Débunker la dernière liste israélienne de journalistes « terroristes » à Gaza

Les preuves retenues contre les 170 professionnel·les des médias cité·es dans « The Press Files » comprennent des pages vierges, des documents manifestement modifiés et des extraits invérifiables.

Par Muhammad Shehada, le 7 octobre 2026

Cette capture d’écran montre les 170 journalistes palestinien·nes que l’armée israélienne qualifie de « terroristes » dans une vidéo annonçant la publication des « Press Files », le 1er octobre 2026. (Tsahal/YouTube)

Omar Abd Rabou est bien connu à Gaza pour ses critiques à l’égard du Hamas. Il a condamné à plusieurs reprises les événements du 7 octobre, les qualifiant de « pire jour de [sa] vie ». L’année dernière, il aurait été enlevé et agressé par des individus affiliés au Hamas. Plusieurs médias israéliens ont parlé de lui en termes élogieux. Et bien qu’Israël ait tué cinq de ses frères et sœurs, il continue de militer pour la paix et de dénoncer l’extrémisme.

La semaine dernière, Abd Rabou a été choqué de découvrir que l’armée israélienne avait inscrit son défunt frère, Mohammed, sur « The Press Files » : une nouvelle liste de 170 journalistes et professionnel·les des médias palestiniens qu’Israël a tué·es pendant la guerre de Gaza et qu’il qualifie de « terroristes ».

Abd Rabou a immédiatement rejeté ces accusations, affirmant sur X que son frère était « un journaliste légitime » et un « membre officiel du Syndicat des journalistes palestiniens ». Autrefois salué par les Israéliens comme une victime du Hamas, Abd Rabou a rapidement été submergé sur les réseaux sociaux par des comptes israéliens qui le provoquaient et se moquaient de lui pour avoir contesté les affirmations de l’armée concernant son frère.

Ce qui est encore plus choquant, c’est l’absence totale de preuves à l’encontre de Mohammed : pas de communiqué nécrologique d’un groupe armé, pas de photos compromettantes, pas de carte d’identité militaire, pas de documents prouvant son appartenance. Sa page se borne à indiquer qu’il était un « agent militaire » appartenant au Hamas, et affirme que cette information est « fondée sur de multiples sources de renseignement ».

En d’autres termes, l’armée israélienne veut simplement que vous la croyiez sur parole lorsqu’elle affirme qu’un homme qui a été agressé et enlevé par le Hamas est le frère d’un militant notoire du Hamas.

Mohammed fait partie des 59 journalistes figurant dans les Press Files, qui ne contiennent absolument aucune preuve ni aucun document. Naturellement, ces noms sont relégués tout en bas de la liste. Dans le cas d’Ahmed Al-Louh, d’Al Jazeera, et de Hassan Sammour, de la radio Sawt Al-Aqsa, leurs fiches ne comportent même pas la mention « d’après plusieurs sources des services de renseignement ».

L’armée israélienne accuse également tout journaliste ayant pénétré en Israël le 7 octobre d’être un terroriste, alors même que de nombreux journalistes et spectateur·ices se sont spontanément précipité·es ce matin-là vers la barrière frontalière de Gaza pour documenter ou observer l’attaque au fur et à mesure qu’elle se déroulait.

L’entrée pour Mohammed Abd Al-Aziz Al-Najjar sur le site des forces armées israéliennes, par exemple, ne contient qu’une seule photo « à charge » le représentant, sur laquelle on le voit près de la barrière de sécurité, levant la main en signe de victoire. Sa page ne présente aucun détail supplémentaire, si ce n’est l’allégation, sans preuve, selon laquelle il serait un « agent militaire » du Hamas.

De telles accusations infondées à l’encontre de journalistes sont depuis longtemps monnaie courante pour l’armée israélienne. En août 2025, lorsque Israël a tué cinq journalistes lors d’une frappe aérienne à double impact sur l’hôpital Nasser de Khan Younès, l’armée a affirmé qu’elle visait des membres du Hamas qui avaient installé une caméra sur le toit de l’hôpital pour recueillir des renseignements. Reuters, dont le caméraman a été tué lors du bombardement, a complètement réfuté les affirmations d’Israël. Aucun de ces cinq journalistes ne figure dans les Press Files. 

De même, en 2018, lorsque des tireurs d’élite israéliens ont abattu le journaliste gazaoui Yasser Murtaja alors qu’il portait son gilet de presse, Israël a insisté sur le fait qu’il s’agissait d’un « membre du Hamas » ayant un grade équivalent à celui de capitaine. Or, Murtaja avait été détenu et battu par le Hamas en 2015, et sa société, Ain Media, avait été contrôlée et autorisée par le gouvernement américain lorsqu’il avait reçu une subvention de l’USAID.

Pour sauver la face, Israël a déclaré « enquêter » sur sa mort ; c’est la dernière fois que l’on a entendu parler de cette enquête.

Le frère de Murtaja, Hamza, figure désormais sur la liste des journalistes « terroristes » établie par l’armée israélienne. Hamza a été tué en août 2024 alors qu’il tournait un reportage télévisé sur des civils déplacés cherchant refuge dans une école surpeuplée de la ville de Gaza. Israël a bombardé l’école alors qu’il s’y trouvait, le tuant ainsi que 11 autres personnes.

Le dossier de l’armée concernant Hamza est extrêmement maigre : sa fiche ne contient qu’un extrait d’un document indiquant qu’il a rejoint la branche militaire du Hamas en 2012 comme simple soldat et qu’il était toujours en activité en 2018. Ce document n’est pas daté, il ne contient aucune autre information que celles concernant Hamza, et rien n’indique sa provenance, ce qui rend impossible toute vérification de son authenticité.

Un document émaillé d’erreurs

Le maigre dossier de Hamza fait partie des 42 cas pour lesquels l’armée israélienne ne fournit aucune preuve incriminante crédible. Trois de ces fiches ne contiennent guère plus qu’un nom, un numéro d’identité et un numéro de téléphone. Aucune information n’indique l’appartenance à un groupe militant, un grade ou une date d’enrôlement.

Dans trois autres cas, les fiches ont manifestement été modifiées, sans qu’aucune version originale n’ait été fournie : des noms en anglais ont été ajoutés au document et surlignés en jaune, ce qui rend impossible de vérifier si ces noms y figuraient déjà en arabe.

Dans cinq cas, il existe une contradiction flagrante entre les affirmations de l’armée israélienne et le contenu de la fiche. Par exemple, dans le cas de Hassan Aslih, qu’Israël a bombardé alors qu’il se trouvait dans une tente de presse, puis à nouveau alors qu’il était alité à l’hôpital, l’armée affirme qu’il était un « agent militaire » du Hamas. Cependant, le document qu’elle fournit, daté de 2019 et truffé de fautes de frappe et de polices de caractères étranges, le mentionne dans la section « services de soutien » en tant que collaborateur « médias » et précise qu’« il n’y a pas de signature retrouvée dans le cadre de son admission ».

De même, Mohammed Al-Sawalhi, Yasser Al-Fadi et Mutaz Rajab sont répertoriés comme commandants de section ou adjoints au sein du même bataillon, mais les extraits non datés figurant sur leurs pages les désignent comme faisant partie d’une branche médiatique militante. Haider Al-Masdar est répertorié comme « agent militaire », mais l’extrait figurant sur sa page le décrit comme un « commandant » au sein d’une unité de renseignement.

Nous n’avons aucun moyen de savoir si les extraits de documents présentés par l’armée sont authentiques, car ils sont de fait invérifiables. Mais même si nous accordions à l’armée le bénéfice de ces nombreux doutes, ces informations ne justifient toujours pas le bombardement de ces journalistes. Elles pourraient être obsolètes et indiquer une appartenance passée à la branche militante du Hamas plutôt qu’un statut actuel, ce qui reviendrait à dire que les journalistes israéliens Barak Ravid, d’Axios et de CNN, ou Nitzan Shapira, de Channel 12, sont des « cibles légitimes » parce qu’ils ont précédemment servi dans l’armée.

Certaines de ces informations ont déjà été réfutées, comme celles utilisées dans les affaires concernant Anas Al-Sharif et Ismail Al-Ghoul, d’Al-Jazeera, qui figurent tous deux sur cette nouvelle liste.

Dans le cas d’Al-Sharif, qui était le journaliste le plus en vue restant dans le nord de Gaza lorsque Israël a assiégé la région dans le cadre de son « Plan des généraux », des officiers de l’armée israélienne l’appelaient et le menaçaient explicitement de « se taire », indiquant clairement que son assassinat était lié à son activité journalistique. L’armée l’avait même capturé lors de son siège de l’hôpital Al-Shifa, avant de le relâcher après l’avoir interrogé.

Les documents présentés par l’armée après l’assassinat d’Al-Sharif en août 2025 le désignaient comme « chef de groupe » au sein du Hamas en 2019, puis comme simple soldat « suspendu » et « sans affectation » en 2023 — une rétrogradation incroyable. Un troisième document le désigne comme militant de la Nukhba, l’unité de combat d’élite du Hamas, alors que le deuxième document le décrit comme souffrant d’une « audition extrêmement faible de l’oreille gauche, d’une vue déficiente », ainsi que de migraines et de maux de tête constants.

De même, Ismail Al-Ghoul a été capturé, interrogé puis relâché par l’armée israélienne à l’hôpital Al-Shifa, trois mois avant qu’Israël ne l’assassine en juillet 2024. Le document original fourni par Israël pour justifier son assassinat le désignait comme un combattant du Hamas depuis l’âge de 10 ans — ce qui est sans précédent dans l’histoire du Hamas. Son dernier dossier contient un nouveau document affirmant qu’il a été recruté à 17 ans.

Dans 19 cas, les preuves présentées par Israël consistent en des photos des personnes en question posant avec des armes, vêtues de treillis militaires, ou apparaissant dans des vidéos publiées par le Hamas ou le Jihad islamique palestinien. Mohammed Ayyash, par exemple, a posé pour une photo aux côtés d’un militant masqué du Hamas tout en tenant l’arme de ce dernier, et on voit Mohammed Bardawil prendre la parole lors d’un événement public du Hamas alors qu’il porte un treillis militaire.

Il va sans dire qu’être photographié en tenue de combat ou poser avec des armes ne signifie pas mécaniquement qu’une personne est militante.  L’influenceuse pro-israélienne Lizzy Savetsky a publié des photos d’elle-même en tenue de combat, brandissant un fusil, debout au milieu de soldats israéliens. L’ancien Premier ministre du Danemark, Lars Løkke Rasmussen, a lui aussi posé pour une photo aux côtés de moudjahidines afghans, tout en portant lui-même leur tenue traditionnelle, un fusil au bras. 

Parois ces 19 personnes, 9 n’ont jamais figuré dans la base de données des 191 journalistes et professionnels des médias tués à Gaza, tenue par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ). Parmi les 10 autres, 6 figuraient auparavant sur la liste du CPJ, mais en ont été retirées après que des enquêtes ultérieures ont révélé qu’elles n’étaient pas des journalistes ou qu’elles avaient joué un rôle de combattant.

Quatre d’entre elles figurent toujours dans la base de données du CPJ à l’issue d’enquêtes approfondies qui ont conclu soit que les accusations d’Israël étaient sans fondement, soit que ces personnes avaient joué un rôle de combattants dans le passé, mais pas pendant le génocide actuel, ce qui signifie qu’elles ne constituent pas des cibles légitimes.

Le manque de « preuves » étayant les allégations d’Israël est si embarrassant que même un chercheur de l’organisation hasbariste HonestReporting — qui accuse depuis longtemps les journalistes de Gaza d’être des agents du Hamas, sans aucun fondement — a admis que pour 102 des 170 noms figurant sur la liste de l’armée, « les détails se font très rares ». Il a ajouté : « Presque tous ne mentionnent que la mention “membre de la branche militaire”, et 58 des 60 derniers ne comportent aucun numéro d’identification militaire. »

Dans 49 cas, les preuves de l’armée israélienne se résument à des nécrologies prétendument publiées par le Hamas ou le Jihad islamique palestinien sur leurs chaînes Telegram, affirmant que les personnes décédées étaient membres de ces organisations. Il s’agit là de la preuve la plus solide fournie par l’armée dans les Press Files,  mais elle est encore loin d’être concluante.

Sur ces 49 personnes, 19 n’ont jamais été répertoriées comme journalistes dans la base de données du CPJ ; 21 ont été retirées de la liste après qu’il a été établi qu’elles n’étaient pas des professionnel·les des médias ou qu’elles avaient joué un rôle de combattant·es actif·ves, et 9 figurent toujours dans la liste du CPJ à l’issue d’une enquête approfondie.

En réalité, sur les 170 noms figurant sur la liste israélienne, seuls 78 apparaissent dans la base de données du CPJ, qui en compte 191 au total, et la grande majorité de ces 78 noms ne sont accompagnés ni de nécrologies ni de photos compromettantes dans leurs dossiers. En d’autres termes, même si l’on acceptait aveuglément que chacun des journalistes figurant dans les Press Files ait été un militant, l’armée n’a aucune accusation à retenir contre au moins 113 autres journalistes qu’elle a tués à Gaza au cours des trois dernières années.

Ne pas être dupe de cette mascarade

Ces allégations fallacieuses s’inscrivent dans une longue série de précédents. Pendant le génocide, le cabinet du Premier ministre Benjamin Nétanyahou a été pris en flagrant délit de fuite d’informations concernant de faux « documents du Hamas » transmis au journal allemand Bild et au journal britannique Jewish Chronicle, dans le but de saper les manifestations antigouvernementales en faveur d’un accord sur les otages. Israël a également été pris en flagrant délit de fabrication de fausses accusations de terrorisme à l’encontre de six éminentes organisations palestiniennes de défense des droits de l’homme, une allégation sur laquelle la CIA a enquêté et qu’elle a jugée sans fondement.

En 2018, l’armée israélienne a même inventé de toutes pièces une fusillade à la barrière de Gaza lors de la journée la plus sanglante de la Grande Marche du Retour, au cours de laquelle Israël a tué 60 manifestants et en a blessé 2 771 autres en l’espace de quelques heures seulement. Lors de la récente guerre contre l’Iran, le gouvernement israélien semble également avoir fabriqué de toutes pièces des citations d’un responsable iranien afin de créer des « preuves » contre Téhéran.

Quoi qu’il en soit, les allégations d’Israël concernant les journalistes palestiniens à Gaza vont à l’encontre du bon sens. Pourquoi un militant dangereux et recherché se cacherait-il au grand jour, dormirait-il dans la rue, révélerait-il constamment sa position en publiant régulièrement des mises à jour sur les réseaux sociaux, ferait-il des reportages en direct devant une caméra 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et attendrait-il, tel un canard boiteux, d’être traqué ?

Plus précisément, en 2024, le magazine +972 a révélé l’existence d’une unité secrète des services de renseignement israéliens — la « cellule de légitimation » — chargée de dénicher des informations compromettantes sur les journalistes et les professionnels des médias à Gaza afin de justifier leur assassinat en nombre record. Le fait qu’une telle opération de renseignement, disposant d’une vaste gamme de logiciels espions, d’outils d’intelligence artificielle et de ressources de collecte de données, ait fini par présenter un dossier aussi fragile constitue une justification pour les journalistes de Gaza plutôt qu’une mise en accusation.

À présent, la plupart des gens dans le monde ne sont pas dupes de cette mascarade. Ceux-là mêmes que l’armée israélienne a tenté d’intimider avec cette nouvelle liste, tels que Piers Morgan et Mehdi Hasan, ont simplement rétorqué que si elle pense que chaque journaliste gazaouite est lié au Hamas, elle devrait autoriser les journalistes internationaux à entrer à Gaza. L’interdiction sans précédent et toujours en vigueur imposée par Israël aux professionnels des médias étrangers, qui entre désormais dans sa quatrième année, est en soi la preuve ultime qu’il a quelque chose à cacher.

Comme pour illustrer, par le biais de la parodie, à quel point les Press Files sont indéfendables, un porte-parole de l’armée israélienne s’est retiré d’un débat qui devait l’opposer à Hasan dans l’émission de Morgan en début de semaine — laissant Hasan exposer ses arguments devant une chaise vide.

Muhammad Shehada est un écrivain et analyste politique gazaoui, chercheur invité au Conseil européen pour les relations internationales.



Source : +972

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine

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