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Jaclynn Ashly – 5 septembre 2019

Kawsar Zant, drag queen (travestie) palestinienne, sur scène.
(Jaclynn Ashly)

Kawsar Zant, travestie palestinienne de Jérusalem âgée de 20 ans, s’est avancée sur la scène du Club Duplex de Jaffa, revêtue d’une ample toge d’étudiante avec un large drapeau palestinien cousu sur le devant.

Les présentateurs ont beuglé « Lashdad Hobak » (En quête de ton amour) de Najwa Karam, et Kawsar a synchronisé en remuant les lèvres. Quand le rythme s’est accentué, elle a soudain arraché sa toge de l’université Al-Quds en Cisjordanie occupée, révélant des petits dessous argentés.

Les amis enthousiastes de Kawsar ont lancé un chapelet depuis la foule. Elle l’a attrapé et a commencé à danser le dabké – danse traditionnelle palestinienne.

« Les pas du dabké sont spécifiquement pour les hommes, mais j’étais habillée en femme avec une robe courte », a dit Kawsar à The Electronic Intifada avec un petit rire espiègle.

Kawsar fait partie de la scène palestinienne naissante pour travestis à Jaffa et à Haïfa, dans laquelle on trouve des Palestiniens venus de toutes la Palestine historique – de Jérusalem à Umm-al-Fahm, au nord de l’Israël actuel.

« Je suis plus fière que jamais d’être palestinienne et une drag queen dans cette situation politique », a dit Kawsar, faisant remarquer que ses spectacles et sa visibilité défiaient les tentatives d’Israël pour peindre en rose des décennies de colonisation et son plus d’un demi-siècle d’occupation du territoire palestinien.

« Je défie aussi la vieille façon de penser des Palestiniens sur ce que doivent être les hommes et les femmes », a-t-elle ajouté.

Un jeu sur les noms

Comme pour beaucoup de travestis de la scène palestinienne, le nom de Kawsar est un jeu de mots. « Kawsar » est un nom arabe populaire pour une femme. Pourtant, dans le cas de Kawsar, elle a tiré son nom de « Kawthar » – nom d’une rivière mentionnée dans le Coran, où on promettait que quiconque en boirait l’eau n’aurait plus jamais soif.

Cependant, avec l’accent palestinien de Jérusalem, le son « th » se change en « s ».

J’aime me travestir parce que je me sens devenir plus proche de ce que je suis lorsque je suis sur scène avec mon maquillage et mes robes », a dit Kawsar à The Electronic Intifada, elle qui a joué son premier spectacle de travesti l’année dernière.

« Je ne sais pas comment l’expliquer, mais il y a en moi une personnalité qui ressort et explose en arcs-en-ciel et qui étincelle », a-t-elle dit, en riant et en agitant les mains de façon exagérée.

« Quand je suis sur scène, regardant la foule et les entendant hurler mon nom, mon coeur bat si vite et cela me donne tant d’énergie », a-t-elle ajouté.

Les spectacles de travestis ont lieu au Duplex Club, établissement juif israélien de gauche entre Jaffa et Tel Aviv et, plus récemment, au Kabareet club tenu par des Palestiniens à Haïfa. Il existe aussi une scène moins régulière, plus clandestine à Ramallah en Cisjordanie occupée.

Cherrie Mota est une drag queen de 21 ans de Naplouse au nord de la Cisjordanie. Son nom est un jeu de mot avec l’insulte arabe « sharmuta », qui signifie putain ou prostituée.

« Les gens prononcent ce mot pour insulter les hommes efféminés », a-t-elle expliqué. « Alors, je crie ce mot et je dis : ‘Oui, je suis une sharmuta, une pute.’ »

« Echapper à la réalité »

Mota, qui vient d’une famille conservatrice, dit qu’elle a commencé à découvrir la culture des travestis dans des vidéos sur YouTube. « YouTube a été une échappatoire pour moi », a-t-elle dit. « J’ai pu voir la culture LGBT et des gens qui s’acceptaient et vivaient leur vie. »

Mota ne sait pas pourquoi elle a été spécifiquement attirée par la culture des travestis, mais dit qu’elle a toujours été intéressée par tout ce qui est en rapport avec l’art et l’expression, ou le genre et la sexualité.

« Se travestir, c’est échapper à la réalité », a-t-elle expliqué. « Et on peut s’en servir pour n’importe quoi – la mode, l’art ou une manifestation. »

« Je crois à ce qu’on dit, que quand tu donnes un masque à quelqu’un, il montre son vrai visage », a-t-elle poursuivi. « Je crois que se travestir, c’est la même chose, parce que quand tu recouvres ton visage avec tout ce maquillage et que tu portes des vêtements extravagants, tu montres une autre face de ton visage – ton vrai visage, celui que tu es effrayé de montrer à cause des contraintes sociales. »

« Aussi, quand je suis sur scène, je me sens libre et pleine de possibilités – comme quoi je peux faire ce que je veux et personne ne peut me dire quoi faire. »

Mota pense que les Palestiniens LGBT et les drag queens ont un rôle important dans le combat des Palestiniens, faisant remarquer que les communautés LGBT suivent les scènes de travestis de place en place dans le monde.

« Si la scène palestinienne de travestis peut être présentée au grand public et mise sous les projecteurs, nous pouvons montrer au monde notre lutte [palestinienne] sous un jour différent, parce qu’il verra notre combat en tant que LGBT sous occupation [israélienne] », a dit Mota.

Cependant, le plus gros obstacle pour les queens, c’est leurs relations avec leurs propres communautés conservatrices.

Selon la loi palestinienne, l’homosexualité n’est pas un crime. Néanmoins, en août, la police de l’Autorité Palestinienne a lancé un interdit sur une association de défense des gais et transgenres, qui n’a été abrogé qu’à cause du contrecoup que cela a provoqué.

Aussi est-il rare pour eux de se révéler à leur famille. Seuls quelques amis et membres de la famille choisis sont au courant de l’identité sexuelle de Kawsar et de Mota.

Elias Wakeem, alias Madame Tayoush, a, ce qui est exceptionnel pour les drag queens palestiniennes, révélé son identité à sa famille. (Jaclynn Ashly)

Elias Wakeem, alias Madame Tayoush, a fait son coming out en famille à 17 ans.

Le nom de travesti de Wakeem se traduit par « Madame Flottante ».

« Quand on te jette à l’eau, tu as deux options : plonger sous l’eau et si tu restes là sans oxygène, tu finiras par mourir. Ou tu peux juste rester détendu et flotter », ont-il expliqué.

Wakeem, 28 ans maintenant, vient d’une famille conservatrice de chrétiens orthodoxes et a grandi dans le petit village de Tarshiha à l’extérieur de Haïfa.

« J’ai fait mon coming out de façon très drastique. Je leur ai lâché le morceau comme une bombe. Je leur ai dit : ‘Je suis gai et vous n’avez qu’à vivre avec ça parce que c’est ce que je suis’. »

Wakeem est l’une des très rares drag queens palestiniennes – s’il y en a – qui utilisent leur véritable nom pour les interviews et qui publient leurs spectacles.

« Pouvons nous nous cacher davantage ? Je ne juge personne mais, pour moi, je ne peux plus me cacher. Je veux m’exhiber. Je veux être présente et faire comprendre aux gens que nous existons. Parce que nous sommes comme ça et nous n’allons nulle part ailleurs », ont-ils dit.

Poupées Barbie, rouge à lèvres et hauts talons de maman

Mota n’a pu se mettre en scène que dans des soirées privées LGBT à Ramallah étant donné le régime de permis israéliens appliqué aux Palestiniens en Cisjordanie occupée et dans la Bande de Gaza assiégée.

A la différence des drag queens palestiniennes qui possèdent le droit de résidence à Jérusalem ou la citoyenneté israélienne et peuvent donc circuler librement en Cisjordanie et en Israël, Mota doit faire la demande d’un permis israélien pour entrer à Jérusalem Est occupée ou en Israël.

« Je ne sais pas vraiment comment décrire ce que je ressens », a dit Mota. « Voir ces gens qui ont pris ta terre te dire ce que tu peux faire, ce que tu ne peux pas faire, où tu peux aller, où tu ne peux pas aller – et même décider si je peux aller voir mes amis. »

« C’est une sensation horrible », a-t-elle ajouté.

Wakeem raconte commet, toute jeune, elle voulait convaincre son frère et sa sœur de jouer avec les poupées Barbie quand leurs parents étaient sortis, ou de mettre le rouge à lèvres de leur mère ou de porter ses talons hauts.

« Je pense que ce sont les premiers spectacles de travestis que j’ai joués », a dit Wakeem.

L’intérêt de Wakeem pour le travestissement a coïncidé avec l’éveil d’une identité politique quand ils ont déménagé à Jaffa alors qu’il avait 17 ans. Wakeem dit qu’à la maison, ils parlaient rarement de politique en famille.

« La politique, c’était quelque chose dont nous ne parlions pas. Il y avait toujours ce traumatisme après ce qu’avaient vécu mes grands parents pendant la Nakba », a dit Wakeem à The Electronic Intifada, faisant référence à la création d’Israël en 1948, quand au moins 750.000 Palestiniens ont été expulsés de leurs maisons et de leur terre.

Mon père surtout se sent très mal à l’aise quand on en parle à cause du traumatisme subi par sa famille. Et ils n’ont jamais voulu nous transmettre ce traumatisme. »

L’exploration de Wakeem sur leur identité sexuelle et le développement de leur éveil politique a commencé en « travaillant ensemble ». Wakeem a joué, avec plusieurs drag queens israéliennes, dans leur premier spectacle officiel de travestis dans un club israélien de Jaffa, à l’âge de 18 ans.

Par des Palestiniens, pour des Palestiniens

Wakeem a commencé à participer à la scène des travestis de la gauche israélienne et s’est concentré sur la situation politique en Israël et dans les territoires occupés. Wakeem raconte une habitude qu’ils avaient prise sur scène d’appeler le public à répéter les lettres de ehtilal – le mot arabe pour « occupation ».

Wakeem criait « e » et la foule d’Israéliens le répétait. Une fois qu’il avait épelé toutes les lettres, Wakeem amenait la foule à les assembler et à crier « ehtilal ».

« C’était une façon de faire comprendre à ces gens [Israéliens] que même si vous voyez cette drag queen sur la scène, cette drag queen ne va pas oublier qui elle est. Et elle va toujours vous rappeler ce que vous faites dans ce pays », a dit Wakeem à The Electronic Intifada.

Wakeem, qui dit qu’ils ont travaillé pendant des années à développer une culture de travestis dans des lieux palestiniens, explique à The Electronic Intifada que les scènes palestiniennes de travestis à Jaffa et à Haïfa ont progressé ces dernières années, attirant des foules issues y compris de communautés non LGBT.

« Récemment, il y a eu cette magnifique communication », a dit Wakeem. « C’est un moyen pour que les hétéros, LGBTQ et toutes sortes de public se rencontrent et apprennent les uns des autres. »

« Nous devons comprendre que nous avons tous nos propres combats, et nous devons choisir soit de nous amuser ensemble et apprendre les uns des autres, soit de continuer à nous battre – comme les Israéliens se battent tout le temps avec nous. »

Wakeem dit que, lorsqu’ils se produisent dans des lieux palestiniens, ils ont tendance à s’écarter de la politique et à remettre l’accent dans leurs performances sur l’éducation du public sur la culture des travestis.

Pour moi, être travestie est beaucoup plus drôle et provocateur dans des lieux palestiniens », a dit Wakeem à The Electronic Intifada. « Cela me permet de m’exprimer exactement comme je le faisais quand j’étais petit, sans penser qu’il y a cette question politique spécifique dont je dois parler. »

Mais, « même quand je suis un travesti et que la chanson et le spectacle ne parlent pas directement de la politique et de la Palestine, le simple fait que cela se passe à l’intérieur de la communauté palestinienne est une déclaration en soi – non seulement en direction des Israéliens et du monde, mais en direction de notre propre communauté palestinienne », ont-ils poursuivi.

« Et ça, c’est spectaculaire. J’ai l’impression d’avoir une place dans ma propre communauté maintenant. C’est quelque chose dont je rêvais et maintenant, cela arrive et j’en fais partie. »

Jaclynn Ashly est une journaliste qui réside en Cisjordanie.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : The Electronic Intifada