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Par Sahar Vardi, +972 Magazine, le 18 octobre 2019

La solidarité d’Israël envers les Kurdes est hypocrite, non seulement parce qu’il arme par ailleurs l’un des plus grands oppresseurs du peuple kurde, mais aussi parce qu’il soutient leur indépendance tout en déniant le même droit à des millions de Palestiniens.

Quelque 200 Israéliens manifestent le 15 octobre 2019 à Tel Aviv de l’ambassade de Turquie à l’ambassade américaine, en soutien aux militants kurdes et contre l’incursion de la Turquie en Syrie. (Miriam Alster/Flash90)

Les messages de solidarité et de soutien au peuple kurde ont dominé le discours israélien depuis l’invasion par la Turquie du Rojava au nord de la Syrie la semaine dernière. Le lendemain du lancement de son attaque par la Turquie, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu écrivait sur Twitter : « Israël condamne fermement l’invasion par la Turquie des régions kurdes de Syrie et met en garde contre le nettoyage ethnique des Kurdes par la Turquie et ses mandataires. Israël est prêt à déployer son assistance humanitaire sur le vaillant peuple kurde. »

Depuis des décennies, les politiques israéliens ont fait écho à cette relation entre le peuple juif et le peuple kurde. Le récit dominant en Israël évoque une association politique et morale apparemment forte avec les Kurdes. En y regardant de plus près cependant, on voit que l’alliance d’Israël est de pure convenance.

Au cours des années 2000, Israël a soutenu militairement les forces kurdes, y compris en les entraînant militairement en Syrie et en Irak. A la même époque, selon la Base de Données sur le Transfert d’Armes de l’Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm, il a vendu à la Turquie 170 tanks M60T, pour une valeur de 688 millions $.

L’année où cette vente a été annoncée – 2002 – est la même que celle où le Premier ministre Turc d’alors, Bulent Ecevit, a décrété hors la loi les cours en langue kurde dans les écoles et les universités du pays. Plus de 100 Kurdes ont été arrêtés pour avoir protesté contre ce changement. La même année également, l’organe de surveillance turc de la radio-télévision a interdit pour un an une station de télévision pro-kurde, et l’UE a ajouté le PKK – parti séparatiste kurde qui mène une insurrection armée contre la Turquie depuis le début des années 1980 – à sa liste noire des organisations terroristes, à la demande de la Turquie. Tout ceci sans aucune critique de la part d’Israël.

En 2009, la Turquie était le premier client des armes venant d’Israël. Et c’est cette même année que la cour constitutionnelle de Turquie a interdit le Parti de la Société Démocratique (DSP), principal parti nationaliste kurde de Turquie, et a conséquemment intenté un procès pour terrorisme contre ses dirigeants. En tout, 1.400 membres du DSP ont été arrêtés et 900 emprisonnés dans cette répression du gouvernement contre le parti.

Cependant, ce n’est pas la répression contre le nationalisme kurde qui a mis à mal les liens militaires entre Israël et la Turquie cette année là. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a clairement exprimé son opposition à l’Opération Plomb Durci, allant jusqu’à dire que la guerre altérerait les relations entre les pays. Israël a continué à exporter des armes vers la Turquie en 2010, mais en 2011, il y a eu à nouveau une chute des ventes, après l’agression israélienne sur la flottille pour Gaza qui a abouti à la mort de huit nationaux turcs, ce qui a provoqué la suspension des relations diplomatiques entre Israël et la Turquie. Ce sont donc précisément les agressions militaires contre les Palestiniens et leurs soutiens qui ont conduit à la rupture des liens militaires entre Israël et la Turquie, et non la violence constante de l’État turc contre les Kurdes.

Comment pouvons nous expliquer ce soutien d’Israël au peuple kurde, et pratique et rhétorique, alors qu’il arme simultanément l’une des principales forces qui oppriment le peuple kurde ? La réponse est assez simple : les gouvernements israéliens ont soutenu le peuple kurde quand cela les arrangeait, et ils ont soutenu leurs oppresseurs quand cela servait davantage les intérêts politiques et économiques d’Israël. Parfois – par exemple au cours de la majeure partie des années 2000 – Israël a fait les deux en même temps.

Si soutenir les autorités kurdes en Irak sert l’intérêt qu’Israël a à affaiblir l’influence syrienne et iranienne dans la région, parfait. Si Israël peut tirer profit de la vente de drones à la Turquie, dont des drones Héron utilisés par la Turquie dans une invasion en 2008 du nord irakien kurde, parfait.

L’ancienne ministre de la Justice Ayelet Shaked a clairement exprimé son soutien aux Kurdes en disant : « Nous devons clairement appeler à l’installation d’un Etat kurde qui sépare l’Iran de la Turquie, un Etat qui sera amical envers Israël. » Pourquoi soutenir un Etat kurde ? Pour qu’il soit un allié ami d’Israël entre l’Iran et la Turquie. Cet appel à l’indépendance d’une population occupée est extrêmement ironique venant d’Israël, qui dénie le droit à l’autodétermination à des millions de Palestiniens qu’il contrôle sous occupation.

Cela devrait servir à nous rappeler que la position d’Israël sur les Kurdes n’est pas motivée par des principes moraux, mais par l’intérêt personnel. Aussi longtemps qu’Israël continuera d’occuper des millions de Palestiniens, il ne pourra se battre pour la libération d’autres nations et prétendre qu’il est motivé par le désir de « faire ce qui est juste ».

Sahar Vardi est une militante anti-militariste israélienne et l’une des personnes qui ont fondé « Hamushim », projet qui porte un défi à l’industrie militaire d’Israël et à son commerce des armes.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : +972 Magazine