À Gaza, des comédien·nes palestinien·nes transforment en pièces de théâtre des récits de siège et de perte, tout en étant confrontés aux mêmes peurs et aux mêmes épreuves.

Des comédien·nes palestinien·nes mettent en scène leurs récits de siège et de deuil dans « 50 Minutes in Gaza », une pièce qui retrace la vie quotidienne pendant la guerre [Archives : Jawaher Al Naimi/Al Jazeera]
Par Enas Abu Ghayad, le 19 septembre 2026.
Cheikh Radwan, Gaza – Avant de pouvoir commencer à jouer, Abu Qasai Qaddoura doit trouver de quoi faire du feu.
À six heures du matin, cet homme de 42 ans se rend à pied à un étal de Cheikh Radwan, où sa famille a été déplacée, pour acheter du bois de chauffage. Celui-ci coûte sept shekels (2 dollars) le kilogramme. Lorsqu’il n’a pas les moyens de se le procurer, il cherche autre chose à brûler : du carton, du plastique ou des morceaux de bois récupérés dans des maisons détruites.
Il allume un petit feu pour que sa famille puisse se réchauffer et préparer un repas. Il se lave ensuite les mains pour enlever la suie noire avant de quitter son domicile pour se rendre à la répétition.
Le trajet dure deux heures à pied. Qaddoura évite la route principale, encombrée de gravats et où, selon lui, les tirs israéliens constituent un danger, en empruntant plutôt des ruelles.
Lorsqu’il arrive enfin au lieu de répétition – une tente de fortune en toile et en plastique dressée sur le parking du Centre culturel Rashad al-Shawa de la ville de Gaza –, il a mal aux genoux et peine à reprendre son souffle.
« J’arrive à la répétition. Je suis épuisé, mais je me mets immédiatement au travail car nous n’avons même pas le temps de faire une petite pause », explique-t-il.
Fatigué et silencieux, Qaddoura est affalé sur sa chaise tandis qu’il parle, les mains lourdement posées sur ses genoux. Sur scène, il incarne un médecin piégé dans un hôpital de Gaza. La poupée qu’il berce dans ses bras représente le fils de son personnage. Il n’y a pas d’anesthésiant. Il doit amputer lui-même la jambe de l’enfant. Le bébé meurt.

Abu Qasai Qaddoura incarne un médecin pris au piège dans un hôpital de Gaza dans la pièce « 50 Minutes à Gaza » [Archives : Youssef Fares/Al Jazeera]
La scène s’inspire de l’expérience vécue par un père à Gaza, dont les acteur·ices ont visionné la vidéo.
Jusqu’à présent, Qaddoura n’avait jamais joué. Avant la guerre, il travaillait derrière la caméra en tant que chef de production et technicien du son pour des médias locaux. Les frappes aériennes israéliennes dans le nord de Gaza ont détruit sa maison à al-Tawam.
Aujourd’hui, lui et sa femme, accompagnés de leurs enfants – Ghazal, 15 ans, Qusai, 12 ans, et Sham, 7 ans –, vivent dans une seule pièce sur le toit d’une maison louée, à l’abri d’une bâche en plastique.
Quand il tient l’enfant pendant la répétition, le visage qu’il voit n’est pas toujours celui du fils du personnage.
« Je ne jouais pas seulement un personnage ; je fixais les visages de mes propres enfants », explique Qaddoura. « Chaque fois que je tenais cet enfant sur scène, la terreur me serrait le cœur à l’idée que, demain, cela pourrait être l’un de mes propres fils. Je ne pouvais pas retenir mes larmes, car cette peur me semblait trop réelle. »
Sur scène, Qaddoura ne sort pas de son personnage. Il continue de tenir le garçon dans ses bras jusqu’à ce que le metteur en scène, Ali Abu Yasin, leur demande d’arrêter.
Puis il s’effondre en sanglots, et la répétition s’interrompt. Pendant un quart d’heure, Qaddoura reste assis en silence sur le côté de la scène, buvant de l’eau à petites gorgées, ne sachant pas s’il pourra rejouer cette scène.
« Je me suis souvenu de mes propres enfants, et de la façon dont un père peut se sentir impuissant et brisé face à la blessure de son enfant », explique-t-il par la suite.
Finalement, Ali Abu Yasin, le metteur en scène de la pièce, rappelle les comédien·nes. Qaddoura se lève, reprend sa place et recommence tout depuis le début.
Construire un théâtre
C’est ce qu’Abu Yasin a demandé à ses comédien·nes de faire : prendre les épreuves auxquelles ils tentent déjà de survivre et les transformer en théâtre.
Abu Yasin s’exprime calmement et posément, même au milieu du chaos qui entoure la production. Il a passé 37 ans en tant qu’acteur, dramaturge et metteur en scène, formant des générations d’artistes à Gaza. Ses productions ont été présentées au-delà de l’enclave, notamment en Égypte et en Tunisie, où il a remporté le prix du meilleur acteur au Festival international de théâtre de Tunis.
Mais le paysage théâtral sur lequel il a bâti sa carrière ne cesse de disparaître. Le Centre culturel Al-Mishal a été détruit lors d’une frappe aérienne israélienne en 2018. Le Centre culturel Rashad al-Shawa, situé dans la ville de Gaza, a été endommagé lors d’attaques israéliennes en 2023. En mars 2026, l’UNESCO avait recensé des dégâts sur 164 sites culturels à Gaza depuis le 7 octobre 2023, dont 128 bâtiments présentant un intérêt historique ou artistique.
Pour Abu Yasin, le problème était désormais urgent : où monter une pièce de théâtre quand on n’a plus de théâtre ?
Sa pièce *50 Minutes à Gaza* a vu le jour en avril 2026 sous la forme d’un atelier d’écriture théâtrale soutenu par la Fondation Rosa Luxemburg. Quatorze jeunes hommes et femmes devaient y participer. Alors que la guerre se poursuivait, certains ont été blessés et ont quitté Gaza pour se faire soigner ; d’autres ont été déplacé·es ou n’ont pas pu se rendre jusqu’à l’atelier.
Huit d’entre eux ont finalement participé à la production.
À l’origine, ils s’étaient engagés pour apprendre le métier d’écriture théâtrale. Mais une fois le scénario terminé, les participant·es ont décidé de le jouer eux-mêmes.
La fondation a pris en charge les frais de production de base et a versé aux comédien·nes une modeste rémunération pour leur travail, plutôt qu’un salaire. Qaddoura explique que, sans cela, sa famille survit en grande partie grâce à l’aide humanitaire. Abu Yasin insiste sur le fait que ce n’est pas l’argent qui a poussé les comédien·nes à entreprendre des trajets dangereux et épuisants pour se rendre aux répétitions.
Au contraire, explique-t-il, ce travail est devenu une forme de libération psychologique et émotionnelle : un moyen pour les comédien·nes d’assimiler ce qu’ils vivaient et, en fin de compte, d’offrir un exutoire similaire au public qui subit la guerre autour de lui.
« Nous sommes des gens ordinaires, à la recherche d’eau potable, d’électricité, de camions de ravitaillement et d’un moyen de subsistance pour survivre face à la flambée des prix », explique Abu Yasin.
« Mais lorsque nous montons sur la scène du théâtre, nous nous sentons plus vivants. »

Des comédien·nes interprètent une scène de « 50 Minutes à Gaza », une pièce inspirée de leurs expériences de la guerre, du siège et du déplacement [Archive : Youssef Fares/Al Jazeera]
Au début, il n’y avait pas de scène.
Les comédien·nes s’entassaient dans des tentes en toile dressées directement sur l’asphalte brûlant du parking du Centre culturel Rashad al-Shawa, où le Syndicat des journalistes palestiniens avait installé sa tente et son campement.
Des familles déplacées vivaient de l’autre côté de la toile. L’air sentait la sueur, la poussière et le plastique brûlé. Des disputes et le bruit de la circulation filtraient à l’intérieur. Au-dessus d’eux résonnait le bourdonnement incessant des drones de reconnaissance israéliens.
Au bout de 12 jours, alors que des coups de feu retentissaient dans le quartier, la troupe a de nouveau déménagé.
Cette fois-ci, ils ont répété dans une petite pièce cloisonnée du café Ajwa, un bâtiment partiellement endommagé situé dans le centre-ville de Gaza.
Il n’y avait pas de ventilation. L’électricité était aléatoire. La musique était diffusée depuis un téléphone portable.
Et il n’y avait pratiquement rien pour construire un décor.
Le bois étant rare et de plus en plus prisé comme bois de chauffage, les comédien·nes ont rassemblé des morceaux de bois et des toiles de tente abîmées. Avec l’aide d’un artisan déplacé, ils ont construit le décor eux-mêmes.
« Quand on me pose des questions sur les difficultés, il me semble que la meilleure question est : qu’est-ce qui était disponible ou normal ? », explique Abu Yasin.
« La difficulté résidait dans tout : la pièce a littéralement émergé de sous les décombres, son décor provenait de tentes, et les comédien·nes en étaient encore à s’épousseter la poudre à canon de dessus le corps. »
Certains acteur·ices, comme Qaddoura, ont marché pendant des heures dans des rues détruites pour le rejoindre, arrivant avec de la poussière de gravats sur leurs vêtements.
Puis ils ont commencé à incarner des personnes prises au piège de la guerre.
Apprendre à reconnaitre les sons du ciel
Un jour de mai, l’actrice Iman Ouda répétait une scène dans laquelle elle incarne une femme enceinte nommée Haneen. Son personnage essaie de concevoir un enfant depuis neuf ans, et elle se retrouve désormais piégée à l’intérieur d’un hôpital, accouchant en plein siège.
Au milieu de la scène, une explosion a retenti à proximité après qu’un batiment a été frappé, projetant de la poussière dans la salle de répétition. Les acteur·ices se sont couvert la bouche et le nez et se sont précipités dehors. Puis, presque tous en même temps, ils ont saisi leurs téléphones.
« Quand le bâtiment tremble à cause d’un bombardement à proximité, nous nous arrêtons immédiatement », raconte Qaddoura.
« Je me précipite sur mon téléphone pour appeler ma famille, et à cause de la mauvaise couverture réseau, je vis quelques minutes de véritable terreur. »
Ce n’est qu’après avoir reçu la confirmation que leurs familles étaient en sécurité qu’ils sont retournés à l’intérieur pour reprendre les répétitions.
À 25 ans, Ouda est comédienne depuis six ans. Calme et expressive dans la conversation, elle se tient droite lorsqu’elle parle, ponctuant ses propos de gestes doux et précis. La guerre lui a appris une autre compétence : distinguer les bruits au-dessus d’elle.
Lorsque des hélicoptères Apache ou des drones de reconnaissance se rapprochaient, raconte-t-elle, les comédien·nes continuaient souvent à répéter. Leurs regards se tournaient brièvement vers le ciel ou se croisaient à travers la salle.
« Le lien entre ma véritable personnalité et le rôle, c’est la peur », explique-t-elle. « Allais-je terminer le spectacle et rentrer chez moi, ou que se passerait-il ? Je suis devenue quelqu’un qui a peur de tout, de la perte comme de la joie. »
Parfois, il suffisait d’un nom pour que cette peur et ce sentiment de perte resurgissent avec force.
Lorsqu’Abu Yasin a présenté un personnage appelé « Youssef le disparu », Ouda s’est mise à pleurer. Son propre père s’appelait Youssef. Il avait été tué pendant la guerre. Plus tard, les forces israéliennes ont rasé au bulldozer le cimetière où il avait été enterré ; sa famille n’a plus jamais pu retrouver sa tombe.

Pour Tamer Najm, la frontière entre fiction et réalité est ténue : son rôle dans « 50 Minutes in Gaza » fait écho à sa propre expérience du déplacement et de la paternité pendant la guerre [Archive : Youssef Fares/Al Jazeera]
Pour Tamer Najm, un autre acteur, le parallèle entre la vie et le scénario s’est dessiné à travers la paternité.
Najm, 35 ans, incarne Khaled, un homme qui a passé des années à essayer d’avoir un enfant avec sa femme, avant de se retrouver coincé dans un hôpital lors de leur dernière tentative de FIV.
Avant la guerre, Najm avait économisé pendant des années pour acheter un appartement dans le quartier de Nasser, à Gaza. L’appartement a été détruit.
Avec sa femme enceinte, ils ont alterné entre les maisons d’amis, chez ses beaux-parents, sur les trottoirs et sous des tentes. Leur deuxième enfant est né pendant la guerre.
« Je ne jouais pas le personnage de “Khaled” ; je le vivais », explique Najm.
« J’avais en effet été contraint de fuir avec ma femme enceinte depuis le nord, au milieu des tirs et du danger, terrifié à chaque instant à l’idée qu’elle puisse perdre son bébé. »
Chaque fois que Najm partait en répétition, sa femme s’inquiétait de savoir s’il reviendrait. Avant de partir, il lui disait : « Si tu entends un bombardement près d’ici, ne sors pas ; prends soin de toi et du bébé. »
Puis il sortait pour incarner un homme terrifié à l’idée de perdre sa famille. « Nous partions le cœur serré, sachant qu’à Gaza, sortir signifie revenir soit sain et sauf, soit dans un linceul. »
Pourtant, pour Najm, rester chez lui n’était pas forcément le choix le plus sûr sur le plan émotionnel. Après avoir perdu sa maison et avoir été déplacé à plusieurs reprises avec sa femme enceinte, il voyait dans le théâtre un moyen de résister au désespoir et d’assimiler ce qu’il avait vécu. Le théâtre, estimait-il, lui permettait non seulement d’affronter son propre traumatisme, mais aussi de le consigner – et de transmettre une partie de l’expérience de Gaza au-delà des lieux où ils la vivaient.
Soirée d’ouverture
Finalement, Abu Yasin leur a trouvé une scène.
La Fondation A.M. Qattan a mis à disposition son centre culturel situé rue Al-Wehda, à Gaza. Ce centre était resté fermé et inaccessible pendant les premières phases du projet en raison de la situation sécuritaire, des coupures d’électricité généralisées et des dégâts subis dans les environs.
Quoi qu’il en soit, explique Abu Yasin, le projet avait simplement débuté comme un atelier d’écriture : la troupe n’a contacté les structures culturelles institutionnelles qu’une fois le scénario achevé, la distribution des rôles effectuée et la pièce prête à être jouée sur scène.
Plusieurs acteurs s’étaient déjà produits dans cette salle avant la guerre. Après des mois passés sous des tentes, sur du bitume et dans des pièces exiguës, ils étaient de retour dans un théâtre.
Quelques jours seulement avant la première, prévue le 19 juillet, un missile israélien a frappé à proximité pendant une répétition. Le bâtiment a tremblé, tandis que des débris tombaient du plafond. Puis des cris ont retenti depuis l’extérieur.
Cinq personnes ont été tuées à proximité, ont rapporté des secouristes de Gaza à la presse locale.
Le 19 juillet, ils se sont préparés à accueillir leur premier public.
À 16 h 30, les spectateurs remplissaient déjà la salle d’environ 150 places. L’entrée était gratuite.
Derrière le rideau, Ouda tremblait. « J’avais tellement peur que le courant soit coupé, ou qu’un bombardement ait lieu à proximité et nous oblige à interrompre la pièce en plein milieu de la représentation. »
Il n’y avait pas de costumes sophistiqués. Ils portaient des vêtements de tous les jours récupérés dans des tentes de réfugiés et se maquillaient tant bien que mal à l’aide de miroirs fissurés et à la lumière de leurs téléphones.
À 17 h, les lumières se sont éteintes.

Le metteur en scène Ali Abu Yasin s’adresse au public après la représentation de « 50 Minutes à Gaza », une pièce qui, selon lui, a vu le jour « sous les décombres de la guerre » [Archive : Youssef Fares/Al Jazeera]
Qaddoura est monté sur scène et s’est glissé dans la peau du médecin incapable de sauver son fils. Ouda est devenue Haneen, accouchant sous le siège. Najm est devenu Khaled, s’efforçant de protéger la famille qu’il avait mis des années à fonder.
Pendant 50 minutes, les comédien·nes ont incarné des versions des vies qu’ils avaient apportées avec eux au théâtre.
Parmi les spectateurs se trouvait la fille de Najm, âgée de cinq ans, son aînée. Son deuxième enfant, le bébé que sa femme portait pendant leur déplacement forcé, était né pendant la guerre.
Elle a pleuré en voyant son père sur scène, couvert de poussière et vêtu de haillons. Après la représentation, elle a pris dans ses bras l’une des poupées servant d’accessoire.
« Papa, j’ai pleuré quand je t’ai vu pleurer sur scène parce que tu avais exactement le même air qu’à la maison quand tu es stressé ou que tu t’inquiètes pour nous. »
Sa femme lui a dit : « Je n’avais pas l’impression de regarder un comédien ; je te regardais toi, et nos véritables difficultés à la maison. J’avais l’impression que tu avais ouvert la porte d’entrée de notre maison à tout le public. »
La pièce a fait une tournée à Gaza de fin juillet à août, avec des représentations à Daraj, Deir el-Balah, Nuseirat et Khan Younis. Dans une salle de mariage à Khan Younis, la troupe affirme que plus de 500 personnes étaient présentes.
« Ce spectacle était un message adressé à l’occupant qui a détruit tous les théâtres de Gaza : le théâtre ne peut pas être détruit », dit-il.
« Il faut des créateur·ices de théâtre, des auteur·ices et des metteurs en scène, et même si les salles sont détruites, nous pouvons jouer dans la rue. »
Alors que le rideau fait d’un drap de coton tombe et que les lumières de la scène s’éteignent, les 50 minutes de Qaddoura sont terminées.
Il rassemble sa famille et entame le trajet du retour. Sa fille Sham, âgée de sept ans, s’est endormie ; il la porte donc dans ses bras.
Dehors, les rues sont plongées dans l’obscurité. La famille utilise ses téléphones portables pour s’éclairer tandis que des tirs d’artillerie résonnent au loin à travers Gaza.
Lorsqu’ils atteignent la chambre sur le toit où ils logent, Qaddoura dépose Sham. Les autres enfants attendent toujours de manger.
Il reprend donc la tâche qui a marqué le début de sa journée. Qaddoura allume un feu. Puis, avec sa femme, il se met à préparer le dîner.
Source : Al Jazeera
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



