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Mariam Barghouti – Middle East Eye – 20 décembre 2019

Les politiques israéliennes ont transformé des corps d’êtres humains en atouts pour des négociations, et leur deuil en un acte politique aisément criminalisé.

La Palestinienne Abir Shamaleh, à gauche, est assise à côté de la tombe de son fils Saher, tué lors d’une frappe israélienne (AP / Lefteris Pitarakis)

Mon oncle est décédé récemment, et puis son épouse et ses enfants ont lavé son corps, l’ont étreint une dernière fois, et mis en sa dernière demeure, ils ont partagé leur chagrin avec leurs amis, leur famille et leurs connaissances.

C’est alors seulement qu’ils peuvent commencer à pleurer sa perte. Ce processus sacré du deuil permet aux communautés et aux proches de recommencer à vivre – et d’avancer, et d’assurer un ultime don au défunt. C’est alors seulement qu’ils peuvent commencer à admettre les condoléances.

Lors des funérailles, j’ai observé les visages, pâles, en pleurs, et j’ai pensé : « Au moins, il est décédé de causes naturelles. Au moins, nous pouvons l’enterrer et le couvrir d’amour ».

Des cimetières de numéros

Je dis cela avec la reconnaissance que la plupart des familles palestiniennes savent ce que c’est que d’avoir un martyr au sein de leur cercle élargi. Et c’est pire encore pour les familles des martyrs palestiniens dont les corps sont toujours détenus par Israël.

Depuis 1967, des centaines de corps de Palestiniens ont été conservés par Israël : certains dans des congélateurs, et d’autres que l’on pense être dans ce que l’on connaît comme les « cimetières de numéros ». Les familles de ces martyrs ont tenté de les ramener chez eux.

Pourtant, la première exigence des Palestiniens n’est pas pour qu’Israël nous rende les corps ; elle est, en premier lieu, pour qu’il cesse de nous tuer. Qu’il cesse de prendre la terre, de déplacer les familles, d’incarcérer des générations entières, et de permettre à une population étrangère de venir s’emparer de ce qui reste de nos villes palestiniennes, uniquement pour punir quiconque dit « assez ».

La perte d’un être, dans le cadre de la lutte palestinienne, est une réalité implacable dans le vécu palestinien. Elle vient s’enliser dans des réalités politiques et une dominance psychologique. Cette perte devient un combat contre un régime puissant pour le simple acte de l’inhumation – pour prier pour la paix et la clémence de corps qui autrefois étaient si pleins de vie, seulement pour retourner aux fantômes qu’ils laissent à la maison – et ce combat n’est pas une tâche simple.

Au cours d’une conférence de presse en 2016, une mère m’a interpellée, me disant dans un souffle haletant : « S’il-vous-plaît, écrivez quelque chose. Nous voulons enterrer nos enfants. Nous voulons enterrer nos enfants ».

J’ai écouté ses appels, et j’ai pensé à toutes ces familles qui doivent endurer la perte d’un être aimé d’abord dans le fait que cet être aimé avait été tué par Israël ; puis en prenant acte de la réalité qu’il n’y aura probablement aucune mise en responsabilité ; puis, avec des articles et représentations mal interprétés par les grands médias ; et, enfin, dans l’obligation de négocier avec la puissance qui a tué l’être cher pour que son corps leur soit remis.

Glorifier le martyre

Même si dans le cadre du vécu palestinien un martyre est souvent présenté singulièrement, il s’agit pour la plupart des nations d’un récit compliqué et important qui essaie de glorifier la mort de leur ressortissant au nom de l’idéologie. Même Israël participe à la glorification du martyre, mais le plus souvent il la revêt d’un chauvinisme qui prévaut et du souvenir de ses soldats.

Pour nous, nos martyrs sont précieux, pas seulement à cause de la lutte qu’ils représentent, mais encore parce qu’ils sont des humains avec lesquels nous avons joué, combattu, aimé ou détesté. Mais le martyre palestinien prend une tout autre dimension de la façon dont il est illustré dans les médias, freinant notre capacité à apporter une parcelle de dignité à ceux qui ont été tués et à ceux qui essaient d’aller de l’avant.

Non seulement les Palestiniens se voient refuser la possibilité de mourir dans la paix ; ils sont encore privés du droit de reconnaître que leur mort a été causée par une puissance occupante incessante. 

Des proches portent le corps de Raed Rafiq Ahmad al-Sirsawi lors de ses funérailles, le 29 novembre. Cet homme âgé de 30 ans a succombé à des blessures reçues lors de l’attaque israélienne contre Gaza le 13 novembre. Ashraf Amra APA images

Quand des Palestiniens sont tués par les forces israéliennes, on en parle sous une forme passive. Le Palestinien « meurt », plutôt qu’il est « tué ». Le Palestinien a rarement un nom permettant de montrer la parodie de cette perte de vie à la puissance d’une armée et d’un régime qui s’imposent par la violence dans l’espace palestinien.

Cela aide Israël non seulement à, systématiquement et en toute impunité, coloniser, déplacer, et incarcérer en masse des Palestiniens, mais encore à coloniser l’espace entre les Palestiniens eux-mêmes. Même dans le deuil, il se dégage une odeur d’oppression et de dégradation.

Parfois, les forces israéliennes vont jusqu’à lancer des raids contre les cortèges funéraires des martyrs. Ce faisant, Israël transforme les corps d’êtres humains en atouts pour des négociations, et le deuil en un acte politique aisément criminalisé.

Une punition collective

Il n’est pas étonnant qu’en 2018, la Knesset ait adopté une loi qui affirme de manière pondérée qu’Israël peut retenir les corps des Palestiniens jusqu’à ce que les conditions requises soient acceptées pour les dispositions funéraires.

Les corps sont cachés aux familles endeuillées et utilisés à des fins politiques par divers partis, bien que cela constitue une violation du droit international humanitaire. Cela témoigne des efforts d’Israël pour contrôler les corps des Palestiniens et davantage les objectiver, conformément à la pratique courante d’Israël de la punition collective.

Gaza endure une mort lente à cause des mesures punitives prises contre la Bande tout entière. Un homme à Rafah m’a dit un jour : « Nous sommes préparés à être envoyés sous terre ».

Mais Gaza et la rétention des corps ne sont pas l’exception. De la surveillance accrue des Palestiniens par les caméras de vidéo surveillance posées à travers les villages et les villes, aux check-points, aux démolitions incessantes des maisons, Israël est aussi en train de façonner socialement nos émotions.

Nous ne pouvons pas faire nos deuils, nous déplacer ni respirer sans avoir à tenir compte de ce que la puissante armée d’Israël peut nous faire. L’armée d’Israël compte parmi les 20 plus puissantes au monde, avec un budget Défense excédant les 19 milliards de dollars.

Le fait qu’Israël entretienne son droit de retenir les corps des Palestiniens « indépendamment de leurs affiliations politiques » montre que les tentatives qui se cachent derrière ne sont pas absolument liées aux explications constantes d’Israël de « sécurité » et de « défense ».

C’est déclarer qu’Israël est dans le contrôle non seulement de la terre, mais encore des êtres humains – et cela comprend le déni du droit de pleurer ceux qu’il nous a enlevés.

Traduction : BP pour l’Agence Média Palestine

Source: Middle East Eye