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Par Kenneth Stern, The Guardian, 13 décembre 2019

La ‘’définition opératoire de l’antisémitisme’’ n’a jamais eu pour but de museler qui que ce soit, mais c’est ce que le décret de Trump a réussi à faire cette semaine.

« Jared Kushner, gendre et conseillé spécial du président Trump, a écrit dans le New York Times que cette définition ‘’rend plus clair [le fait que] l’antisionisme est de l’antisémitisme.’’ Photo: Manuel Balce Ceneta/AP

 

Il y a cinquante ans, en tant qu’expert en antisémitisme au Comité des juifs américains, j’étais le rédacteur principal de ce qui s’est, par la suite, appelé la “définition opératoire de l’antisémitisme”. Initialement, elle a été conçue pour permettre à ceux qui collectent les données de savoir ce qu’il faut inclure et ce qu’il faut exclure. De sorte que l’antisémitisme puisse être mieux surveillé dans le temps et dans l’espace.

Cette définition n’a jamais eu pour but d’être une charte universitaire du discours haineux, mais c’est ce qu’a réussi à faire le décret de Trump cette semaine. Ce décret est une attaque aux libertés académique et d’expression, et ne va pas seulement toucher les défenseurs des Palestiniens mais aussi les étudiants et les professeurs juifs, ainsi que l’université elle-même.

Le problème n’est pas que ce décret assure une protection aux étudiants juifs selon l’article VI de la loi sur les droits civiques. Le ministère de l’éducation a clairement annoncé en 2010 que les juifs, les sikhs et les musulmans (en tant qu’ethnies) pouvaient porter plainte pour intimidation, harcèlement et discrimination en vertu de cette disposition. J’étais en faveur de cette clarification et j’avais déposé une plainte, avec succès, pour des élèves juifs d’un lycée qui avaient subi du harcèlement et même été frappés (il y avait une “journée frappe un juif”).

Mais à partir de 2010, des groupes juifs d’extrême droite se sont emparés de la “définition opératoire”, qui avaient des exemples concernant Israël (comme rendre les juifs collectivement responsables des actions d’Israël, et leur nier le droit à l’autodétermination), et ont décidé d’en faire une arme pour les dossiers de l’article VI. Bien que certaines allégations concernaient des actes, la plupart concernaient des mots, accusant des textes et des manifestations d’enfreindre la définition. Aucune de ces plaintes n’a abouti, alors ces mêmes groupes ont demandé à l’Université de Californie d’adopter cette définition et de l’appliquer à ses campus. Quand l’université a refusé ils ont demandé au Congrès. Quand cette démarche n’a pas abouti ils ont fait appel au président.

Des adeptes du décret, comme l’Organisation sioniste d’Amérique [ZOA], l’ont annoncé, ils pensent que l’application de la définition “englobe de nombreuses offenses contre les juifs … souvent menés par … les Étudiants pour la Justice en Palestine [SJP], dont … des appels à l’‘intifada’ [et] diabolisant Israël”. Bien que je suis en désaccord avec les SJP, ils ont le droit de lancer des “appels”. C’est ce qu’on appelle la liberté d’expression.

Si vous ne pensez pas que cela constitue une atteinte à la liberté d’expression, imaginez une comparaison. Il n’existe pas de définition du racisme anti noir qui fait force de loi quand on évalue un dossier des l’article VI. Si vous deviez en élaborer une, y incluriez-vous une opposition aux actions positives ? Vous opposeriez-vous au retrait des statues confédérées ?

Jared Kushner, gendre et conseillé spécial du président, a écrit dans le New York Times que la définition “rend plus clair [le fait que] l’antisionisme est de l’antisémitisme”. Je suis sioniste. Mais sur un campus d’université, où le but est d’explorer des idées, les antisionistes ont le droit à la liberté d’expression. J’imagine que si Kushner ou moi étions nés dans une famille palestinienne déplacée en 1948, nous aurions sûrement une différente perception du sionisme, et pas parce que nous méprisons les juifs ou que nous pensons qu’ils conspirent pour faire souffrir l’humanité. De plus, il existe un débat au sein de la communauté juive sur la nécessité ou non pour un juif d’être sioniste. Je ne sais pas s’il existe une réponse à cette question, mais cela devrait inquiéter tous les juifs que le gouvernement y réponde à notre place.

Le réel objectif de ce décret n’est pas de faire pencher la balance dans quelque dossier de l’article VI, mais plutôt d’être dissuasif. ZOA et d’autres groupes vont partir à la chasse des discours politiques avec lesquels ils sont en opposition et menacer d’aller devant un tribunal. J’ai bien peur que maintenant les administrateurs aient tout intérêt à supprimer ou, au moins, à condamner, tout discours politique, par peur de litige.J’ai bien peur que l’université, qui peut tout aussi bien enseigner la vie des juifs dans la Pologne du 19ème siècle qu’Israël de nos jours, choisira probablement le premier sujet, pour prendre moins de risques.J’ai peur que des associations et des étudiants juifs pro Israël, qui portent plainte lorsqu’un partisan d’Israël est chahuté, aient la réputation d’utiliser des instruments d’état pour supprimer leurs opposants politiques. 

L’antisémitisme est un vrai problème, mais, qu’on soit de droite ou de gauche, on le laisse trop souvent passer si la personne a la “bonne” opinion sur Israël. Historiquement, l’antisémitisme se développe mieux lorsque les dirigeants attisent l’aptitude humaine à définir un “nous” et un “eux”, et où l’intégrité des institutions et des normes démocratiques (comme la liberté d’expression) sont menacées.

Plutôt que de soutenir la censure des discours que les juifs pro Israël trouvent gênants, ou de légèrement critiquer (si on peu appeler cela critiquer) un président qui tient régulièrement des propos antisémites, pourquoi ces élus juifs, présents lorsque Trump a signé ce décret, ne lui ont pas rappelé que l’année dernière, lorsqu’il avait diabolisé les migrants et les avaient qualifiés d’“envahisseurs”, Robert Bowers était entré dans une synagogue de Pittsburgh parce qu’il pensait que les juifs étaient derrière cette “invasion” de non-blancs et que cela faisait partie d’un complot pour faire souffrir les blancs. Et qu’il a tué 11 d’entre nous ?

Traduction: L. pour l’ Agence Média Palestine

Source: The Guardian