L’Agence Média Palestine propose une traduction de cet article d’Amena El Ashkar , doctorante à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève.
Par Amena El Ashkar, le 4 septembre 2025
Le scrutin prévu le 28 novembre s’inscrit dans le cadre d’un débat plus large visant à déterminer si ce sont les Palestiniens ou des puissances étrangères qui décident de leurs représentants.

(Photographe : Mosab Shawer / Activestills)
Après la dévastation de Gaza, les élections ont-elles vraiment un sens ?
À moins que le fait de parler de listes électorales, de coalitions et de sièges parlementaires alors que les Palestiniens subissent encore les conséquences d’un génocide ne révèle à quel point la politique palestinienne s’est déconnectée de la réalité palestinienne ?
Les Palestiniens se préparent une nouvelle fois à des élections législatives, prévues le 28 novembre, près de 21 ans après le dernier scrutin parlementaire. Cette perspective soulève deux questions : les élections ont-elles un sens en ce moment ? Et pourquoi, après tout ce que les Palestiniens ont enduré, les mêmes factions devraient-elles revenir sur le devant de la scène ?
Cette frustration est compréhensible, car la vie politique palestinienne a désespérément besoin d’un renouveau. Ses dirigeants ont vieilli, les institutions se sont dégradées, la responsabilité a pratiquement disparu et toute une génération a grandi sans avoir participé à une élection nationale.
Mais la création de nouvelles factions ne résoudra pas nécessairement cette crise. La politique palestinienne englobe déjà la plupart des grands courants de la société : nationalistes, islamistes, de gauche et libéraux, aux côtés d’indépendants et d’acteurs de la société civile. Un nouveau nom ne fait pas une nouvelle politique.
Le problème plus profond réside dans la manière dont les décisions sont prises, les dirigeants renouvelés, les désaccords gérés, les alliances forgées et les organisations politiques tenues de rendre des comptes. Il réside également dans la capacité des Palestiniens à transformer leurs objectifs en stratégies capables de résister à l’évolution des circonstances.
Or, c’est précisément pour cela que les élections sont importantes. Si elles ont lieu, elles se dérouleront à un moment où l’avenir politique palestinien est en pleine refonte.
Qui gouvernera Gaza ? Qu’adviendra-t-il du Hamas ? Quel rôle jouera l’Autorité palestinienne ? Qui représentera les Palestiniens lors des futures négociations ? Et, surtout, qui aura le droit de répondre à ces questions ?
Ces questions font actuellement l’objet de négociations entre Israël, les États-Unis, les gouvernements arabes, les instances internationales et les acteurs palestiniens eux-mêmes. Les élections s’inscrivent donc dans un combat plus large pour déterminer qui a le droit de façonner la politique palestinienne.
Une lutte plus large
La lutte palestinienne contre Israël ne s’est jamais limitée au terrain militaire.
La lutte armée n’est qu’une expression d’un conflit plus large visant à déterminer si les Palestiniens ont le droit d’exister en tant que peuple politique indépendant, capable de décider qui les représente, de mettre en place des institutions et de définir les conditions dans lesquelles ils vivront.
Israël a cherché à maintes reprises à fixer les limites d’une politique palestinienne acceptable. Bien qu’il traite avec l’Autorité palestinienne depuis des décennies, il revendique toujours le pouvoir de décider quel type de politique palestinienne peut exister.
Une direction qui administre les Palestiniens tout en restant subordonnée au contrôle sécuritaire israélien peut être tolérée. Une force politique qui dépasse ces limites est diabolisée comme une menace pour la sécurité qu’il faut contenir ou éliminer.
Les élections ne sont donc pas une mise en scène destinée à impressionner les gouvernements occidentaux, et les Palestiniens n’ont pas à prouver qu’ils sont suffisamment démocratiques ou politiquement mûrs pour mériter l’autonomie.
Organiser des élections est un acte par lequel les Palestiniens affirment que la question de savoir qui les représente leur appartient avant tout. Les enjeux de ce principe sont apparus clairement en 2006.
Les élections législatives de cette année-là ont été marquées par une forte concurrence, et largement considérées comme reflétant la volonté des électeurs palestiniens : le Hamas a remporté 74 sièges sur 132, battant ainsi le Fatah.
Ce qui a suivi a mis en évidence les limites de l’engagement international en faveur de la démocratie palestinienne : le gouvernement dirigé par le Hamas a été boycotté par le Quartet pour le Moyen-Orient (États-Unis, Union européenne, ONU et Russie), tandis qu’Israël a retenu les recettes palestiniennes.
Le problème n’était pas que les Palestiniens n’aient pas voté dans les règles, mais qu’ils aient désigné le « mauvais » vainqueur. Ils étaient libres de choisir, à condition que leur choix reste dans les limites fixées par d’autres.
Cette expérience devrait inciter les Palestiniens à se méfier de l’argument selon lequel les élections sont importantes parce qu’elles démontrent leur maturité politique à la communauté internationale. Ils ont déjà montré cette capacité il y a vingt ans.
La question qui reste en suspens est de savoir si leurs choix seront respectés s’ils aboutissent à des résultats qui déplaisent à Israël ou aux gouvernements occidentaux.
Effacement politique
Le test immédiat pour savoir si les choix palestiniens seront respectés concerne le Hamas. Le mouvement a déjà dissous le comité par lequel il gouvernait Gaza, et affirme qu’il a l’intention de se présenter aux élections de novembre. Le vice-président palestinien Hussein al-Sheikh insiste sur le fait qu’il ne peut pas se présenter sous son nom propre.
Les Palestiniens pourraient décider que la stratégie militaire du Hamas a échoué de manière catastrophique. Ils pourraient le sanctionner pour les décisions précédant la guerre, leurs conséquences ou encore son bilan au pouvoir. Ils pourraient même le rejeter en bloc. Mais ce jugement doit revenir aux Palestiniens.
L’issue militaire imposée par Israël ne devrait pas automatiquement se transformer en verdict politique sur le poids d’un mouvement palestinien quel qu’il soit au sein de la société palestinienne.
Si le Hamas a perdu son électorat, les élections peuvent le montrer. Si le Fatah bénéficie d’un soutien majoritaire, les élections peuvent le montrer. Si les Palestiniens veulent des candidats indépendants, des dirigeants plus jeunes ou des forces politiques entièrement nouvelles, les élections leur offrent également un moyen de le manifester.
L’alternative est plus dangereuse. Si le Hamas est écarté des urnes et exclu des institutions palestiniennes, sa perte de pouvoir à Gaza peut se transformer discrètement en effacement politique, tandis que le Fatah et l’Autorité palestinienne seraient présentés sur la scène internationale comme les seuls acteurs palestiniens restants autorisés à s’engager en politique.
Les Palestiniens passeraient alors d’une crise à une autre : d’une division factionnelle destructrice à un monopole rétabli sur la représentation palestinienne par un seul courant. On ne renouvelle pas un système politique en éliminant les concurrents avant que les électeurs aient eu l’occasion de les juger.
Le test interne
La simple programmation d’une élection ne suffit pas à elle seule à rendre la politique palestinienne libre. Les dirigeants palestiniens eux-mêmes ont passé des années à restreindre le champ politique, à reporter les élections, à vider les institutions de leur substance et à réprimer leurs opposants.
Ils ne peuvent s’opposer à ce qu’Israël définisse ce qu’est une politique palestinienne acceptable tout en reproduisant la même logique en interne. Les élections doivent donc être véritablement compétitives et permettre aux anciennes factions d’être battues, à de nouvelles forces d’émerger et aux électeurs de sanctionner les dirigeants qui les ont déçus.
Plus les institutions politiques palestiniennes s’affaiblissent, plus il est facile pour d’autres de concevoir la gouvernance palestinienne depuis l’extérieur : de décider quels Palestiniens sont des partenaires acceptables, quelles organisations peuvent participer, qui doit gouverner Gaza et quelles revendications politiques doivent être abandonnées avant qu’on ne les autorise à entrer dans la salle.
Les élections législatives ne libéreront pas la Palestine, ne mettront pas fin au contrôle d’Israël ni ne répareront des décennies d’échecs factionnels. Mais elles peuvent rouvrir un espace qui a dangereusement fait défaut : celui où les Palestiniens déterminent eux-mêmes le poids relatif de leurs forces politiques.
Il y a quelque chose de profondément douloureux à discuter de lois électorales, de coalitions et de sièges parlementaires alors que les Palestiniens de Gaza et de la Cisjordanie occupée luttent encore pour survivre.
De telles questions peuvent, à juste titre, sembler être un luxe, voire une distraction par rapport à une réalité bien plus immédiate.
Mais les Palestiniens n’ont pas le luxe de reporter la politique en attendant que la violence israélienne cesse. L’ordre politique qui succède à une guerre se façonne souvent alors même que les combats se poursuivent, et abandonner ce terrain ne fait que laisser à d’autres le soin de le façonner à leur place.
Préserver la vie politique palestinienne, aussi terre-à-terre que puissent paraître ses mécanismes face à l’énormité de la destruction de Gaza, ne constitue pas un éloignement de la lutte pour la survie palestinienne. Cela en est une partie intégrante.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye



