Photo : La destruction provoquée par Israël dans le quartier de Shujaiya à Gaza en juillet 2014. (Anne Paq / ActiveStills)
Il a été demandé à un commandant de l’armée israélienne de donner l’ordre aux troupes de bombarder des structures médicales pendant la guerre de Gaza de 2014.
Nerya Yeshurun, lieutenant-colonel, a donné l’ordre de tirer sur une clinique du quartier de Shujaiya le 23 juillet dernier « en l’honneur » d’un soldat israélien tué la veille. Sa déclaration représente une reconnaissance claire, mais peut-être involontaire, de crimes de guerre.
Prendre des civils pour cible pour se venger est strictement interdit par le droit international. Même si les ordres de Yeshurun ont été relayés par les médias israéliens à l’époque, ils n’ont pas été traduits jusqu’à maintenant. Il est étonnant de constater qu’ils n’ont pas suscité de commentaires en Israël ou au niveau international.
Dans une allocution sur un réseau interne de communication de l’armée, Yeshurun a dit à ses troupes de « lancer des frappes pour rendre honneur et hommage » à Dima Levitas, un capitaine de 26 ans qui aurait été tué par des tireurs isolés la veille. Yeshurun a donné l’ordre d’orienter les « frappes vers la clinique d’où les bandits l’ont visé [Levitas] et lui ont ôté la vie ».
« Préparez-vous à tirer en mémoire de Dima », a ajouté Yeshurun. « Que son âme soit liée dans le faisceau des vivants, Amen. » Les funérailles de Levitas ont eu lieu le même jour au cimetière militaire du Mont Hertzl à Jérusalem.
L’allocution de Yeshurun a été téléchargée le lendemain par NRG, un site d’information appartenant à Sheldon Adelson, un magnat du casino américain.
D’après les noms et les chiffres recueillis par le Centre palestinien pour les droits de l’homme et rapportés par les médias, au moins cinq personnes dont quatre civils ont été tuées et 45 personnes ont été blessées l’après-midi du 23 juillet à Shujaiya. Cependant, il n’est pas certain que leur mort soit une conséquence directe du bombardement cérémonieux de l’armée.
L’attaque de la clinique a eu lieu alors que le personnel médical et des civils de Shujaiya étaient encore en train d’extraire les corps de Palestiniens tués par Israël lors d’un massacre nocturne trois jours avant. Les corps ont été mutilés et en grande partie carbonisés ; il a été impossible d’identifier certaines victimes. Le nombre de tués dans ce massacre a été estimé à plus de 120.
“Aucune nécessité militaire”
Shawan Jabarin, directeur de l’association pour les droits de l’homme des Palestiniens Al-Haq, a dit à The Electronic Intifada qu’il n’a pas été surpris de lire l’interview de Yeshurun. « Mais ici nous voyons la politique qu’ils mènent et les ordres qu’ils donnent. Nous parlons d’un commandant qui bombarde aveuglément une clinique pour participer aux funérailles de son ami », a dit Jabarin.
« Selon moi, c’est un crime de guerre. C’est clair, d’après l’intention, la dimension psychologique et matérielle : il n’y avait aucune nécessité militaire. Ils voulaient participer aux funérailles de leur ami. Mais ils prennent pour cible des installations civiles et médicales qui bénéficient d’une protection particulière », a ajouté Jabarin.
Yeshurun était le commandant de régiment de l’unité Gaash de la 7ème brigade blindée de l’armée israélienne.
En octobre 2014, Bayabasha (« A terre »), un journal militaire israélien, a publié une interview de Yeshurun. Dans celle-ci, il a confirmé avoir donné l’ordre à l’unité de bombarder la clinique ; « Personnellement j’aimais beaucoup Dima… Je regrettais que sa compagnie et moi-même ne puissons pas être au [cimetière militaire du] Mont Herzl quand on l’emmenait pour son enterrement, alors nous avons décidé de lancer des bombardements sur le lieu où il a perdu la vie pendant les funérailles. »
D’après ce que rapporte Bayabasha, des militants palestiniens ont riposté après les frappes de l’unité israélienne. Dena Shunra, un expert d’Israël qui a traduit la dépêche de NRG et l’article de Bayabasha pour The Electronic Intifada, a analysé l’interview et dit que les soldats se sont dits étonnés que des tirs aient été rendus après leur « frappe funéraire.»
The Electronic Intifada n’a pas pu trouver de rapport qui corrobore ce qu’affirme Yeshurun : que le tir qui a tué Levitas venait de la clinique. Même les rapports israéliens n’ont pas établi que des tirs isolés depuis une clinique ont tué un soldat le 22 juillet.
Dans son rapport de l’été dernier sur les activités des combattants résistants palestiniens de Gaza, le ministère des Affaires Etrangères israélien ne mentionne pas une telle attaque.
Et dans un rapport qui affirme précisément que le Hamas et d’autres organisations militantes utilisaient des structures médicales et des ambulances à des fins « terroristes », le Centre Meir Amit d’Information sur les Renseignements et le Terrorisme ne mentionne pas de combattants palestiniens qui auraient tiré d’une clinique de Shujaiya.
« Défier une forteresse »
L’article qui inclut l’interview de Yeshurun est une présentation de l’unité Gaash, une division de l’armée israélienne qui entraîne les soldats au combat. Selon Shunra, Gaash est généralement dédié à l’entraînement mais quand la guerre éclate les soldats sont réaffectés aux missions de combat. Le récit de l’article présente le bombardement de Shujaiya comme « l’expérience » absolue de combat pour ces cadets, nommant le quartier « la forteresse la plus difficile de toutes. »
Dans le même article, Mordechai Kahane, un colonel de l’unité Gaash, dit : « Nous n’allons pas en intervention pour acquérir de l’expérience. L’intervention est une nécessité qui nous est imposée, mais chaque fois que cela arrive, il est nécessaire d’y intégrer autant de combattants que possible, en responsabilisant les commandants ou ceux qui sont sur le point de le devenir pour qu’ils acquièrent de l’expérience en intervention.»
Kahane est le neveu de Meir Kahane, le fondateur du parti politique d’extrême-droite Kach, qui a prôné et commis des actes de violence contre les Palestiniens. Il a été inscrit sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis et Israël.
Utiliser une population civile à des fins d’entraînement militaire est considéré comme une violation du droit international humanitaire. « Mais je ne pense pas que le but principal de ce geste était l’entraînement », a dit Jabarin. « Le but principal de ce qu’ils ont fait, tel que je l’ai compris quand j’ai lu l’interview, est de terroriser les Palestiniens et leur donner une leçon. Utiliser des civils pour faire pression sur la résistance sans se préoccuper des principes juridiques ou du droit international. »
Deborah Hyams, qui fait des recherches sur la Palestine pour Amnesty International, a commenté : « Les attaques délibérées contre des civils, dont des professionnels de santé, sont totalement interdites au regard du droit international humanitaire (DIH) et constituent des crimes de guerre. Les frappes sur des hôpitaux et des structures médicales sont interdites au regard du DIH, à moins que le site soit utilisé pour apporter une contribution effective aux hostilités. Même dans ces cas, attaquer un hôpital ou une structure médicale sans avertissement est interdit. De plus, les attaques faites par vengeance sont totalement interdites au regard du DIH. »
Hyams a ajouté que pour tout incident où des « informations crédibles » montrent que le droit international humanitaire a été violé « une enquête indépendante, impartiale, rapide, approfondie et efficace doit être menée. »
Elle a contacté l’armée israélienne pour recueillir leur commentaire sur l’ordre d’attaquer la clinique de Shujaiya. Un porte-parole a répondu : « L’incident est connu de l’Armée de Défense d’Israël et une enquête est en cours. »
D’après l’Organisation Mondiale de la Santé, 17 hôpitaux et 56 centres de santé primaire ont été détruits ou endommagés pendant les frappes d’Israël sur Gaza qui ont duré 51 jours.
Mor Efrat, un représentant de l’association des Physiciens pour les droits de l’homme en Israël, a dit à The Electronic Intifada que l’association a recensé des attaques sur des équipes médicales à Shujaiya entre le 20 et le 23 juillet et le 30 juillet mais n’a pas recensé le bombardement d’une clinique. Cependant, Efrat a dit que cela ne signifiait pas que la clinique n’a pas été frappée.
« Le nombre et l’ampleur des attaques sur les structures et les équipes médicales pendant la guerre, ce n’est pas quelque chose qui arrive comme cela. Toutes les coordonnées précises des structures médicales ont été transmises aux Israéliens au début de la guerre et ces renseignements ont été totalement ignorés », a dit Efrat.
Au début du mois, l’association Breaking the Silence a publié les témoignagnes poignants de soldats israéliens détaillant les atrocités qu’ils ont commises pendant l’assaut de Gaza. Ces confessions – publiées sous couvert de l’anonymat – ont largement attiré l’attention des médias internationaux.
Cependant, comme les déclarations de Yeshurun et les actes de son unité le montrent clairement, les officiers du haut de la hiérarchie avaient déjà reconnu leurs crimes de guerre, les avaient approuvés et s’en étaient vantés. Israël a joui d’une impunité totale pour ses interventions contre les Palestiniens, si bien qu’un commandant de haut rang est prêt à se réjouir publiquement des crimes qu’il a commis.
Noam Rotem a contribué à la traduction et aux recherches.
Charlotte Silver est journaliste indépendante à San Francisco, auparavant basée en Cisjordanie.
Traduction: EC pour l’Agence Média Palestine
Source: Electronic Intifada




