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Tamara Nassar – The Electronic Intifada – 3 décembre 2019

Abdulrahman Mirie assis dans son bureau, chez lui, dans le village de al-Hashimiya au nord de la Jordanie, le 9 novembre. Sherbel Dissi The Electronic Intifada

Il était difficile de rater la maison. Elle était sur une colline dans le village de al-Hashimiya au nord de la Jordanie et était décorée de fanions triangulaires de fête, de fleurs de bougainvillées et de banderoles proclamant « Liberté pour Abdulrahman Mirie ! ».

Abdulrahman était  assis dans son bureau, entouré de dizaines de livres, de bouteilles d’encre artisanale et de travaux de calligraphie, à peine quelques jours après sa libération d’une prison israélienne.

Ce calligraphe de 28 ans tentait, avec sa mère, de passer le pont Allenby qui sépare la Jordanie de la Cisjordanie occupée, le 2 août dernier, afin d’assister au mariage d’un parent à Naplouse, lorsqu’il a été arrêté par des gardes de la police des frontières israélienne pour un interrogatoire. 

Abdulrahman a une carte d’identité verte de Cisjordanie, qui est au bas de la hiérarchie du système de l’état civil d’Israël et qui lui permet l’accès à certaines parties de la Cisjordanie occupée. 

Israël interdit aux détenteurs de la carte d’identité verte de voter lors de ses élections ou d’aller partout ailleurs dans la Palestine historique sans permis spéciaux pratiquement impossibles à obtenir. 

Le voyage a « commencé de façon habituelle » a dit Abdulrahman à l’Electronic Intifada. 

« Puis, une série d’investigations violentes a commencé. Il y a eu des cris, des insultes et des accusations de toute sorte. Ils ont parcouru toute une liste d’accusations d’un bout à l’autre ».

Ils voulaient « voir ce qui collerait » a ajouté Abdulrahman.

« C’est un État qui fonctionne sur la suspicion, sur le doute. Aussi, j’ai tout nié, bien sûr. J’étais très choqué ».  

Quelques heures plus tard, réalisant que l’épreuve serait plus longue que ce qu’il avait d’abord pensé, Abdulrahman a embrassé sa mère sur le front et lui a dit qu’il la retrouverait au mariage. 

Ils ne se doutaient pas que la détention arbitraire d’Abdulrahman et d’une autre citoyenne jordanienne, Hiba al-Labadi, durerait plus de deux mois, source de tensions diplomatiques entre Israël et la Jordanie et d’une indignation nationale chez les Jordaniens. 

Et pendant tout ce temps, Israël n’a émis aucune accusation ni procès envers Abdulrahman ou Hiba.

Asafeer

La direction de la prison israélienne a soumis Abdulrahman à toutes sortes de pressions psychologiques et physiques pendant sa détention. 

Abdulrahman fut placé dans une cellule de la prison de al-Jalameh au nord d’Israël, avec ce qui sembla d’abord être seulement un autre prisonnier. 

« Il a commencé à s’épancher et à pleurer et je me suis mis à pleurer avec lui » a dit Abdulrahman à l’Electronic Intifada.

« Il m’a demandé pourquoi on m’avait amené là et je lui ai dit que je n’en savais rien » a-t-il ajouté. « J’ai fini par comprendre que c’était un indicateur ». 

Le fait de mettre des indicateurs dans des cellules avec des suspects est une tactique commune dans les prisons israéliennes afin de soutirer des informations aux détenus. 

Ces collaborateurs palestiniens qu’on appelle des asafeer, le mot arabe pour oiseau, essaient de se lier d’amitié avec d’autres prisonniers pour gagner leur confiance, obtenir des aveux et en déférer aux autorités pénitentiaires. 

Abdulrahman fut transféré peu après à la prison de Eshel, dans le sud d’Israël, dit-il. 

« A mon arrivée, je fus accueilli par tout un groupe de prisonniers ou de prétendus tels. C’étaient tous des asafeer », dit Abdulrahman, ajoutant que cela fut confirmé par les représentants du consulat de Jordanie lorsqu’ils lui ont rendu visite. 

Le Shin Bet, l’agence de renseignement intérieure d’Israël, a aussi interrogé Abdulrahman pendant qu’il était en prison, prétendant qu’ils avaient un « dossier secret » avec des preuves contre lui que ni lui ni son avocat ne pouvaient consulter. 

Au bout de presque trois semaines en prison, Abdulrahman a commencé à entendre à la radio des nouvelles de Hiba, sa camarade jordanienne d‘arrestation. C’est alors qu’Abdulrahman a été informé d’une campagne nationale pour sa libération, qui se préparait hors les murs de la prison. 

Quelques nouveaux prisonniers reconnaissant Abdulrahman, lui faisaient réaliser qu’il était en train de devenir en quelque sorte une cause célèbre.  

« Quand un nouveau prisonnier arrivait » a expliqué Abdulrahman, « il venait me voir en disant : « c’est toi,  Abdulrahman ! »

Tandis qu’Abdulrahman restait dans une prison israélienne, le 25ème anniversaire de l’accord de Wadi Araba approchait. 

Cet accord avait formellement normalisé les relations entre Israël et la Jordanie, bien qu’il ne comporte aucun rétablissement des droits des Palestiniens ni une fin de l’occupation militaire de la Cisjordanie y compris de Jérusalem Est et de la bande de Gaza. 

Quelques jours après cet anniversaire, la Jordanie a rappelé son ambassadeur à tel Aviv « pour consultation », en signe de protestation contre la détention de plusieurs mois en Israël d’Abdulrahman et de Hiba, sans accusation ni procès. 

Abdulrahman a dit au consulat de Jordanie qu’il espérait que l’ambassadeur ne revienne pas. «

« Je souhaitais sortir et découvrir qu’il n’y avait plus d’accord de Wadi Araba. Nous n’avons pas besoin de Wadi Araba » a-t-il dit. 

 

Restitution de territoires

Dans les jours qui ont précédé la libération d’Abdulrahman et de Hiba, Israël fut amené à remettre à la Jordanie le contrôle de al-Baqoura et de al-Ghamr, des territoires qui avaient été loués à Israël en vertu du traité.  

En octobre dernier, le roi Abdullah a annoncé que la Jordanie ne renouvellerait pas les dispositions concernées de son traité de 1994.

Al-Baqoura, qui est au nord-ouest de la Jordanie, là où le Yarmouk et le Jourdain se joignent et al-Ghamr, au sud de la Mer Morte, ont été loués à Israël pour 25 ans. 

« On disait qu’ils négociaient l’échange de Hiba et d’Abdulrahman avec al-Baqoura et al-Ghamr ainsi que la porte de Bab al-Rahma (dans le domaine de la mosquée d’Al-Aqsa) a dit Ruwaida Mirie,  la mère d’Abdulrahman à l’Electronic Intifada.

« Personnellement, avec toute la famille, nous étions d’accord que s’ils voulaient rendre Abdulrahman et Hiba à la condition qu’Israël garde al-Baqoura, alors nous préférions que mon fils reste en prison ». 

En novembre, Israël a rendu le contrôle de ces deux localités à la Jordanie. Des paysans israéliens vont toujours avoir le droit d’entrer à al-Baqoura et de récolter ce qu’ils ont planté avant la fin du contrat de location. 

Les relations entre les deux pays sont au plus bas, a dit le roi de Jordanie la semaine dernière. 

Les autorités pénitentiaires israéliennes ont placé Hiba al-Labadi  à l’isolement. Sherbel Dissi The Electronic Intifada

Hiba al-Labadi a été arrêtée le 20 août au Pont Allenby alors qu’elle se rendait au mariage d’un parent à Naplouse, en compagnie de sa mère et de sa tante.

Hiba aussi  a une carte d’identité verte de Cisjordanie, mais elle vit à Amman, en Jordanie, où The Electronic Intifada lui a parlé.

« J’ai donné au garde israélien contrôlant les passeports ma carte d’identité et il a tout de suite dit que j’étais un élément subversif et qu’il fallait m’arrêter ».

Des représentants des services israéliens de renseignements ont emmené Hiba dans une pièce isolée et l’ont interrogée sur des récents voyages, en l’inondant d’accusations qu’elle a constamment rejetées, dit-elle.

Des heures après cet interrogatoire, ils l’ont enfermée dans une pièce et lui ont dit que sa mère était partie.

« À ce moment-là, j’ai ressenti que j’avais affaire à un gang, pas à un État » a dit Hiba à l’Electronic Intifada.

« Normalement, un État a une armée. Mais dans leur cas, c’est une armée qui possède l’État », a-t-elle ajouté.  

« Il n’y avait pas d’accusation contre moi et ils ne m’ont pas dit pourquoi j’étais retenue, et puis ils ont fermé la porte à clef et m’ont mise en cage. Qu’est ce que ça veut dire ? »

Les forces israéliennes ont placé Hiba à l’isolement  pendant plus de 30 jours  au centre pénitentiaire de Petah Tikva, près de Tel Aviv. 

Pendant les 16 premiers jours, des représentants des renseignements israéliens l’ont interrogée pendant plus de 17 heures par jour. Après cela, ils l’ont confinée dans sa cellule pendant plusieurs jours, à titre de punition entre les interrogatoires.

Au cours des interrogatoires, les Israéliens se sont concentrés  sur un voyage qu’Hiba avait récemment fait au Liban. 

À propos d’un interrogatoire mené par un agent du Shin Bet, Hiba a dit : « Il a dit que je n’étais pas détenue pour mes posts sur Facebook ni pour ce que j’écris ».

« Il a dit que je devais comprendre que j’étais détenue parce qu’on m’avait ordonné de faire quelque chose en Palestine, et que j’avais eu une activité militaire » a-t-elle gloussé.

« J’avais du vernis sur les ongles et j’allais à une fête. J’avais eu un brushing. De quelle activité militaire parlait-il ? »

Hiba a dit qu’elle a été questionnée sur tous les moindres détails de son voyage au Liban.

À un certain moment, a-t-elle dit, ses interrogateurs israéliens ont produit une liste de tous les cafés où elle était allée dans le pays, ainsi que de toutes les connexions Wi-Fi qu’elle avait faites pendant qu’elle était là-bas. Hiba a dit que son téléphone avait été confisqué et qu’il était vraisemblable que ce fut la source de ces informations. 

« Un des réseaux Wi-Fi avec lequel je me connectais s’appelait « Yehia et Zakaria », aussi les interrogateurs m’ont-ils demandé qui étaient Yehia et Zakaria ».

Hiba a expliqué que Yehia et Zakaria est un célèbre salon de beauté de Beyrouth où elle s’est fait teindre les cheveux.

Vers la dernière semaine de ses interrogatoires, des représentants israéliens ont apporté une liste  de 24 commandants de l’organisation de résistance libanaise Hezbollah et lui ont demandé de les identifier, prétendant qu’elle en avait rencontré certains. 

« Pendant tout un jour. Imaginez 24 heures de questions ininterrompues. Le lendemain, ils ont fait passer les photos sur un écran d’ordinateur ou de télé et ont répété le processus » a-t-elle dit. 

Après plus d’un mois passé à Petah Tikva, Hiba a été emmenée à la prison de Damon dans le nord d’Israël où sont détenues des Palestiniennes. Elle y est restée juste un peu plus d’une semaine.

Là elle a rencontré Israa Jaabis.

Me retrouver avec des prisonnières était très triste, c’était très difficile pour moi. Quand j’ai vu Israa Jaabis, j’étais très affectée. Ses mains sont déformées et très brûlées. J’étais hors de moi ».

Jaabis a été gravement brûlée par l’explosion d’une bombonne de gaz dans sa voiture à proximité d’un checkpoint. L’armée israélienne l’a accusée d’essayer de déclencher une bombe. La direction de la prison israélienne lui a refusé le traitement de ses graves blessures.

Quelques jours après son transfert à Damon, un tribunal militaire israélien a produit à son encontre un ordre de détention administrative de six mois. 

Elle a annoncé qu’elle se mettait en grève de la faim le jour-même.

Les forces israéliennes ont peu après transféré Hiba au centre de détention de al-Jalameh dans le nord de la Cisjordanie, où elle est restée à l’isolement pour le reste de son temps de détention et de ses 42 jours de grève de la faim.  

Ahmad Tibi, un parlementaire palestinien du parlement israélien lui a rendu visite aux environs de deux semaines de sa grève de la faim et l’a informée de la négociation impliquant sa libération et la restitution du contrôle sur al-Baqoura et al-Gharm.

« Il m’a dit que j’étais échangée pour de la terre » a dit Hiba. 

« Je lui ai dit  de m’écouter, de dire au ministre des affaires étrangères que je ne quitterais pas la prison d’une façon humiliante et que le peuple jordanien n’accepterait pas ça. Je ne serai pas échangée pour de la terre. Je continuerai ma grève de la faim pour toujours ». 

Hiba a dit la même chose quand elle a été informée qu’il y avait une possibilité qu’elle soit libérée sans Abdulrahman.

Au bout de quelques semaines de sa grève de la faim, sa santé s’est détériorée  et elle a été hospitalisée à plusieurs reprises. 

Alors qu’elle était au centre médical Bné Zion à Haïfa, un commandant israélien de prison est venu voir Hiba pour la convaincre de mettre fin à sa grève de la faim. 

« Il m’a dit qu’ils feraient tout ce que je voudrais » a dit Hiba à l’Electronic Intifada.

« Je lui ai dit : feriez vous une carte d’identité verte cisjordanienne à mon père ? »

Tandis que la mère d’Hiba et ses frères et sœurs ont des cartes d’identité cisjordaniennes, son père n’en a pas, ce qui l’empêche de se rendre en Cisjordanie s’il n’a pas d’abord obtenu un visa israélien. 

« Il a dit : je vous donne ma parole et nous allons officialiser cette décision. Arrêtez votre grève et nous la donnerons à votre père. J’ai dit : voyez-vous comme c’est important pour moi ? même ça je ne le veux pas. Je ne mets pas fin à ma grève ».

Hiba al-Labadi et Abdulrahman Mirie à une cérémonie célébrant leur libération,  à Amman, en Jordanie le 8 novembre.  Sherbel DissiThe Electronic Intifada

Le 4 novembre, le ministre jordanien des affaires étrangères,  Ayman Safadi a annoncé que Hiba et Abdulrahman seraient de retour en Jordanie avant la fin de la semaine, suite à un accord avec Israël. 

Hiba mit alors fin à sa grève et elle et Abdulrahman ont été reçus comme des héros par leurs familles, des représentants officiels de la Jordanie et la presse au Pont Allenby le 6 novembre. 

Abdulrahman est déterminé à retourner en Cisjordanie, notamment pour déguster le dessert le plus célèbre de Naplouse. 

« J’avais l’habitude d’aller chercher des knafeh à Naplouse et ils restaient chauds le temps que je rentre ». 

Hiba est cependant encore en convalescence de sa grève, avec des visites médicales régulières. Elle dit qu’elle espère retourner dans « une Palestine libre ». 

Tamara Nassar est rédactrice adjointe d’Electronic Intifada.

Traduction: SF pour l’Agence Media Palestine

Source: Electronic Intifada