Dans le piège mortel des bâtiments effondrés et bombardés de Gaza

Alors que plus de 40 000 Palestinien·nes se réfugient dans des bâtiments menacés d’effondrement et qu’un hiver « cauchemardesque » approche, la Protection civile de Gaza met en garde contre une catastrophe évitable qui se profile sous nos yeux.

Par Mohamed Al-Astal, le 18 septembre 2026.

Des familles palestiniennes vivent au milieu des ruines de bâtiments endommagés et menacés d’effondrement à Khan Younès dans le sud de la bande de Gaza, le 17 septembre 2026. (Photo : Tariq Mohammad/APA Images)

Amr Adas extrait des décombres de l’immeuble Al-Sa’ada ce qui reste des vêtements de sa famille, tandis que des amis le soutiennent pour l’empêcher de s’effondrer. Le bâtiment s’est écroulé sur les familles déplacées qui s’y étaient réfugiées, parmi lesquelles se trouvaient sa femme et ses cinq enfants. Il range chaque objet dans un sac de farine vide. Lorsqu’il tombe sur les vêtements de ses deux enfants, Bilal, 6 ans, et Dunia, 12 ans, qui ont perdu la vie lors de l’effondrement de l’immeuble tôt mercredi matin, il fond en larmes.

Ses cris s’élèvent du côté est du site, se mêlant au bruit des bulldozers qui déblayent les décombres depuis l’ouest pour la deuxième journée consécutive. Amis et voisins tentent de le calmer, certains par des paroles, d’autres en lui citant des versets du Coran sur la patience.

« Ce n’est pas la volonté de Dieu », crie-t-il à la cantonade. « C’est le silence du monde face à notre anéantissement. C’est l’absence du moindre soutien pour trouver un abri sûr. Cela nous oblige à accepter n’importe quel endroit où nous loger, aussi dangereux soit-il. »

Adas, 37 ans, s’agenouille à l’endroit où il a été secouru, au milieu des décombres et de la poussière. Il montre du doigt ce qu’était auparavant la chambre de ses enfants. Deux d’entre eux sont morts, trois ont survécu : Sama, 14 ans, gravement blessée ; Malak, 10 ans, victime d’une fracture du bassin ; et Mennatullah, âgé d’un an et demi.

Il se souvient que lorsque l’effondrement a commencé à 2 h 45 du matin, il s’est précipité pour protéger le bébé, mais sa femme, Nawal, 32 ans, l’avait déjà recouverte de son propre corps. Il les a serrées toutes les deux dans ses bras tandis que le bâtiment s’écroulait autour d’eux, criant à ses autres filles qui se trouvaient dans la pièce voisine : « Venez ici, venez ici. »

« Le bâtiment a continué de s’effondrer pendant quelques minutes, tout tombait sur nous, et je n’entendais rien d’autre que le bruit des briques et du béton », raconte Adas. « J’entendais les cris de mes quatre enfants dans la pièce voisine, mais je ne pouvais pas bouger, et j’arrivais à peine à prononcer quelques mots dans l’espoir de les rassurer. »

« Tout à coup, le silence s’est abattu sur les lieux une fois l’effondrement terminé, et les voix de mes enfants qui m’appelaient se sont tues elles aussi, particulièrement celles des deux enfants qui ont perdu la vie », témoigne t-il. « Lorsque les voix de mes enfants se sont tues, j’ai vécu le moment le plus douloureux de ma vie : j’étais à quelques mètres d’eux et je n’ai pas pu les sauver. » L’effondrement de l’immeuble Al-Sa’ada n’est pas un incident isolé. Selon la dernière analyse satellite de l’UNOSAT, basée sur des images datant de juillet 2026, environ 78 % de l’ensemble des structures de Gaza ont été endommagées ou détruites depuis octobre 2023 — dont environ 282 904 logements endommagés.

Les équipes de la protection civile palestinienne recherchent des survivant·es parmi les décombres de la tour Saadah, qui s’est effondrée à Gaza le 17 septembre 2026. (Photo : Mohamed al-Astal)

Alors que l’immeuble Al-Sa’ada s’effondrait, Adas ne savait pas au départ s’il s’agissait d’une frappe israélienne ou d’un effondrement. Il a entendu des voisin·es crier : « Y a-t-il des survivants ? » et a répondu une fois : « Nous sommes là, sauvez-nous », avant de ne plus pouvoir parler. Sa femme a continué à appeler à l’aide jusqu’à l’arrivée des secouristes, qui ont braqué une lampe dans leur direction et ont déblayé les décombres à mains nues et à l’aide d’outils rudimentaires. Adas a expliqué qu’il avait été coincé sous des pierres et un pilier en béton.

Adas, qui était mécanicien moto avant la guerre et qui est au chômage depuis, a témoigné qu’il avait accepté de vivre dans cet immeuble bombardé parce qu’il n’y avait nulle part ailleurs où aller. « L’occupation a détruit ma maison à Zeitoun, à l’est de la ville de Gaza, qui se trouve désormais dans la zone de danger, et il n’y avait de place nulle part ailleurs », a-t-il relaté. « Certains spécialistes nous ont dit que l’endroit était dangereux et menaçait de s’effondrer, mais nous n’avions pas d’autre choix. Je ressens une immense culpabilité d’avoir accepté ce choix et d’avoir perdu deux de mes enfants, mais je jure devant Dieu que nous n’avions pas d’autre alternative. »

« Un crime commis aux yeux du monde entier »

Muhammad al-Sawtari, 30 ans, se trouvait également sur les lieux, à la recherche des effets personnels éparpillés de sa famille. Sa femme, légèrement blessée, a dû quitter l’hôpital car elle allaitait leur fille de deux mois, Misk. Leur fille aînée, Sham, âgée de 9 ans, a été gravement blessée et admise en soins intensifs. Leurs deux autres filles ont également été blessées.

« Aujourd’hui, certaines institutions locales et internationales se sont empressées de déblayer les décombres et d’extraire les victimes », a fait remarquer al-Sawtari. « Et s’ils avaient agi avant cela et nous avaient fourni un logement digne ? Tout le monde nous avait mis en garde contre cet endroit, mais personne ne nous a proposé d’alternative, et ils nous ont laissés dans un immeuble dangereux. »

« Je ne sais pas encore si ma fille aînée survivra, et je ne sais pas où nous irons maintenant, puisque toutes nos affaires sont ensevelies sous les décombres », a-t-il ajouté. « C’est un crime qui s’est produit au vu et au su du monde entier, et l’ONU ainsi que les institutions internationales présentes à Gaza doivent agir immédiatement pour contraindre les forces d’occupation à autoriser l’entrée de maison mobiles, afin que nous puissions vivre avec un minimum de dignité. Il n’y a pas d’alternative, et s’il en existe, ce ne sont que des tentes usées en tissu ou en plastique. À présent, nous ne rêvons plus que d’un toit et de murs, même s’ils s’effondrent. »

Les matériaux de construction classiques étant bloqués par le blocus israélien, il n’existe aucun moyen concret de reconstruire. Et alors que les déplacements se poursuivent, le seul abri disponible pour des dizaines de milliers de familles est constitué par les ruines de ce qui a déjà été détruit.

Des familles palestiniennes vivent au milieu des ruines de bâtiments endommagés et menacés d’effondrement à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 17 septembre 2026. (Photo : Tariq Mohammad/APA Images)

« Tout nous conduit à la mort, mais nous nous accrochons à la vie. »

À quelques centaines de mètres de là, Khaled Shabat, 33 ans, mangeait un repas provenant d’une cuisine collective voisine avec sa femme, sa sœur et ses quatre enfants : Abd al-Hai, 10 ans, Asala, d’un an sa cadette, et les jumelles Lana et Dana, 5 ans. Chômeur, Shabat vit au quatrième étage d’un bâtiment de l’Université islamique bombardé, séparé d’un couloir intérieur par un mur menaçant de s’effondrer, avec un plafond fissuré, des bords de plancher ouverts et dangereux, et une roquette non explosée à proximité.

Déplacé depuis les premiers jours de la guerre, Shabat a déménagé onze fois à travers la bande de Gaza avant de se retrouver ici, le seul endroit inoccupé disponible lorsqu’il est revenu d’al-Mawasi lors de la dernière trêve en octobre 2025. « Nos maisons à Beit Hanoun ont été détruites, et cette zone se trouve désormais derrière la ligne jaune », a-t-il déclaré. « Cette option mortelle était la seule qui s’offrait à nous. Nous sommes prêts à partir si les institutions compétentes nous fournissent des mobil-homes. Mais des tentes ? Dieu nous en préserve ! C’est là-dedans que nous avons vécu nos jours les plus difficiles. »

Shabat estime que mourir dans un immeuble est plus supportable que de vivre sous une tente, et préfère encore mourir sous les bombes plutôt que sous les décombres. « Nous ne voulons pas passer notre temps avec l’impression d’être dans un cimetière qu’est un immeuble bombardé », a-t-il assuré. « Tout nous conduit à la mort, mais nous nous accrochons à la vie, et nous considérons que rester dans n’importe quel immeuble, c’est la vie, tandis que la tente, c’est la mort véritable.»

Des Palestinien·nes vivent dans des tours d’habitation endommagées et sous des tentes dans le nord de la bande de Gaza, alors que des informations font état de l’effondrement de bâtiments dans la bande de Gaza, le 17 septembre 2026. (Photo : Bilal Osama/APA Images)

Un hiver « cauchemardesque » se profile

Mahmoud Basal, porte-parole de la Défense civile de Gaza, a alerté que l’hiver à venir s’avérerait être un « cauchemar », car les bâtiments bombardés risquent davantage de s’effondrer sous l’effet de la pluie et du vent. Il a averti que plus de 40 000 Palestinien·nes vivaient dans plus de 2 000 bâtiments détruits et menaçants d’effondrement, dont l’état structurel nécessite une démolition et non une occupation.

L’immeuble al-Sa’ada, a-t-il précisé, avait été bombardé par l’aviation israélienne en novembre 2023, et plus de 100 personnes s’y étaient installées au cours de l’année écoulée. « Certains déplacés sont partis, et les autres dormaient lorsque l’effondrement majeur s’est produit à 2 h 45 », a-t-il relaté. « Certains ont réussi à s’enfuir en quelques instants, tandis que les autres se sont retrouvés piégés sous les décombres. Certains sont morts, d’autres ont été blessés. »

« Nous avons extrait 45 survivant·es dès notre arrivée sur les lieux, quelques minutes seulement après l’effondrement, à l’aide de nos mains et d’outils rudimentaires, sans aucune machine. Nous avons ensuite demandé l’aide de la délégation égyptienne, qui a fourni des pelleteuses, et la Croix-Rouge a amené une pelleteuse à 7 heures du matin », a raconté Basal.

Les équipes de la défense civile palestinienne recherchent des dizaines de corps et de personnes disparues, ensevelies sous les décombres d’un immeuble résidentiel qui s’est effondré à Gaza, le 17 septembre 2026. (Photo : Mohammed Salha/APA Images)

La Défense civile ne dispose actuellement que de 15 véhicules d’ambulance, d’extinction d’incendies et de secours, contre environ 75 avant la guerre. Elle ne possède ni bulldozer ni engin de chantier. Les institutions de l’ONU n’ont pas d’autre solution d’hébergement à proposer aux habitant·es que des tentes, que ces dernier·es refusent systématiquement. La Défense civile détient une liste détaillée des bâtiments menacés d’effondrement, presque tous habités, dont les résident·es refusent d’évacuer sans mobil-homes, une solution qu’Israël refuse d’autoriser à Gaza, selon les institutions de l’ONU.

Il a déclaré que la démolition de ces bâtiments menacés d’effondrement nécessitait des moyens totalement indisponibles à l’heure actuelle, mais a présenté un plan sur un an réalisable avec une cinquantaine d’engins de chantier, ainsi qu’une solution de remplacement adaptée pour les familles déplacées qui y vivent.

Basal a qualifié l’inaction de la communauté internationale de complicité : « Ne sommes-nous pas, à Gaza, des êtres humains qui méritons de vivre comme tout le monde ? « Pourquoi ce silence et cette faiblesse face à l’occupation ? Le monde est complice de ces crimes. »

Cet article a été publié en collaboration avec Egab.

Mohamed Al-Astal

Mohamed Al-Astal est un journaliste qui travaille depuis Gaza pour des médias régionaux et internationaux, tant à la radio que dans la presse écrite et en ligne. Son travail porte principalement sur les questions humanitaires et environnementales ; il propose ainsi des reportages sur le terrain, réalisés depuis l’intérieur de Gaza, à un public international.

Source : Mondoweiss

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine

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