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Par Hamza Abu Eltarabesh, 18 février 2020

Khader al-Saidi avec son ami de toujours et compagnon de pêche, Muhammad Abu Riyala (à gauche). (Abed Zagoout / The Electronic Intifada)

Khader al-Saidi a perdu la vue et l’odorat quand les forces navales israéliennes ont tiré sur son visage avec des balles d’acier enrobé de caoutchouc alors qu’il pêchait en mer au large de Gaza.

Cet homme de 32 ans est d’abord resté silencieux quand l’Elecronic Intifada est venue l’interviewer.

Son père, Marwan avait déjà averti que Khader pouvait interrompre l’interview à tout moment.

Marwan a comblé le silence. Il a parlé de la longue histoire de sa famille qui gagne sa vie en pratiquant la pêche, de la façon dont ses grands pères pêchaient en mer avant lui et comment leurs propres fils de 60 ans avaient pris leur suite.

La pêche fait partie intégrante de la culture, de la nourriture et de l’économie de Gaza. Les attaques routinières sur les pêcheurs de Gaza continuent de dévaster l’industrie.

Dans la pièce, il y avait aussi l’ami et compagnon de pêche de Khader, Muhammad Abu Riyala, 36 ans, qui a également parlé des dangers de la pêche au large de Gaza.

Un moment plus tard cependant, Khader a rompu son silence.

« Nous, pêcheurs, ne pouvons travailler ailleurs qu’en mer », a-t-il dit. « Je suis comme le poisson. Si je quitte la mer, je meurs. »

La nuit noire

C’est la façon dont Khader a commencé à parler de l’agression qui l’a laissé aveugle, agression qui a eu lieu à l’occasion de ce qu’il a depuis appelé « la nuit noire ».

Le 20 février 2019, Khader a quitté le port de Gaza sur son bateau avec son cousin Muhammad.

Tous les deux ont fait route au sud vers la côte au large de Khan Younis, a dit Khader, dans la partie méridionale du territoire. Ils y travaillaient depuis deux mois après qu’Israël ait étendu la zone de pêche à 12 milles nautiques.

Vers 10 H. du matin, alors que Khader et Muhammad tiraient leurs filets hors de l’eau dans une zone, a-t-il dit, approximativement à neuf milles nautiques de la côte, cinq bateaux de la marine israélienne ont commencé à s’approcher d’eux.

Sans préavis, les soldats israéliens ont ouvert le feu. Eux ont essayé de s’échapper, mais les bateaux de la marine israélienne les ont rapidement encerclés. Puis les soldats ont commencé à tirer des balles d’acier enrobé de caoutchouc sur les deux pêcheurs – 15 d’après un rapport – blessant Muhammad à la poitrine et à l’estomac, et Khader dans le dos, à la jambe, à la poitrine et au visage.

Corruption

Lorsque Khader s’est réveillé, il s’est retrouvé les mains et les jambes attachées à son lit d’hôpital.

Khader et son cousin étaient tous les deux arrêtés et emmenés au Centre Médical de Barzilai au sud d’Israël.

« J’ai essayé d’ouvrir les yeux, mais sans résultat. Tout était noir. Je me suis mis à crier jusqu’à ce qu’un médecin arrive », a dit Khader.

« Dans un mauvais arabe, il m’a dit qu’ils avaient enlevé mon œil droit et que, dans les heures suivantes, ils allaient m’opérer à l’oeil gauche. »

C’était la cinquième arrestation de Khader depuis qu’il avait commencé à pêcher à 12 ans.

Des affiches célébrant la libération de Khader al-Saidi autour de chez lui.
(Abed Zagout / The Electronic Intifada)

Son dernier emprisonnement avait duré un an, a-t-il dit, avec une mise à l’isolement de 37 jours. On l’avait libéré en avril 2018.

Quand Israël détient des pêcheurs de Gaza, selon le Syndicat des Pêcheurs Palestiniens de Gaza, il confisque leurs bateaux et leur matériel de pêche.

C’est ainsi que ces deux dernières années ont coûté à Khader quelque 28.000 $.

Lorsque Khader s’est réveillé après la deuxième opération, le médecin l’a informé que l’opération n’avait pas réussi.

L’armée israélienne lui a alors offert 100.000 $, a-t-il dit. C’était une façon d’acheter sons silence pour qu’il ne dépose pas plainte.

« Malgré la perte de ma vue, à laquelle s’ajoutaient mes pertes financières, je n’ai jamais envisagé d’accepter. J’ai immédiatement refusé », a dit Khader.

Il a engagé des poursuites avec le Centre Palestinien de Droits de l’Homme. Là, un enquêteur a dit à The Electronic Intifada que le cas de Khader a été soumis à un tribunal israélien, mais qu’il n’y avait eu aucune réponse jusqu’ici.

Nizar Ayyash, à la tête du syndicat des pêcheurs, a dit que « la majorité des pêcheurs arrêtés par Israël se trouvaient dans la zone de pêche agréée. Et en détention, les pêcheurs sont soumis à des tortures et autres traitements psychologiques cruels et dégradants ».

En octobre 2019, Al Mezan, association de défense des droits de l’Homme de Gaza, a conclu qu’Israël avait commis 1.034 violations contre les pêcheurs depuis 2015, en utilisant la plupart du temps des tirs à balle réelle.

La fiche d’information a confirmé la déclaration de Ayyash disant que la majorité des violations avaient eu lieu à l’intérieur des limites de pêche imposées par Israël.

Libération humiliante

Israël a libéré Khader après l’avoir retenu quatre jours à l’hôpital.

Deux personnes l’ont accompagné à Erez, checkpoint militaire qui sépare Gaza et Israël, et l’ont laissé seul à l’entrée avec un document l’informant qu’il devait revenir à l’hôpital le 11 mars 2019 pour un contrôle médical.

« Je ne savais par quoi faire ni où aller. J’avais juste perdu la vue. J’ai commencé à pleurer et à appeler des gens à l’aide. Au bout de quelques minutes, un commerçant qui revenait à Gaza est venu m’aider », a dit Khader.

Le commerçant a demandé à un chauffeur d’emmener Khader du côté palestinien du checkpoint. Khader a alors demandé au chauffeur d’appeler son ami Abu Riyala.

Khader et Abu Riyala sont amis depuis 15 ans. Ils ont travaillé ensemble et ont partagé les pertes causées par Israël ; en mai de cette année là, les forces navales israéliennes ont confisqué le bateau de 300.000 $ de Riyala. En 2015, Israël a tiré sur son frère Tawfiq et l’a tué dans son bateau.

« Je n’oublierai jamais l’état de mon ami à son retour à Gaza. Son visage était enflé et il avait du sang sur le nez et le menton », a dit Riyala, qui a en charge une famille de 17 personnes.

« J’ai immédiatement emmené Khader à l’hôpital. Ils nous ont dit que les os autour de son œil droit étaient détruits et que la partie interne de l’oeil et la rétine avaient été enlevées. »

« Rejet pour raison de sécurité »

Le 11 mars 2019, alors que Khader se préparait à repartir pour l’opération qui devait reconnecter le nerf endommagé de son œil gauche, Marwan a reçu un message lui disant que son fils avait été refusé pour raisons de sécurité.

« L’hôpital a décidé une nouvelle date pour l’opération : mai 2019 », a dit Khader.

« Avant le deuxième rendez-vous, j’ai eu l’occasion d’aller en Egypte avec mon père. »

Là, on a implanté un œil de verre dans son orbite droit, tandis que les médecins l’informaient qu’il n’avait aucune chance de retrouver la vue de l’oeil droit.

« J’ai fait également examiner mon nez par des médecins. La zone supérieure de mon nez est totalement endommagée, mais les médecins m’ont dit, qu’avec le temps, je pouvais retrouver mon odorat. »

Khader est rentré déprimé d’Egypte. Il ne dormait pas et n’avait plus d’appétit.

« Ma famille était à mes côtés. Ils ont essayé de me rassurer en me disant qu’il y avait encore un espoir lorsque j’irais en Israël d’ici la fin mai », a-t-il dit.

« Quand la deuxième date pour mon opération est arrivée, j’ai reçu un autre rejet pour cause de sécurité. Nous avons ensuite envoyé huit requêtes, avec chaque fois le même résultat. »

Après sept mois de procrastination israélienne, Khader a été autorisé à aller, avec sa mère, au Centre Médical Rabin à Petah Tikva, ville à l’Est de Tel Aviv.

« Les médecins m’ont dit qu’il n’y avait aucun traitement dans mon cas et que peut-être, si je revenais en Israël dans quatre ans, ils auraient éventuellement progressé dans les traitements me concernant. »

« Voir et sentir mes enfants »

A la fin des quatre heures d’interview de Khader par The Electronic Intifada, la femme de Khader, Hadil, 25 ans, est venue avec leurs trois enfants : Muhammad, Hashim et Inas. Inas, 3 ans, a sauté sur les genoux de son père et lui a demandé de voir une égratignure sur sa jambe. Khader a pris une profonde respiration et à dit à sa fille que tout irait bien.

Khader al-Saidi joue avec ses enfants. « Israël a détruit ma vie. Je suis encore jeune, mais j’ai perdu tout ce qui me rendait heureux : la mer, voir et sentir mes enfants », dit-il.
(Abed Zagout / The Electronic Intifada)

« Je sens qu’il y a de l’espoir, nous devons attendre », a dit Hadil en posant ses mains sur les épaules de Khader.

Pourtant Khader l’a interrompue.

« Je suis fini. Israël a détruit ma vie. Je suis encore jeune, mais j’ai perdu tout ce qui me rendait heureux : la mer et voir et sentir mes enfants. Il semble impossible que je puisse retrouver cela. »

Récemment, Hadil a commencé à apprendre la broderie pour gagner de quoi soutenir sa famille.

L’histoire de Khader est une histoire parmi les 4.000 pêcheurs qui travaillent à Gaza, entretenant les 70.000 membres de leurs familles, dont tous subissent le blocus israélien et les violations contre ce secteur.

L’expert économique Maher al-Tabah a dit que « si Israël relâchait le blocus sur le secteur de la pêche, cela ferait progresser l’économie de Gaza de 27 % et l’économie de la Palestine de 9 % ».

Hamza Abu Eltarabesh est journaliste à Gaza.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Electronic Intifada