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Une étude sur la musique arabe éclaire la culture arabe toute entière.

Par Naim Mousa, 6 mai 2020

Umm Kulthum en 1968 (Photo: Wikimedia)

INSIDE ARABIC MUSIC

Arabic Maqam Performance and Theory in the 20th Century by Johnny Farraj and Sami Abu Shumays pp. 480. Oxford University Press $39.95 [A l’intérieur de la musique arabe : interprétation et théorie du maqâm arabe au XXe siècle, par Johnny Farraj et Sami Abu Shumays, Oxford University Press, 2019, 480 pages, 39.95 $]

En tant que Palestinien, j’ai toujours eu du mal à expliquer la culture palestinienne et arabe aux non-arabes. Pourquoi valorisons-nous autant la famille ? Pourquoi sommes-nous si conviviaux et aimons-nous avoir des invités ? Pourquoi, quand nous avons un invité, lui offrons-nous toujours un café, quelque soit le moment de la journée ou de la nuit ?

Au cours des quatre ou cinq dernières années, je suis devenu extraordinairement connecté avec ma culture, spécifiquement avec sa musique. Quand j’étais jeune, je détestais écouter de la musique arabe. Cela pourrait être attribué au fait qu’une partie importante de mon enfance s’est passée à vivre et à étudier dans des communautés qui n’étaient pas des communautés palestiniennes homogènes. C’est parce que mes parents ont toujours valorisé mon éducation et ne se sont pas inquiétés de ce que j’étudie 5 ans dans une école juive ou 3 ans dans une école américaine. Donc, pendant les 14 premières années de ma vie, j’ai vécu dans des communautés qui étaient en majorité non-arabes ; j’étais ainsi bien plus exposé à d’autres cultures qu’aux cultures arabes, ce qui explique pourquoi je n’ai pas acquis un goût pour la musique arabe. Même si j’avais bien quelques chansons favorites en arabe, comme Man Sharadly el-Ghazala, Dakhlek wel-Hawa, et Haday Haday par Tony Hanna (qui était, et est toujours un de mes artistes arabes favoris), la vaste majorité de la musique arabe me paraissait toujours la même (ce qui, maintenant que j’en sais plus, est loin d’être vrai).

Cependant, tout a changé quand j’ai changé pour une école arabe au coeur de Nazareth — la plus grand cité palestinienne en Israël et l’épicentre politique, social et culturel pour les citoyens palestiniens d’Israël. Une fois dans une communauté arabe homogène, j’ai été lentement exposé à de la musique arabe et finalement je m’y suis complètement plongé. Graduellement, je suis devenu plus conscient de la vaste richesse de notre culture, et pas seulement de notre musique. Ce que la culture arabe a été capable de produire dans l’espace de quelques décennies, du milieu à la fin du XXe siècle— de la musique à la littérature ou au théâtre — est sans pareil. Une telle flambée de développements et d’enrichissement culturels n’a eu lieu que de rares fois dans l’histoire humaine.

J’y ai recueilli un profond respect, de la fierté et une appréciation de ma culture. Mon moi passé ne me reconnaîtrait pas aujourd’hui. Aujourd’hui, j’écoute les Grands de la musique arabe – Farid alAtrash, Abdel Halim Hafez, Umm Kulthum, Sabah Fakhri, Fahd Ballan et d’autres – des années 50, 60 et 70 – quelque chose de rarement vu aujourd’hui, même dans les générations plus âgées. En fait, un jour, j’écoutais Noura Ya Noura de Farid al-Atrash (un de mes favoris), et mon père, passant près de moi, m’a dit : « En quarante ans, je n’ai vu personne mettre de la musique de Farid al-Atrash et l’écouter !”

Si la musique de cette période, connue comme l’ « âge d’or » de la musique arabe, n’est plus en haut des palmarès, évidemment, elle est encore très aimée, pertinente, et extrêmement populaire même aujourd’hui. Je veux dire, c’est littéralement partout dans la culture arabe. Dans chaque concours de chansons, d’Arab Idol ou de la version arabe de The Voice et The Voice Kids, les concurrents chantent presque toujours des chansons de cette période, à cause de leur popularité, mais aussi de leur nature extrêmement difficile qui est extraordinairement impressionnante, si vous êtes capable de les chanter. Et donc, comme je suis tombé de plus en plus amoureux de la musique de cette période, mon esprit a débordé de questions sur elle et j’ai voulu en savoir plus.

C’est alors que je suis tombé ur le livre Inside Arabic Music [ A l’intérieur de la musique arabe] de Johnny Farraj et Sami Abu Shumays, qui est une exploration complète et complexe de la musique arabe du XXe siècle. Et quand je dis « complexe », je le pense dans tousles sens possibles. Il n’explore pas seulement la musique arabe dans son intégralité, mais couvre aussi absolument chacun des instruments les plus couramment utilisés, depuis l’oud et le tabla jusqu’au violon et au saxophone. C’est la plus importante et la plus complète source d’information sur la musique arabe actuellement disponible.

Le livre explore la musique arabe extrêmement en profondeur, couvrant tout, du système tonal aux intonations et aux ensembles. Cependant, malgré toute la terminologie musicale qui bénéficierait probablement plus à quelqu’un d’impliqué dans cette forme d’art, j’ai été capable de comprendre entièrement tout ce qui était écrit et discuté, même sans une formation poussée en théorie musicale.

Cependant, le plus grand accomplissement du livre est sa capacité à refléter précisément la culture arabe comme un tout. Je dirais que si quelqu’un souhaitait comprendre la culture arabe, il lui suffirait de lire simplement l’introduction du livre (même si je recommanderais vraiment de le lire entièrement).

Dans une section intitulée A Communal Character [Un caractère collectif] dans les introductions, les auteurs expliquent qu’enregistrer de la musique arabe en studio est très complexe. C’est dû au fait que « l’enregistrement sépare le musicien de son auditoire, interrompant une connexion appelée ‘le feedback du public’, qui est indispensable pour le processus créatif de l’artiste ». En d’autres termes, la musique arabe n’est pas créée par des compositeurs, des musiciens et des chanteurs, mais par le peuple arabe comme un tout. L’artiste et le public se nourrissent mutuellement pour donner vraiment vie à la chanson, un témoignage de la nature vraiment sociale de la culture arabe.

Dans de nombreuses chansons interprétées par Umm Kulthum, Abdel Halim Hafez, et Farid alAtrash, la foule éclate en acclamations et en applaudissements (comme on le ferait à un match de football) chaque fois que l’artiste ou l’orchestre interprète une partie qu’ils ont vraiment appréciée. Une telle interaction conduit souvent l’artiste à répéter une certaine partie de la chanson encore et encore, puisque le public l’a tellement aimée.

Un autre aspect unique de la musique arabe est l’improvisation. Comme le public et les artistes se nourrissent mutuellement de l’énergie les uns des autres, l’orchestre (et l’artiste souvent) doit s’adapter au flux de la chanson. Autrement dit, si l’artiste veut répéter un certain vers parce que l’audience l’applaudit tellement, l’orchestre doit être prêt à exécuter une transition fluide pour y revenir. C’est pourquoi, souvent, un orchestre arabe n’a pas de chef d’orchestre, étant donné qu’ils se concentrent sur l’artiste qui chante pendant qu’ils jouent. Contrairement à la musique occidentale, la musique arabe n’adhère pas à un unisson précis, les musiciens au contraire improvisent constamment et s’adaptent à l’interprétation au fur et à mesure. Cela, en retour, enrichit la musique arabe puisque chaque interprétation est personnalisée pour le public et unique à sa façon.

Farraj et Abu Shumays, tout en se concentrant sur l’exploration de la musique arabe, ont de fait éclairé la culture arabe dans sa totalité. C’est une culture basée sur la communauté et sur l’interaction sociale. C’est une culture qui apprécie beaucoup et cultive l’art, particulièrement la musique, étant donné que c’est un moyen pour que des rencontres sociales se produisent. Alors que la culture arabe peut sembler écrasante à ceux qui sont en dehors d’elle, sa nature spontanée vient d’un sentiment d’inclusion et de plaisir.

Naim Mousa

Naim Mousa est un collaborateur de Mondoweiss. Il est citoyen palestinien d’Israël, et vit actuellement à New York. Il est directeur des médias pour les Amis de Mossawa, une organisation soeur, basée aux Etats-Unis, du Centre Mossawa basé à Haïfa, qui défend les droits des citoyens palestiniens arabes d’Israël. Il est aussi assistant de recherche de la professeure et militante américano-palestinienne Noura Erakat à l’université Rutgers – New Brunswick.

Traduction : CG pour l’Agence Media Palestine

Source : Mondoweiss