parallèlement à une opération militaire israélienne de grande envergure lancée en janvier de l’année dernière dans le nord de la Cisjordanie, qui a pratiquement vidé les camps de réfugié·es de Jénine, Tulkarem et Nur Shams.

Mustafa, qui est également maître de conférences en relations internationales au King’s College de Londres, a fait remarquer qu’au cours des dernières années, les actions de Tel-Aviv sur le terrain ont radicalement redessiné les frontières physiques dans le nord de la Cisjordanie et, plus largement, sur l’ensemble du territoire.

« Israël a modifié la géographie de la Cisjordanie sur les plans structurel, institutionnel et juridique », a déclaré le chercheur. « Il a réussi à repousser les limites de ce qui est acceptable. Il sait qu’il peut s’en tirer à bon compte. »

Source : The New Arab

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine

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