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David Hearst – 13 décembre 2019 – Middle East Eye

En 2012, les Nations-Unies déclaraient que Gaza serait invivable d’ici 2020. Israël y a contribué, délibérément.

J’aimerais que vous tentiez un exercice. Faites une recherche sur Google avec les mots « famille de huit tués » et vous obtiendrez (au 13 décembre) plusieurs options – une à Sonora, au Mexique, une autre à Pike, en Ohio, et une autre encore à Mendocino County, en Californie.

Mais la mémoire massive de Google  semble avoir souffert d’amnésie à propos de ce qu’il s’est passé il y a tout juste un mois (le 14 novembre), à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza.

Pour mémoire, et parce que vous aussi, peut-être, vous avez oublié : le 14 novembre,  un pilote israélien a largué une bombe JDAM (guidée par GPS) d’une tonne sur un immeuble où dormaient huit membres d’une même famille. Cinq d’entre eux étaient des enfants. Deux d’entre eux étaient des nourrissons.

Les corps de ces cinq enfants d’une même famille tués sous une frappe aérienne israélienne le 14 novembre, reposent dans une salle de l’hôpital à Gaza. (MEE/Atiyya Darwish)

Tout d’abord, l’armée israélienne a tenté de dégager sa responsabilité du meurtre de la famille al-Sawarka (depuis un autre membre de la famille est décédé de ses blessures, ce qui porte le nombre de tués à neuf). Son porte-parole pour la langue arabe a prétendu que l’immeuble était un poste de commandement  d’une unité de lancement de roquettes du Jihad islamique dans le centre de la bande de Gaza.

Toutefois, comme l’a révélé Haaretz, la cible datait d’au moins un an. L’information se fondait sur des rumeurs, et personne n’avait cherché à savoir qui vivait à l’intérieur de cet immeuble : ils ont malgré tout largué leur bombe. 

Les renseignements militaires sont capables d’identifier et de toucher des cibles mobiles comme Bahaa Abu al-Atta, le commandant du Jihad islamique dans le nord de la bande de Gaza – ou de tenter de tuer Akram al-Ajouri, un membre de son bureau politique à Damas – et dans le même temps, ils sont incapables de mettre à jour le fichier de leurs cibles d’il y a un an. 

Nul besoin pour l’armée israélienne de prendre la peine de mentir. Personne n’y a prêté attention. Ni l’échange de tirs de roquettes ni le meurtre de la famille Sawarka n’ont fait la une du Guardian, du New York Times ou du Washington Post.

Le plan d’Israël pour mettre Gaza à la diète

C’est la bande de Gaza maintenant : un siège brutal d’un peuple oublié qui subsiste dans des conditions que les Nations-Unies ont prévu de devenir invivables en 2020, une année qui n’est plus qu’à quelques semaines d’ici.

Il est inexact de dire que la mort de la famille Sawarka a été accueillie avec indifférence en Israël.

Le seul rival de Benjamin Netanyahu pour le pouvoir est Benny Gantz. Quiconque, dans les capitales occidentales, prend Gantz pour une colombe, simplement parce qu’il défie Netanyahu, devrait regarder une série de vidéos de campagne que l’ancien chef de l’armée israélienne a récemment publiées sur Gaza.

L’une d’elle commence par le genre d’images qu’un drone russe aurait pu prendre après son bombardement d’Alep Est. La dévastation est la même que celle de Dresde, ou Nagasaki. Il faut quelques secondes inquiétantes pour réaliser que ces images horribles de drone sont une célébration de la destruction, et non une accusation. 

Son message en hébreu est sans équivoque favorable à ce qui est considéré par le droit international comme un crime de guerre. « Des parties de Gaza ont été renvoyées à l’âge de pierre… 6231 cibles détruites, 1364 terroristes tués… 3 années et demie de calme… Seule la force gagne ».

Indifférence n’est pas le mot qui convient. C’est plutôt celui de jubilation. 

L’étouffement de Gaza par Israël est antérieur au siège qui a commencé quand le Hamas a été mis au pouvoir en 2007. Comme le dit l’écrivain israélien Meron Rapoport, les dirigeants d’Israël ont longtemps nourri des pensées génocidaires à propos de ce qu’il faut faire avec l’enclave dans laquelle ils ont chassé tous ces réfugiés après 1948.

En 1967, l’ancien Premier ministre israélien, Levi Eshkol, a monté une unité afin d’encourager les Palestiniens à émigrer.

« Précisément en raison de l’étouffement et de l’emprisonnement là-bas, peut-être que les Arabes vont quitter la bande de Gaza… Peut-être que si nous ne leur donnons pas suffisamment d’eau ils n’auront pas le choix, car les vergers jauniront et flétriront » a-t-il suggéré, selon des procès-verbaux déclassifiés des réunions de cabinet, publiés en 2017.

En 2006, Dov Weisglass, un conseiller du gouvernement, disait : « L’idée est de mettre les Palestiniens à la diète, mais pas de les faire mourir de faim ».

Le point de passage de Rafah comme soupape de sûreté

Le temps qui passe n’a pas émoussé ni modifié ces sentiments.

La différence avec aujourd’hui, c’est que les dirigeants israéliens ne ressentent plus le besoin de cacher leurs pensées sur Gaza. Comme l’a dit Gantz, ils disent à haute voix ce que, auparavant, ils ont dit ou pensé en privé. 

En privé, les Premiers ministres israéliens n’ont jamais cessé de communiquer avec le Hamas par des intermédiaires, principalement pour ce qui concerne les échanges de prisonniers.

Tony Blair, l’ancien envoyé du Quartet au Moyen-Orient, a engagé sa propre diplomatie en proposant au Hamas un port maritime et un aéroport en échange de la fin du conflit avec Israël. Cela n’a abouti à rien.

Le Hamas a proposé, de façon indépendante, une hudna, ou cessez-le-feu, à long terme et il a modifié sa charte pour refléter un règlement basé sur les frontières de juin 1967 de la Palestine. Mais il a refusé de désaffecter ou de livrer ses forces armées. Le Fatah et l’OLP se sont retrouvés sur la voie du déclin et de la non-pertinence après que l’un et l’autre eurent reconnu l’existence d’Israël. Ce qui ne fut guère incitatif pour le Hamas et les autres groupes de la résistance à Gaza.

Partout, l’oscillation entre négociations et guerre, et les intérêts des autres parties au siège de Gaza, sont également devenus évidents. Parfois, ces parties ont été plus catholiques que le pape en souhaitant voir Gaza et le Hamas parvenir à la guérison.

L’une d’elles est l’Égypte, sous le régime militaire d’Abdel Fattah al-Sissi.

En 2012, sous le gouvernement du Président Mohamed Morsi, c’était, en moyenne, 34 000 personnes qui chaque mois traversaient le point de passage de Rafah. En 2014, après la prise de pouvoir par al-Sissi, la frontière avec l’Égypte est restée fermée pendant 241 jours. En 2015, elle a été fermée 346 jours, et ouverte pendant seulement 19 jours. Al-Sissi a exploité le passage frontalier de Rafah de la même manière qu’Israël lui-même.

Le point de passage est un robinet. Fermez-le et vous exercez une pression politique sur le Hamas en refusant aux mourants l’accès aux soins médicaux dont ils ont besoin. Ouvrez-le et vous relâchez la pression sur les détenus de cette prison géante.

Un troisième collaborateur au siège est l’Autorité palestinienne elle-même. Selon le Hamas, depuis avril 2007, l’AP a réduit les salaires de ses employés à Gaza, elle a forcé 30 000 de ses fonctionnaires à prendre une retraite anticipée, elle a réduit le nombre des autorisations médicales pour aller recevoir des soins à l’étranger, elle a supprimé des médicaments et des fournitures médicales. 

Une expérience inhumaine

L’effet cumulatif du siège sur l’enclave est dévastateur, comme MEEl’a rapporté cette semaine.

Imaginez comment la communauté internationale réagirait si à Hong Kong ou à New York, deux autres territoires tout autant surpeuplés, le taux du chômage était de 47 %, celui de la pauvreté de 53 %, le nombre moyen d’élèves dans les classes était de 39 et celui de la mortalité infantile de 10,5 pour mille naissances.

La communauté internationale a pris l’habitude d’absoudre Israël de toute responsabilité pour ses punitions collectives et violations flagrantes des droits humains.

Mais il est certain qu’aujourd’hui, la question est que la bande de Gaza doit être considérée comme une tâche humaine sur la conscience du monde.

Par négligence, ou par défaut, tous les gouvernements occidentaux ont activement contribué à sa misère. Tous se rendent profondément complices d’une expérience inhumaine : comment maintenir plus de 2 millions d’êtres humains à un niveau de subsistance considéré par les Nations-Unies comme intolérable et invivable, sans les faire basculer dans une mort massive.

Que doit-il se passer pour que cela change ? Pendant combien de temps encore allons-nous, comme l’a fait apparemment Google, supprimer Gaza, ses réfugiés, ses souffrances quotidiennes de la conscience collective du monde ?

David Hearst est rédacteur en chef au Middle East Eye.

Traduction : BP pour l’Agence Média Palestine

Source: Middle East Eye