Par Meriem Laribi pour l’Agence Média Palestine, le 16 juillet 2026
Files d’attente interminables, camions-citernes espérés comme une bouée de sauvetage, infrastructures hydrauliques réduites en ruines : à Gaza, trouver quelques litres d’eau est devenu, pour des centaines de milliers de déplacés, une épreuve quotidienne. Sur place, le journaliste Rami Abou Jamous, contacté par l’Agence Média Palestine, décrit une population entière suspendue à la moindre citerne, tandis que le Centre palestinien pour les droits de l’homme (PCHR) demande aux Nations unies, au Comité international de la Croix-Rouge et aux États signataires des Conventions de Genève d’intervenir en urgence pour protéger les installations d’eau et rétablir un approvisionnement digne de ce nom.

La crise de l’eau dans la bande de Gaza atteint un niveau critique qui met la population face à un danger extrême. Selon le PCHR, plus de deux millions de Palestinien•nes de la bande de Gaza sont aujourd’hui confrontés à une pénurie d’eau sans précédent, qui menace leur vie et porte atteinte à leur dignité. Alors que des centaines de milliers de personnes, déplacées et entassées dans 30% du territoire, dépendent désormais presque exclusivement des camions-citernes pour accéder à l’eau potable, le Centre palestinien pour les droits de l’homme (PCHR) appelle la communauté internationale à agir de toute urgence afin de protéger les infrastructures hydrauliques et garantir l’approvisionnement en eau de la population civile.
Le 13 juillet, les Nations unies ont diffusé un reportage illustrant les conséquences concrètes de cette crise. Dans un camp de déplacés installé sur le littoral à l’ouest de la ville de Gaza, chaque journée débute au son du klaxon d’un camion-citerne. Son arrivée déclenche une course contre la montre : femmes, enfants et hommes affluent avec des jerricans, des sacs d’eau ou des seaux dans l’espoir de remplir quelques contenants avant l’épuisement des réserves.
« Le camion-citerne n’arrive pas toujours et parfois, l’eau dessalée est tout simplement indisponible », témoigne Marwat Dawas, déplacée originaire de Beit Lahia. Elle explique devoir parcourir de longues distances à travers le camp pour rejoindre le point de distribution, sans certitude de pouvoir repartir avec de l’eau. Même constat pour Moayen Maarouf, également déplacé : « C’est notre routine quotidienne. Si le camion-citerne arrive et qu’on n’entend pas son klaxon, on risque de rater l’occasion de s’approvisionner en eau. On ne peut alors ni boire ni même se laver. C’est notre vie. »
Quand l’eau devient un « grand luxe »
À Gaza, le journaliste palestinien Rami Abou Jamous subit et observe cette pénurie au quotidien. Dans son quartier, les camions-citerne passent tous les trois à cinq jours, de manière incertaine. Joint par l’Agence Média Palestine, il explique que les destructions d’infrastructures ont rendu l’accès à l’eau proprement aléatoire : « les pompes d’eau et les canalisations en milieu urbain ont été bombardées par l’occupation », si bien que « trouver de l’eau potable relève du miracle ». Il décrit une population entière mobilisée pour la seule quête de l’eau douce non-potable : enfants, femmes et personnes âgées « courent après des citernes pour remplir de l’eau, attendent des heures et parcourent des kilomètres à pied avec des charges lourdes ».
Le journaliste explique que quelques stations de purification fonctionnent encore difficilement dans la bande de Gaza, mais leur activité tient à un fil : « cela fait trois ans que les Israéliens interdisent de laisser entrer les pièces de rechange, le gasoil, le carburant, ainsi que les filtres et produits chimiques nécessaires au traitement de l’eau. »
C’est dans le sud de l’enclave que la situation est la plus critique, selon Rami Abou Jamous, en raison de la concentration humaine dans les camps de fortune, en particulier à Al-Mawasi, Khan Younès, Deir al-Balah et jusqu’à Rafah, où « les tentes sont concentrées les unes près des autres ». Un projet égyptien et émirati avait pourtant permis, un temps, d’acheminer de l’eau depuis le Sinaï jusqu’à ces zones. Mais ce système s’essouffle : « il y a un grand manque de cette source d’eau, et ça ne pompe pas comme avant », constate le journaliste.
En pleine saison estivale, cette rareté a des conséquences sanitaires directes. Rami Abou Jamous évoque la multiplication des « maladies rénales et dermatologiques », qu’il relie directement au manque d’eau et à la mauvaise qualité de celle que les habitants sont contraints d’utiliser — y compris une eau non-potable pour la vaisselle ou le linge, faute d’alternative. Les familles installées près du littoral sont ainsi obligées d’avoir recours à l’eau de mer pour l’ensemble de leurs besoins naturels et domestiques. Le constat du journaliste résume, à lui seul, l’ampleur de la crise : en 2026, « trouver de l’eau potable à Gaza relève du miracle, c’est un grand luxe ».
Le PCHR appelle le monde, mais ça ne répond pas
Dans un communiqué, le PCHR demande aux Nations unies, au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et aux États parties aux Conventions de Genève d’exercer une pression immédiate sur Israël pour mettre fin aux attaques contre les installations hydrauliques. L’organisation cite notamment les puits, les usines de dessalement, les stations de pompage, les réservoirs d’eau et les réseaux de distribution souterrains, dont elle rappelle que ce sont des biens civils indispensables à la survie de la population.
L’ONG réclame également la création d’un couloir humanitaire permanent et sécurisé afin de permettre l’entrée sans restriction des équipements nécessaires au fonctionnement du secteur de l’eau. Elle demande aussi que les équipes techniques municipales puissent accéder en toute sécurité aux infrastructures endommagées pour effectuer les réparations indispensables.
Le PCHR appelle par ailleurs à la remise en service des principales sources d’approvisionnement afin d’assurer une distribution régulière et suffisante de l’eau dans l’ensemble de la bande de Gaza, notamment dans les zones accueillant un grand nombre de déplacés.
L’organisation demande enfin aux États signataires de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide d’adopter des mesures qu’elle juge décisives, notamment des sanctions et des mécanismes de responsabilité pénale, affirmant que les conditions de vie imposées aux Palestiniens à Gaza pourraient relever de leurs obligations internationales. Elle appelle en outre le procureur de la Cour pénale internationale à accorder la priorité aux enquêtes sur les attaques contre les infrastructures hydrauliques et sur les allégations d’utilisation de la privation d’eau comme méthode de guerre.
Un secteur de l’eau à l’agonie
Le suivi de terrain mené par le PCHR, croisé aux données de l’Autorité palestinienne de l’eau (PWA) et de l’Autorité de la qualité de l’environnement (EQA), dessine les contours d’un effondrement structurel. Environ 85 % de la population de la bande de Gaza est aujourd’hui privée d’un accès régulier à l’eau potable, contrainte de se tourner vers des sources insalubres, notamment des camions-citernes privés ou des puits commerciaux non réglementés. Tout cela à des prix exorbitants pour des familles déjà exsangues qui vivent dans des conditions insalubres sous des tentes qui se transforment en four sous le soleil brûlant de l’été.
La production totale d’eau n’atteint plus que 150 000 mètres cubes par jour, contre 300 000 avant le génocide, soit une chute de 50 % de la capacité. Cette production résiduelle repose sur trois sources fragiles : 80 000 m³/jour issus des puits souterrains restants, 50 000 m³/jour fournis par le réseau israélien Mekorot, et seulement 3 000 à 30 000 m³/jour produits par des usines de dessalement tournant à capacité partielle. La part de la population raccordée au réseau public est quant à elle tombée à moins de 50 %, contre plus de 95 % auparavant, tandis que les pertes d’eau — fuites, canalisations détruites — ont grimpé à environ 65 %, contre 35 % avant le génocide.
Conséquence directe : la consommation quotidienne moyenne par habitant s’est effondrée à environ 25 litres, contre 85 litres auparavant. Dans les camps et abris de déplacés, elle tombe fréquemment sous les 5 litres par jour — bien en deçà des 15 litres considérés comme le minimum humanitaire d’urgence, et très loin des 100 litres par jour recommandés par l’Organisation mondiale de la santé en temps normal.
À Gaza-Ville, le porte-parole de la municipalité, Husni Mhanna, a confié aux chercheurs de terrain du PCHR que la ville ne dispose plus que d’environ 30 000 m³ d’eau par jour, contre une demande estivale estimée à 100 000 m³ — soit à peine 30 % des besoins réels couverts. Cette eau provient à parts quasi égales du pipeline Mekorot (40 %), des puits municipaux restants (40 %) et de puits privés (20 %). Selon lui, les frappes israéliennes ont détruit l’usine de dessalement d’al-Sudaniyah — amputant la ville de 10 % de ses besoins en eau —, ainsi que 85 % de ses principaux puits et plus de 150 kilomètres de réseaux de distribution.
À l’échelle de l’ensemble de la bande de Gaza, le bilan des destructions israéliennes depuis le 7 octobre 2023 est tout aussi vertigineux : 89 % des infrastructures hydrauliques essentielles ont été détruites, plus de 330 kilomètres de réseaux de distribution détruits, 71 % des usines de dessalement municipales mises hors service par les attaques militaires israéliennes — un taux qui grimpe à 100 % dans le nord de Gaza et à Gaza-Ville —, 69 % des puits de production endommagés ou détruits (jusqu’à 88 % dans certaines zones), et 66 % des réservoirs d’eau endommagés. Au total, 91 % de la population de la bande de Gaza est privée d’accès à l’eau potable depuis octobre 2023, et 65 % survit avec moins de six litres d’eau par personne et par jour.
Selon l’UNICEF, environ 1,1 million d’enfants vivent aujourd’hui dans l’incertitude concernant leur accès à l’eau potable dans la bande de Gaza. L’agence estime que 82 % des ménages souffrent d’insécurité hydrique et que jusqu’à 70 % de la population ne parvient pas à atteindre le minimum recommandé de six litres d’eau par personne et par jour pour boire et cuisiner.



