Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 27 octobre 2026

Alors que la rapporteuse spéciale à l’ONU Francesca Albanese présentait hier son dernier rapport, intitulé « La vérité sous les décombres » et dénonçant le « médiacide » mené par Israël depuis octobre 2023, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Vanessa Ripoche, secrétaire générale du Syndicat National des Journalistes (SNJ).
Pour une analyse détaillée du rapport d’Albanese, consultez cet article de l’Agence Média Palestine.
Couverture partisane et entrave à la liberté d’informer
Francesca Albanese pointe, outre les exactions commises par l’armée israélienne envers les journalistes palestiniens et la légitimation par des médias israéliens d’une propagande génocidaire, « le rôle joué par les médias internationaux dans la mise à l’écart des voix palestiniennes et la reproduction des discours israéliens, la normalisation des contre-vérités juridiques, ce qui finit par légitimer les atrocités. »
Une accusation que le Syndicat national des journalistes (SNJ) reprend à son compte dans un communiqué publié le 16 octobre dernier, dénonçant dans la couverture médiatique française « une couverture partisane, l’invisibilisation des Palestiniens, et la minimisation des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre commis par Israël en Palestine, avec la censure quasi-généralisée du mot génocide. »
Vanessa Ripoche affirme avoir observé, dès octobre 2023, un « déséquilibre » dans le traitement de l’information, que ce soit dans le temps consacré, les termes employés ou l’angle pris pour couvrir l’actualité à Gaza et en Cisjordanie occupée.
« On a senti, clairement, une volonté de légitimer la réponse israélienne au 7 octobre », résume-t-elle, évoquant des lignes éditoriales qui laissent peu de marge de manœuvre aux journalistes et de pressions exercées par la directions de certains médias, citant par exemple le cas TV5 Monde dénoncé par le SNJ en novembre 2023.
« Il y a une réelle volonté de certains responsables de médias de ne pas fâcher Israël, et de protéger son pouvoir. Les conditions économiques de la presse française sont aussi à déplorer, et créent des conditions dans lesquelles les journalistes n’ont pas le temps de faire leur travail. Sur les chaînes d’info en continu, les plateaux sont occupés par des gens qui parlent plutôt que par des documentaires, tout simplement car c’est moins cher à produire. Et puis, il faut alimenter en permanence ces chaînes, et Israël a les moyens de fournir du contenu, des intervenants et des éléments, quand l’accès à des sources palestiniennes est rendu plus difficile. »
Albanese : « L’accès produit l’influence »
C’est précisément cette question d’accès que Francesca Albanese pointe dans son rapport, dénonçant que les médias occidentaux « puisent abondamment dans des sources israéliennes », et que « les responsables et les groupes de pression israéliens bénéficient d’un accès privilégié aux dirigeants des médias », résultant dans une représentation asymétrique et une adoption par certains médias du prisme et des éléments de langages israéliens.
« Et cette bataille du narratif est d’autant plus compliquée par la difficulté matérielle d’accès », ajoute Vanessa Ripoche. « C’est pour cela que nous dénonçons, en premier lieu, l’empêchement fait aux journalistes d’entrer dans la bande de Gaza. »
Depuis le début du génocide il y a trois ans, Vanessa Ripoche observe que les journalistes français-es, adhérent-es ou non du SNJ, qui souhaitent couvrir les faits sont refoulé-es aux frontières, empêché-es de faire leur travail et parfois même malmené-es.
« C’et à ce titre que nous avons déposé, en novembre 2025 par le biais de deux avocates et en collaboration avec la Fédération internationale des journalistes (FIJ), et rejoint-es depuis par la SNJ-CGT, une plainte contre X auprès du parquet antiterroriste, pour crimes de guerre et atteinte à la liberté d’informer. »
Cette plainte est aujourd’hui au point mort, rejetée par le parquet antiterroriste qui s’estime incompétent en la matière, ce que le SNJ consteste. Mais cela ne veut pas dire que la plainte est non-avenue, et les requérant-es explorent désormais les options pour qu’elle soit instruite, peut-être par la constitution d’une partie civile afin qu’elle soit saisie par le juge d’instruction.
« La liberté d’informer est essentielle à la liberté d’expression, à la démocratie », estime Vanessa Ripoche. « Ce que nous voulons dire, c’est qu’on ne peut pas empêcher des journalistes de faire leur travail. L’entrave à la liberté d’informer est très grave, dès lors qu’on considère qu’il y a un génocide et qu’on ne peut pas le documenter : ce qu’on nous enlève, c’est la possibilité d’accumuler des preuves, de documenter ces crimes pour qu’ils ne restent pas impunis. C’est pour cela que nous employons, comme le fait Albanese, le terme de “médiacide”. »
Éliminer les preuves
Outre les journalistes internationaux-les empêché-es d’accéder à l’information de première main, les journalistes présent-es sur place au début du génocide sont pris-es pour cible par l’armée israélienne, « assassiné-es parce que journalistes », ajoute la secrétaire générale du SNJ. En plus des conditions de vie désastreuses imposées à l’ensemble des Palestinien-nes de la bande de Gaza, ces journalistes subissent des attaques et des menaces les ciblant directement, ciblant leurs familles ou leurs locaux.
« Il y a une volonté de tuer les journalistes que l’on observe nulle part ailleurs. Plus de 200 journalistes assassiné-es en trois ans… Autant de meurtres dans un temps aussi court, c’est bien une volonté de dissimuler la vérité, d’effacer les preuves, de faire régner le silence sur le génocide commis par Israël à Gaza. »
Face à cela, le SNJ s’engage auprès de son homologue, le Syndicat des journalistes palestinien-nes (PJS), et au sein de la FIJ. « Nous travaillons tous-tes, indépendant-es ou non, pour une ligne éditoriale à laquelle il peut être difficile de s’opposer », regrette Vanessa Ripoche, qui appelle à s’emparer du droit pour défendre la liberté d’informer.
« Ce que nous pouvons, en tant que journalistes français, c’est porter une parole politique engagée qui dénonce et critique, et s’inscrit dans la volonté que ces crimes ne restent pas impunis. »
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