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Par Haidar Eid, le 24 octobre 2019

Ghassan Kanafani


Alors que je relisais, et enseignait, l’œuvre littéraire de Ghassan Kanafani, j’ai retrouvé l’une des premières nouvelles que j’avais découvertes à l’adolescence. J’avais 14 ou 15 ans et il y avait quelque chose d’aventureux et de dangereux à lire les livres interdits de Kanafani. C’est peut-être pour cela que je lisais ces nouvelles et ces romans si inspirés tard le soir.
L’écrivain était un martyre qui écrivait à propos d’autres martyres, et j’étais un jeune lecteur entouré d’histoires de vrais martyres, des proches et d’autres. L’une des premières histoires que j’ai lues (et je dois reconnaître que je n’imaginais pas qu’elles étaient de la fiction à l’époque) est « Le pays des oranges tristes ». C’est celle que j’ai choisie plus tard, lorsqu’on m’a demandé de donner un cours d’introduction à la littérature de Gaza. Je voulais l’enseigner du point de vue émotionnel de cet adolescent – mais avec la conscience d’un activiste adulte. Lourde tâche, je dois l’admettre ! Mais voilà ce que j’ai fait avec mes étudiants après l’avoir relue pour la énième fois. Je dois dire que le choc esthétique me laisse sans voix à chaque fois.


La Nakba du point de vue d’un enfant


Ni une première, ni une deuxième lecture ne suffisent au lecteur pour comprendre la complexité de la situation sociale, historique et politique dans laquelle se trouve la famille palestinienne de cette nouvelle de Kanafani. Cette complexité à son tour affecte – et est affectée par – le cadre, l’espace, le temps, les personnages et leurs rôles dans la nouvelle. C’est une histoire, ou plutôt un voyage, dont le but ultime est la conscience.

Affiche de Hafez Omar commémorant Le pays des oranges tristes (Image : Palestine Poster Project Archives)


Nous sommes emmenés, dès le tout début, à Acre ; un voyage qui ne semble pas tragique. Le narrateur, qui s’adresse à quelqu’un qu’on ne connaît pas, semble se souvenir de ce qu’il ne parvenait pas à comprendre quand il était enfant. Il dit : « toi et moi et les autres de notre âge, nous étions trop jeunes pour comprendre ce que l’histoire signifiait du début à la fin… ». Ainsi, le court voyage de Jaffa à Acre ne semble avoir rien de tragique pour lui. Cependant, la tragédie apparaît plus clairement lorsque la famille est forcée à déménager d’Acre au Liban. Le fait que le narrateur définit les « Autres » comme étant les Juifs attaquant Acre est d’importance : la raison du déplacement des Palestiniens, ce sont les attaques des « Juifs ». Ce n’était pas encore des Israéliens à l’époque.
Le déplacement d’un lieu à un autre est mis en parallèle avec un déplacement dans la narration. Ainsi, le récit de l’enfant reflète le mouvement vers la conscience. Et la relation entre les orangers et la famille palestinienne, représentant toutes les autres familles palestiniennes, devient un lien intime. Les orangers sont mentionnés pour la première fois lorsque la famille se dirige vers Ras Naqurs : « Les orangeraies se succédaient le long de la route. »
On comprend alors pourquoi les oranges suivent les Palestiniens où qu’ils aillent, pourquoi les femmes pleurent lorsqu’elles achètent des oranges, et pourquoi le père « éclate en sanglots comme un enfant désespéré » lorsqu’il regarde une orange. La tragédie devient encore plus claire lorsque la famille quitte le pays des oranges ; l’enfant/narrateur lui-même se met à pleurer. Ce n’est plus un pays normal, mais plutôt un symbole de tout ce que les Palestiniens laissent derrière eux. C’est une relation intime entre un homme ou une femme et son pays/ses oranges. C’est-à-dire qu’il ou elle est le pays :
Et tous les orangers que ton père avait abandonnés aux Juifs brillaient dans ses yeux, tous les orangers bien soignés qu’il avait achetés un à un étaient imprimés sur son visage et se reflétaient dans les larmes qu’il ne pouvait retenir devant l’agent au poste de police.
Si les Palestiniens sont séparés de leur terre, ils sont perdus ; la séparation est tragique.
Bien sûr, le résultat d’une telle tragédie est que l’enfant narrateur comprend qu’il est devenu un réfugié ; l’un de tous ceux qui se retrouvent confrontés au défi de trouver un abri et à manger. Les problèmes politiques ont des répercussions socioéconomiques. L’esprit de l’enfant se transforme et sa conscience des différents modes d’exploitation – politique ou économique – s’élargit. Il s’interroge même sur sa responsabilité individuelle en tant qu’enfant : « La douleur a commencé à miner l’esprit simple de l’enfant. »

Le contrecoup pour les Palestiniens


Les problèmes sociaux que les Palestiniens ont endurés après avoir quitté leur pays ont ajouté de nouvelles dimensions à la tragédie. Le concept même de la famille, telle que nous la connaissons, a changé après 1948. Évidemment, la famille comme réseau social basé sur des relations socioéconomiques est aussi liée à d’autres éléments. Lorsque ces éléments sont perdus, la famille elle-même est remise en question. Dans ce contexte, on peut comprendre pourquoi le narrateur dit : « la famille heureuse et unie que nous avons laissée derrière nous avec la terre, la maison et les martyres tués en les défendant ». Le fait que le narrateur fasse la synthèse de tous ces concepts est significatif. Nous sommes également amenés à faire cette synthèse : le pays, la terre, la famille heureuse, la maison, les orangers et les martyrs sont une seule et même chose.
Que pensent mes étudiants de la nouvelle, 30 ou 40 ans après la première fois que je l’ai lue ? Une réaction remarquable est venue d’une étudiante qui l’a lue à sa grand-mère, qui était elle-même née à Jaffa, le pays des oranges tristes. La grand-mère a pleuré amèrement, a-t-elle raconté. Un autre groupe d’étudiants pensait qu’il était nécessaire de continuer à se souvenir de la Nakba en étudiant de telles histoires. Mais la question soulevée par la plupart d’entre eux concernait la solution au drame du narrateur ; que faire pour que les orangers retrouvent le bonheur ? Est-ce que l’établissement d’un État palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza signifierait quelque chose pour la génération de la Nakba qui a tant perdu ?

Haidar Eid
Haidar Eid est professeur associé en littérature postcoloniale et postmoderne à l’Université al-Aqsa de Gaza. Il a beaucoup écrit sur le conflit israélo-arabe, y compris des articles publiés sur Znet, Electronic Intifada, Palestine Chronicle, et Open Democracy. Il a publié des articles en études culturelles et littérature dans de nombreuses revues spécialisées, dont Nebula, le Journal of American Studies en Turquie, Cultural Logic, et le Journal of Comparative Literature.

Traduction : MUV pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss