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Témoignage #6 : Mohammad Samara

Par IJV Canada, 14 avril 2020

Au cours des dernières semaines, IJV a publié une série de témoignages de Palestiniens évoquant la vie sous la pandémie de COVID-19. Alors que le monde se bat avec l’épidémie et que nous organisons des actions d’entraide et de solidarité dans de nombreuses villes, nous devons garder la Palestine dans nos esprits et dans nos coeurs.

Nous pouvons nous inspirer de ces expériences de la vie palestinienne sous couvre-feu militaire, siège et restrictions de déplacement, et en tirer d’importantes leçons. Loin d’identifier le confinement et l’occupation, nous espérons apprendre des stratégies employées par les Palestiniens depuis des décennies et écouter leurs conseils au monde dans ces temps difficiles.

Maintenant plus que jamais, la Palestine doit être libre. Le siège brutal de Gaza et l’occupation permanente de la Cisjordanie sont des poudrières pour le coronavirus. A ce jour, il y a plus de 280 cas confirmés de coronavirus dans les Territoires palestiniens occupés, dont 13 dans la Bande de Gaza occupée. L’assistance médicale doit y arriver, les gens doivent avoir accès aux tests de dépistage et Israël doit mettre fin à ses restrictions quotidiennes sur la vie palestinienne. Si vous appréciez ces témoignages, et souhaitez lire davantage de textes de ce genre, merci de faire un don à Voix Juives Indépendantes aujourd’hui.

Notre témoignage aujourd’hui vient de Mohammad Samara, un infirmier de 37 ans vivant à Naplouse, en Cisjordanie. Mohammad partage son foyer avec sa femme et ses deux petites filles (l’une a trois ans, et l’autre 4 mois). Il se décrit aussi lui-même comme un militant social, un professeur d’anglais et un guide touristique. Il vit à Naplouse depuis 2003.

Lorsque j’ai parlé avec Mohammad, il prenait quelques jours de congé pour rendre visite à ses parents dans la campagne autour de Naplouse, une grande ville animée de Cisjordanie.

« Il semble que les choses deviennent de plus en plus diffciles, parce que nous avons plus de cas », me dit Mohammad au cours d’une connexion téléphonique hachée. « Aujourd’hui nous venons de confirmer 14 nouveaux cas ». Au moment où j’écris (14 avril), il y a environ 280 cas confirmés de
COVID-19 dans les Territoires palestiniens occupés de Cisjordanie et de Gaza.

« Depuis que cela a commencé, ma vie comme infirmier a changé. Nous devons travailler plus que normalement. Je travaille dans un hôpital chirurgical public à Naplouse. Nous n’avons aucune opération programmée — elles ont toutes été annulées à cause de ces mesures d’urgence. Nous
recevons seulement les pires cas, qui ont absolument besoin d’un traitement, parce que nous devons nous tenir prêts avec tout ce dont nous disposons
.

Et quand je dis ‘avec tout ce dont nous disposons’, je ne veux pas dire que nous sommes réellement bien préparés. Nous faisons tout ce que nous pouvons. Le ministère de la Santé fait tout ce qu’il peut. L’Autorité palestinienne (AP) fait tout ce qu’elle peut. Mais avec l’insuffisance des revenus et la difficile situation économique de l’AP, le mieux à faire, c’est la prévention et la précaution. »

Mohammad Samara

Je lui demande de décrire la situation à Naplouse, si les boutiques ont ou non commencé à fermer ou si les choses continuent normalement.

« Le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh a annoncé les mesures de sécurité début mars. Les écoles et les universités sont toutes arrêtées, et les endroits avec des rassemblements publics ont été fermés. L’AP a dit aux gens d’éviter les mosquées et les églises au début, et ensuite elles ont été complètement fermées. Environ une semaine plus tard, l’AP a fermé tous les cafés et tous les restaurants, ainsi que les parcs et les aires de jeux. Maintenant les enfants n’ont nulle part à l’intérieur ou à l’extérieur où ils peuvent jouer ensemble.

C’est vraiment difficile. J’ai une fille de 3 ans et elle s’ennuie vraiment facilement. Et c’est difficile d’expliquer toutes ces restrictions à un petit enfant, mais je pense que ma fille comprend et nous
essayons de l’occuper
».

La rue Amman au centre de Naplouse est presque vide à cause des mesures de confinement dues au coronavirus. (Source: Wikipedia, par أمين – Own work, CC BY-SA 4.0,
https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=88566660)

Comme beaucoup de pays dans le monde sont maintenant dans des confinements de près d’un mois, nous commençons à voir davantage d’images de lieux publics, normalement grouillants de vie, qui deviennent le domaine des pigeons, des déchets éparpillés, ou des policiers avec des masques. Quelques-unes des scènes les plus remarquables récemment étaient les paysages désertés de Times Square à New York, de la place Saint-Pierre au Vatican ou de la Grande Mosquée à la Mecque. Je demande à Mohammad de décrire l’atmosphère dans les rues de Naplouse.

« Beaucoup de gens sont effrayés. Les choses les plus importantes sont la nourriture et les provisions. Nous voyons des épiceries vidées vraiment rapidement. Les rues sont vides. Il n’y a pas de taxis. Les transports publics sont arrêtés, donc les gens ne peuvent pas aller travailler. La zone autour de Naplouse est aussi bloquée par la police de l’AP.

Mais cela me fait penser à la période entre 2003 et 2005 quand j’étudiais pour être infirmier. Naplouse était entourée de nombreux checkpoints israéliens. Pour moi, c’était vraiment difficile d’aller et venir de Naplouse à ma ville pour étudier. Le trajet aurait dû prendre normalement 20mn de ma ville à Naplouse, mais pendant cette période il prenait 3 heures.Je devais contourner des montagnes, changer de voiture en voiture, marcher pendant de longues périodes. Les mesures de confinement pour le coronavirus ne sont pas traumatisantes parce que j’ai déjà eu cette expérience !

Je ne suis pas sûr de la manière dont les plus jeunes générations réagissent à cela, mais parce que j’ai vécu pendant la Deuxième Intifada avec ses restrictions de déplacement, je peux être un peu plus relaxe.

Les gens dans la cité, néanmoins, sont anxieux. La plupart des travailleurs à Naplouse sont des journaliers — ils n’ont pas un salaire fixe. Beaucoup de gens de Cisjordanie travaillent en Israël, mais maintenant on les renvoie en Cisjordanie. La maladie se répand très rapidement en Israël. Donc tous ces gens sont sans travail maintenant et ne savent pas quoi faire. »

Il y a quelques semaines, des rapports choquants ont émergé selon lesquels les autorités israéliennes se contentaient simplement de déposer aux checkpoints des travailleurs journaliers palestiniens malades et les laissaient se débrouiller seuls.

Beaucoup de gens dans différents endroits du monde essaient de gérer le fait qu’ils ne peuvent plus quitter leurs maisons. La police dans certains pays, comme en Italie, arrête même les gens parce qu’ils quittent leurs maisons et à Montréal, où je suis basé, la police a donné de fortes amendes à des jeunes sans domicile qui n’ont nulle part où aller pendant la pandémie. Il devient clair que la répression policière aggrave les tensions sociales liées au virus dans de nombreux pays. Je demande à Mohammad s’il pourrait évoquer ce à quoi ressemblait la vie sous couvre-feu militaire israélien et comment les gens s’arrangeaient pour joindre les deux bouts.

« Je me souviens du couvre-feu de 2003 à Naplouse. C’était vraiment long. Même les équipes médicales ne pouvaient pas se déplacer dans la ville. Pendant le couvre-feu, les gens ouvraient leurs maisons pour qu’elles soient utilisées comme hôpitaux de terrain. Les équipes médicales essayaient de faire tout ce qu’elles pouvaient pour obtenir des fournitures médicales et de la nourriture livrées aux familles pendant cette période ».

Initiatives d’entraide à Naplouse

« Maintenant je vois que depuis que cette quarantaine a commencé, il y a eu des initiatives très intéressantes qui ont démarré. Quelques épiceries et restaurants ont fait en sorte d’aider les gens qui ont perdu leur travail en organisant des programmes de « don-au-suivant ». Donc n’importe qui peut aller dans ces boutiques, laisser un don et alors une personne au chômage peut venir et acheter des choses avec ce don. A une certaine boutique, 11 familles en ont bénéficié en une semaine.

Dans beaucoup de nos restaurants de Naplouse, avant qu’ils n’aient dû fermer, ils ont fait des repas quotidiens pour des familles dans le besoin. Et maintenant nous avons des brigades de bénévoles qui aident les gens. En fait, l’autre jour, j’étais presque coincé au milieu de nulle part et quelques-uns de ces bénévoles m’ont vu, m’ont demandé comment j’allais, ont pris ma température et ensuite ont proposé de me ramener à la maisons. Ces gens font des patrouilles, à la recherche des personnes qui n’ont nulle part où aller ou qui sont loin de chez eux ».

« Soit le virus vous tuera, ou vous survivrez. Et si vous voulez survivre, vous devez penser à ce que vous devez faire pour survivre. Ce n’est pas seulement sortir acheter des tonnes de provisions ou de papier toilette. En Occident, les gens sont beaucoup plus individualistes. Nous devons réellement penser aux personnes que nous aimons et nous occuper d’elles. »

Muhammad Samara

Tandis que Mohammad m’explique cela, je suis vraiment ébahi de ce qui se passe. Je lui dis qu’à Montréal, il n’y a pas beaucoup de restaurants qui s’occupent de nourrir les gens de la communauté. Je lui dis qu’il semble qu’il y a un niveau très élevé de solidarité sociale en Palestine à l’heure actuelle.

« C’est ce que nous apprenons en grandissant », répond Mohammad. « Nous sommes élevés par nos parents à nous occuper les uns des autres. Pas seulement de nos familles, mais d’autres personnes dans notre quartier aussi. Parce que chacun ici croit que quand vous faites quelque chose de bien pour quelqu’un d’autre, une bonne chose vous arrivera à vous.

Dans les villages actuellement, des jeunes commencent à s’organiser en comités pour les quarantaines. Ils aident les gens s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Par exemple, si quelqu’un manque de riz ou de pain, ils peuvent appeler le comité et des bénévoles leur apporteront. C’est pour encourager la plupart des gens à rester chez eux. »

Pour finir, je demande à Mohammad s’il a un conseil à offrir aux gens qui ont des difficultés à supporter les confinements pour le coronavirus.

« Soit le virus vous tuera, soit vous survivrez. Et si vous voulez survivre, vous devez penser à ce que vous devez faire pour survivre. Ce n’est pas seulement sortir acheter des tonnes de provisions ou de papier toilette. En Occident, les gens sont beaucoup plus individualistes. Nous devons réellement penser aux personnes que nous aimons et nous occuper d’elles.

C’est peut-être un bon moment pour revenir à nos racines — oublier la technologie, les restaurants, les cafés ou les voyages. Passons un peu de temps avec nous-mêmes ou nos propres familles, et essayons de les protéger et de nous protéger du virus. Dans des moments difficiles, nous acquérons de la force par les gens que nous aimons. »

Juste comme je termine ma conversation téléphonique avec Mohammad, il mentionne un poème auquel il a pensé récemment, « C’est la vie que nous enseignons, Monsieur » par l’artiste palestinien en création parlée Rafeef Ziadah. « Tout ce que je ne peux dire moi-même a été dit dans ce poème »

Par Aaron Lakoff

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine

Source : IJV Canada