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Jaclynn Ashly – 13 septembre 2019

Des manifestations ont récemment eu lieu en Cisjordanie et à Gaza pour réclamer des actions contre le meurtre de femmes (Mahmoud Ajjour APA images)

La mort d’Israa Gharib a mis en lumière que la législation s’appliquant en Cisjordanie occupée est inadéquate pour gérer la violence contre les femmes, disent des groupes de défense.

Selon le code pénal jordanien de 1960 qui s’applique dans le territoire, le meurtre d’une femme dans certaines circonstances est traité comme un crime moindre que le meurtre d’un homme.

L’année dernière, l’Autorité palestinienne a abrogé une disposition qui permettait aux violeurs d’épouser leurs victimes pour échapper aux poursuites. Une autre réforme judiciaire empêche maintenant les juges de réduire les peines des personnes condamnées pour des meurtres de femmes ou d’enfants.

Randa Siniora du Centre d’aide judiciaire et de conseil pour les femmes à Ramallah croit que ces changements ne sont pas suffisants. Les crimes commis avant l’introduction de ces changements ne sont pas couverts.

Siniora milite pour que le code pénal de 1960 tout entier soit mis au rebus. « Même si vous amendez la loi, c’est toujours une loi obsolète », a-t-elle déclaré à The Electronic Intifada.

Le Centre d’aide judiciaire et de conseil pour les femmes veut une législation globale pour les crimes liés au genre. En plus de gérer les violences contre les femmes et les filles par des membres de leur propre famille, la législation sanctionnerait le harcèlement sexuel et le comportement offensant sur internet.

Avoir « le système juridique adéquat en place pour protéger les femmes », est vital, a dit Siniora, pour que les femmes soient encouragées à « signaler les abus ».

L’organisation de Siniora a été établie en 1991 et est subventionnée par l’Union européenne, ainsi que par quelques gouvernements européens individuellement et par des organismes internationaux pour le développement.

Agée de 21 ans, Israa Gharib, une esthéticienne de Beit Sahour, près de la cité cisjordanienne de Bethléem, est morte le mois dernier. Trois membres de sa famille ont été inculpés cette semaine pour l’avoir battue à mort.

« Appels à l’aide»

Gharib est morte après être sortie de l’hôpital, où elle avait été apparemment admise pour une blessure à la colonne vertébrale.

Quelques semaines plus tôt, Gharib avait posté sur internet des images d’elle sortant avec un homme. On pense que certains membres de sa famille ont désapprouvé qu’elle le fasse. Il a été dit aussi que l’homme lui avait proposé de l’épouser.

Alors qu’elle était à l’hôpital, Gharib a posté d’autres messages sur Instagram. Un d’eux affirmait : « Je suis forte et j’ai de la volonté, et si je n’avais pas cette volonté, je serais déjà morte hier ».

Siniora a dit que les messages étaient de « discrets appels à l’aide » et impliquaient clairement que Gharib avait subi certaines formes de violence. Les messages ont été largement partagés depuis sa mort.

Le Centre d’aide judiciaire et de conseil pour les femmes a enregistré en 2018 24 cas en Cisjordanie et à Gaza de femmes tuées, s’étant suicidées ou ayant été indiquées par les autorités comme « mortes pour des raisons inconnues ».

Toutes ces morts pourraient être le résultat d’une violence liée au genre, selon Siniora.

Alors que l’Autorité palestinienne a depuis longtemps indiqué qu’elle souhaite prendre en compte la violence contre les femmes, les progrès ont été lents.

Une loi de protection de la famille —destiné à fournir des moyens de recours aux femmes qui ont subi des abus — a été en discussion au sein de l’Autorité palestinienne depuis de nombreuses années. Pourtant elle n’est toujours pas entrée en vigueur.

Puisque le Conseil législatif palestinien n’a pas fonctionné depuis plus d’une décennie, les nouvelles lois sont promulguées par décret du dirigeant de l’Autorité Mahmoud Abbas.

« Il est important de se rendre compte que le féminicide [le meurtre des femmes] est la dernière étape des abus », a dit Siniora. Un système juridique — soutenu par des ressources suffisantes — est nécessaire pour que les victimes d’abus puissent recevoir de l’aide avant qu’il ne soit trop tard.

La mort d’Israa Gharib a conduit à de nombreuses manifestations à Bethléem, Ramallah et Gaza. Certains manifestants ont tenu des pancartes portant les noms d’autres femmes qui ont été tuées.

Yasmeen Mjalli, une Américaine palestinienne qui a fondé la ligne de vêtements BabyFist, a joué un rôle important dans les manifestations. Elle a souligné l’importance de « mettre en lumière le fait que le patriarcat est un phénomène global et non un phénomène arabe ».

Mjalli a fait un lien entre les manifestations et la manière dont le mouvement Me Too a provoqué une plus grande prise de conscience, internationalement, à propos des abus contre les femmes.

« Pas question d’attribuer le militantisme palestinien à Me Too, mais le fait est que le mouvement a créé des vagues dans le monde entier et qu’on voit une de ces vagues ici en Palestine », a déclaré Mjalli.

« Combattre pour nos droits propres »

Khalida Jarrar, une représentante élue au Front populaire pour la libération de la Palestine, a argué que s’attaquer à la violence liée au genre ne devrait pas être séparé du combat des femmes palestiniennes contre l’oppression par Israël.

« Les femmes palestiniennes subissent aussi une violence additionnelle de l’intérieur de la société palestinienne », a déclaré Jarrar à The Electronic Intifada. « C’est un aspect central du mouvement des femmes en Palestine. Quand nous combattons contre l’occupation, nous avons besoin de combattre aussi pour nos droits propres et pour des protections dans notre propre société ».

« Israa ne sera pas la dernière femme à être tuée si nous ne changeons pas immédiatement la loi [palestinienne] », a-t-elle ajouté.

Dareen Tatour, une poétesse et citoyenne palestinienne d’Israël, essaie de susciter une prise de conscience sur la violence contre les femmes.

« Le terrorisme des parents est plus sévère que la terreur de l’occupation », a écrit Tatour dans un récent post sur Facebook, répondant à la mort de Gharib. « Avant la libération de l’occupation israélienne, nous devons nous libérer de l’occupation de nous-mêmes ».

Tatour a été emprisonnée par Israël à propos d’un poème de 2015, intitulé « Résiste, mon peuple, résiste-leur ».

Avoir avoir été relâché l’an dernier d’une prison israélienne, Tatour a rendu publique son expérience d’être confrontée à des abus sexuels de la part d’un parent. Les abus ont commencé quand elle avait 7 ans et ont continué pendant des années.

Elle a exprimé sa peur d’être tuée pour avoir parlé en public de ces abus.

« Je pourrais être assassinée à tout moment mais je ne peux plus longtemps garder le silence », a-t-elle dit l’an dernier. « Je veux encourager d’autres femmes à parler. J’assume ma responsabilité, je parle et je sais que je serai en danger ».

Jaclynn Ashly est une journaliste basée en Cisjordanie.

Source : The Electronic Intifada
Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine