
Le campement étudiant à l’Université de Barcelone en mai 2024 (Photo : Acampada per Palestina Barcelona).
Par Maria Maggiore, Konstantina Maltepioti, Ludovica Jona, Leila Minano et Erell Renaudeau, le 9 septembre 2026
Un peu plus d’un an après le début du conflit entre Israël et Gaza, un responsable de l’agence de recherche de la Commission européenne a reçu une lettre d’un cabinet d’avocats bruxellois.
Spécialisé en droit européen et dont les bureaux se trouvent à proximité du Palais de Justice, ce cabinet, Kesher, représentait l’université de Tel-Aviv et l’Institut Weizmann des sciences, deux des principales institutions universitaires israéliennes.
« Il n’y a aucun motif valable pour exclure des institutions de recherche israéliennes au nom de l’éthique d’une action spécifique faisant l’objet d’un financement ou… au nom des principes relatifs aux droits de l’homme », a écrit le fondateur de Kesher, Yohan Benizri, le 12 novembre 2024.
Cette lettre de 14 pages, transmise à Investigate Europe, constituait une riposte aux tentatives de l’université de Gand visant à exclure ces deux entités du programme de recherche de l’Union européenne « Horizon Europe », doté de 95 milliards d’euros.
Gand se bat depuis des années pour se retirer des projets Horizon impliquant des « partenaires israéliens problématiques » en raison de liens présumés avec l’État, son armée ou ses services de sécurité. En mai 2024, le Comité sur la politique des droits de l’homme et la recherche à double usage de l’université belge avait conseillé à l’établissement de mettre fin à tous ces partenariats en raison de « l’escalade de la guerre et de l’ampleur des violations des droits de l’homme à Gaza ».
En mars 2026, l’université a annoncé qu’elle s’était retirée avec succès d’Osteonet, un projet de modélisation 3D de tissus osseux impliquant l’université de Tel-Aviv, une institution dont les liens avec les Forces de défense israéliennes (FDI) sont connus.
Gand est l’une des rares universités à s’être retirée d’un projet Horizon en vertu de sa politique en matière de droits de l’homme.
Un porte-parole de l’université de Gand a déclaré à Investigate Europe qu’elle « restait pleinement engagée à mettre en œuvre sa politique relative aux collaborations institutionnelles avec Israël sans exception », et qu’elle avait entamé les procédures de retrait de cinq autres projets Horizon impliquant des partenaires israéliens.
L’université de Tel-Aviv et l’Institut Weizmann des sciences n’avaient pas répondu aux demandes de commentaires au moment de la publication.
L’université de Gand fait partie des dizaines d’universités européennes qui ont annoncé leur intention de rompre leurs liens ou de suspendre leur collaboration avec des institutions universitaires israéliennes en raison de leurs liens avec le secteur de la défense, à la suite des attaques militaires israéliennes généralisées menées à Gaza depuis octobre 2023.
Cependant, malgré les déclarations publiques des universités et les manifestations étudiantes, beaucoup ont vu leurs efforts dans ce sens contrariés.
Une enquête de six mois menée par Investigate Europe et Reporters United révèle comment Kesher fait partie d’un réseau d’acteurs s’efforçant d’entraver la décision des universités de mettre fin à leurs collaborations avec des partenaires israéliens.
Au cœur de ce réseau se trouve l’Association des dirigeants des universités israéliennes, un groupe influent composé de personnalités de haut rang issues des neuf principales universités de recherche d’Israël.
Connue sous son acronyme hébreu VERA, cette association est composée de présidents d’université, de recteurs et de directeurs généraux qui œuvrent en faveur de l’enseignement supérieur. Depuis 2023, cependant, VERA est à l’avant-garde du mouvement contre le boycott académique, s’efforçant de contrer ce qu’elle considère comme une « grave menace » pour le monde universitaire israélien.
« La participation au programme Horizon apporte non seulement un soutien financier inestimable et irremplaçable, mais permet également aux chercheur·euses israélien·nes de nouer des partenariats de recherche… et d’influencer de l’intérieur l’agenda scientifique et universitaire européen », indiquait un rapport de la VERA datant de mai 2026.
Lors d’une séance du Parlement israélien en septembre 2025, VERA a indiqué aux députés présents avoir dépensé 800 000 dollars (687 000 euros) en frais juridiques au cours des deux dernières années afin de préserver la participation d’Israël à des initiatives de recherche.
« Chaque programme Horizon comporte des axes spécifiques dans le domaine du cyberespace, de l’intelligence artificielle, etc. », a déclaré Emmanuel Nahshon, président du groupe de travail anti-boycott de VERA. « Cela nous permet de prendre part aux avancées les plus pointues dans le domaine scientifique. Si nous ne sommes pas présents, nous serons tout simplement laissés pour compte. »
Des documents mis au jour par Investigate Europe, notamment des comptes rendus de réunion, des rapports d’avancement et des notes internes, détaillent la myriade de stratégies utilisées par VERA et ses alliés pour contrecarrer les boycotts à travers le continent.
Un champ de bataille juridique
Dans un tableur intitulé « VERA State of Affairs » (État des lieux de VERA), découvert via un lien enfoui sur le site web de VERA, Kesher répertorie 27 universités réparties dans neuf pays européens avec lesquelles elle est intervenue au sujet d’« incidents » de boycott pour le compte de l’association.
Beaucoup semblent concerner des collaborations avec des institutions israéliennes.
La liste détaille le type de mesures prises par le cabinet d’avocats dans chaque cas, qu’il s’agisse d’envoyer des lettres de mise en demeure, de collaborer avec des cabinets d’avocats locaux ou de faire pression sur les autorités nationales pour obtenir leur soutien.
Dans un « rapport intermédiaire » d’accompagnement daté de janvier 2025, Kesher expose les « préoccupations les plus urgentes » auxquelles son action en Europe est confrontée.
Il décrit des « attaques coordonnées menées par différentes universités, collaborant au sein de groupes », citant notamment le travail de l’université de Gand aux côtés d’autres universités flamandes. Le rapport affirme également que « les universités tentent de plus en plus de devancer l’argument de la discrimination en s’appuyant sur des obligations de droit international ou sur des décisions “éthiques” ciblées ».
Il détaille également les stratégies que VERA pourrait adopter pour contrer les mouvements de boycott, notamment « cibler les financements afin d’imposer un coût disproportionné aux institutions pratiquant le boycott » et de les dissuader de poursuivre leurs actions.
Les avocats ont conseillé à VERA de « développer ensemble un contre-discours plus solide pour contrer l’argument selon lequel les boycotts sont “nécessaires” pour se conformer aux obligations internationales, ou “moralement impératifs” ».
Dans un autre dossier Google Drive du site web de VERA découvert par Investigate Europe, une mine de fichiers intitulés « rapports de veille des réseaux sociaux » révèle comment l’association suit les opinions critiques et les annonces sur les différentes plateformes sociales.
Netta Barak-Corren, membre de VERA et professeure à l’Université hébraïque de Jérusalem, où l’association a son siège, s’est clairement exprimée sur la nécessité de s’attaquer de front au mouvement de boycott.
« Les champs de bataille du huitième front d’Israël s’étendent des amphithéâtres et des cours des universités aux commissions de régulation et aux tribunaux chargés de faire respecter ces lois », a déclaré Mme Barak-Corren en 2024. « Les soldats dont nous avons besoin pour mener cette bataille sont des avocats ».
Par ailleurs, le procès-verbal d’une réunion du gouvernement israélien tenue en janvier de cette année révèle que le Conseil de l’enseignement supérieur, l’autorité publique chargée des politiques universitaires, s’apprête à ouvrir un nouveau bureau destiné à « lutter contre le boycott universitaire », doté d’un financement public de six millions de shekels (1,7 million d’euros) pour 2026.
Le Conseil de l’enseignement supérieur a déclaré que cela marquait « un passage d’une politique réactive à une approche offensive et proactive » et visait à « mettre en place une stratégie globale et durable, axée tout particulièrement sur l’Europe occidentale ».
Les universités sous pression
À la suite de l’arrêt rendu en janvier 2024 par la Cour internationale de justice, qui a estimé qu’il était plausible que les actes d’Israël à Gaza puissent constituer des violations de la Convention sur le génocide, et de la vague de campements étudiants qui a vu le jour dans les universités du monde entier, les inquiétudes concernant les liens avec des entités israéliennes se sont intensifiées.
Puis, en novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre Benjamin Netanyahou et d’autres membres de son gouvernement.
Dans ce contexte, plusieurs universités européennes ont cherché à se retirer de projets de recherche impliquant des entités israéliennes, en particulier celles liées à des programmes militaires.
La prestigieuse université de la Sorbonne, à Paris, a notamment été prise pour cible par VERA et Kesher. Une motion a été présentée à plusieurs reprises au conseil d’administration de l’université, demandant la résiliation des partenariats universitaires avec des universités israéliennes.
Dans des documents internes obtenus par Investigate Europe, Kesher décrit comment elle a réussi à faire échouer cette initiative, en invoquant la « collaboration étroite » de l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka. Kesher a ajouté avoir reçu un soutien supplémentaire d’ailleurs : « Le président de la communauté juive, en collaboration avec d’éminentes personnalités politiques françaises (notamment d’anciens ministres et le président de région), travaille en étroite coordination et s’efforce activement de retirer cette proposition de l’ordre du jour. »
Selon plusieurs sources au sein du conseil d’administration de l’université, la motion a finalement été rejetée à plusieurs reprises.
L’ambassade d’Israël en France a déclaré à Investigate Europe qu’elle « nie catégoriquement qu’une quelconque communication ait eu lieu » entre l’ambassadeur Zarka et Kesher ou VERA.
Un porte-parole a toutefois précisé que les ambassades d’Israël « s’engagent activement dans des initiatives diplomatiques visant à empêcher » les boycotts universitaires en Europe et ailleurs.
La Sorbonne a déclaré n’avoir jamais communiqué avec Kesher ni avec l’ambassade d’Israël à ce sujet, ajoutant que l’université « n’a fait l’objet d’aucune influence extérieure ni d’aucune tentative d’influence concernant les motions présentées à ses instances dirigeantes ».
L’université de Grenade, en Espagne, est quant à elle engagée depuis deux ans dans une bataille juridique pour se défendre contre une action en justice intentée par l’ACOM, un groupe de pression pro-israélien qui a contesté la décision de l’université de rompre ses liens universitaires avec des institutions israéliennes.
Après deux décisions de justice contradictoires, l’affaire a désormais été portée devant la Cour suprême espagnole. Un arrêt, qui n’est pas attendu avant l’année prochaine, pourrait constituer un précédent important.
L’ACOM a intenté des actions en justice contre huit universités espagnoles, alléguant que la suspension des relations est discriminatoire. Cet acronyme signifie Action et Communication au Moyen-Orient, et l’organisation se définit comme une « organisation espagnole, non confessionnelle et indépendante qui renforce les relations entre l’Espagne et Israël ».
En réponse à cette enquête, la porte-parole de VERA, Anat Paz, a déclaré à Investigate Europe : « Exclure des partenaires de recherche ou boycotter des scientifiques en raison de leur origine nationale constitue une violation directe de la liberté académique et des normes européennes en matière de lutte contre la discrimination. VERA fait appel à un conseiller juridique dans le seul but de protéger les chercheur·euses israélien·nes contre une telle discrimination illégale et de veiller à ce que les partenariats scientifiques ne soient pas compromis par des campagnes politisées. »
Elle a ajouté que la participation israélienne aux projets Horizon « repose sur l’excellence scientifique » et que ses universités sont régies par « des dispositifs complets garantissant le respect des règles civiles et éthiques, sous la supervision de la Commission européenne ».
Kesher, l’ACOM et le Conseil de l’enseignement supérieur n’ont pas répondu aux demandes de commentaires. L’université de Grenade n’a pas répondu lorsqu’elle a été contactée pour un commentaire.
L’argument de la discrimination ?
La Commission européenne a toujours défendu la participation des entités israéliennes. En 2021, Israël a signé un accord spécifique relatif à « Horizon Europe », le plaçant sur un pied d’égalité avec les pays de l’UE participants au programme.
Aucune institution israélienne n’a encore été suspendue d’un projet pour avoir enfreint les valeurs éthiques énoncées à l’article 14 de la convention de subvention Horizon Europe. Celui-ci stipule que « l’action doit être menée conformément aux normes éthiques les plus élevées ainsi qu’au droit de l’Union européenne, au droit international et aux législations nationales applicables en matière de principes éthiques ».
Une lettre adressée en juillet 2024 par la commissaire européenne à la recherche de l’époque, Iliana Ivanova, à VERA a clairement exposé cette position : « Une résiliation fondée uniquement sur la nationalité serait inappropriée et constituerait une discrimination interdite par l’accord d’association. »
La commissaire bulgare a ensuite rassuré les membres de VERA : « Soyez assurés que la liberté académique, telle qu’énoncée dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, fait partie des droits fondamentaux qui s’appliquent aux institutions de l’UE et aux États membres lorsqu’ils appliquent le droit de l’Union. »
Ce même principe a été réaffirmé fin 2025, lorsque la nouvelle commissaire européenne à la recherche, Ekaterina Zaharieva, a déclaré que « les actions ou comportements de l’État d’Israël ne peuvent être automatiquement imputés aux entités israéliennes participant à Horizon Europe».

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, recevant un diplôme honorifique de l’université Ben Gourion du Néguev, en Israël, en 2022 (Photo :instagram.com/ursulavonderleyen).
Russie et Israël : deux poids, deux mesures ?
Les responsables affirment souvent que, pour suspendre des projets avec des entités israéliennes, il faut d’abord suspendre l’accord d’association UE-Israël, ce qui nécessite l’unanimité des États membres ou, dans le cas des accords commerciaux, une majorité qualifiée.
« Mais cela n’a rien à voir avec le respect des valeurs éthiques énoncées à l’article 14 de la convention de subvention type d’Horizon Europe, qui concerne tous les bénéficiaires, même parmi les pays de l’UE », a déclaré le professeur Yiorgos Vassalos, chercheur à l’Université libre de Bruxelles.
Le 4 mars 2022, moins de 10 jours après les premières attaques russes sur Kiev, la Commission a annoncé qu’elle avait suspendu tous les versements destinés à 29 projets de recherche russes en cours, pour un montant total de 12,6 millions d’euros. Puis, le 8 avril 2022, la Commission a officialisé cette décision en même temps que l’adoption d’un cinquième train de sanctions contre la Russie.
« La Commission tente de trouver des prétextes juridiques, alors que la question en jeu est très simple », a déclaré M. Vassallos. « Il existe une multitude de preuves de violations des droits de l’homme en Israël, bien plus que ce que l’on peut constater dans n’importe quel autre conflit. »
En juillet 2025, la Commission européenne a proposé de suspendre la participation d’Israël à certains programmes Horizon liés au Conseil européen de l’innovation, une mesure qui est restée bloquée au Conseil depuis lors, faute de majorité parmi les États membres.
Une enquête récente d’EUobserver a par ailleurs révélé que le service juridique de la Commission elle-même avait indiqué à celle-ci dès 2017 qu’elle était habilitée à suspendre la coopération avec Israël, notamment en ce qui concerne les subventions scientifiques d’« Horizon Europe » et le programme d’échange d’étudiants Erasmus, sans attendre un vote formel.
Un porte-parole de la Commission a rejeté toute comparaison entre la participation israélienne et la participation russe aux projets «Horizon Europe», ajoutant que toute demande visant à mettre fin à la participation d’Israël à des projets est évaluée au cas par cas.
Il a ajouté : « On ne peut exclure que les résultats d’un projet donné, bien qu’initialement destinés et financés uniquement pour des applications civiles, puissent par la suite être développés pour aboutir à des technologies à double usage. »
Horizon Europe 2028-2034
Des négociations sont actuellement en cours à Bruxelles concernant les règles du prochain programme Horizon Europe pour la période 2028-2034.
Certains députés européens souhaitent l’intégration d’un cadre plus clair permettant aux universités de se retirer d’un projet. Des efforts sont également déployés pour limiter le rôle des pays dans les projets à double usage ou liés à la défense.
« Notre objectif est de mettre en avant l’article 14 sur les principes éthiques, en tant que condition préalable à la participation à un projet, afin qu’un État – en l’occurrence Israël, mais cela pourrait bientôt concerner un autre pays associé – soit exclu d’emblée », a déclaré à Investigate Europe la députée européenne Lina Galvez, rapporteure du groupe des Socialistes et Démocrates au Parlement européen.
De son côté, le mouvement israélien contre le boycott académique suit de près ces négociations.
« Le véritable danger, c’est le prochain programme Horizon », a déclaré Emmanuel Nahshon, de VERA, « car, dans l’état actuel des choses, si la discussion avait lieu aujourd’hui, il n’est nullement certain qu’Israël serait accepté dans le nouveau programme Horizon. »
Source : Euobserver
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



