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Par Ali Abunimah, le 30 juin 2020

La Ligue anti-diffamation essaie de se présenter comme un allié de Black Lives Matter tout en protégeant Israël des critiques pour ses abus des droits des Palestiniens.
Wisam Hashlamoun / ZUMA Press

Pour ceux qui languissent après la fin du racisme systémique, il s’agit d’une période vivifiante alors que les militants noirs et leurs organisations mènent un soulèvement contre les symboles et les structures de la suprématie blanche.

Mais si vous êtes une association raciste déguisée en organisation des droits civiques, ces jours-ci sont pleins du danger de vous faire démasquer.

C’est un exercice d’équilibriste qui afflige depuis des années la Ligue Anti-Diffamation [Anti-Defamation League (ADL)], très important lobby israélien aux Etats Unis.

Ses pendants au Royaume Uni font face au même défi.

La crise est particulièrement aiguë juste maintenant où l’ADL tente de se présenter comme une alliée de La Vie des Noirs Importe tout en protégeant Israël contre la critique de ses projets d’annexion de la terre palestinienne en Cisjordanie occupée, ancrant encore plus le régime d’apartheid.

Une note qui a fuité, obtenue la semaine dernière par le rédacteur de Courants Juifs Josh Leifer souligne le dilemme des dirigeants de l’ADL.

La note expose comment le lobby peut, selon les mots de Leifer : « trouver un moyen de défendre Israël contre la critique sans s’éloigner des autres organisations des droits civiques, des représentants élus de couleur et les militants et supporters de La Vie des Noirs Importe ».

Le fond de cette stratégie, c’est de permettre une légère critique modérée d’Israël tout en repoussant des descriptions plus précises et exactes des violations des droits des Palestiniens telles que « apartheid » et « séparés mais égaux » – cette dernière étant une expression longtemps utilisée pour blanchir la ségrégation raciale et l’assujettissement violemment mis en vigueur et légalisés aux Etats Unis.

Les auteurs de la note craignent qu’un clash avec les forces progressistes au sujet de l’annexion puisse les ranger du « mauvais côté » du mouvement La Vie des Noirs Importe et « mette en doute les relations entre l’ADL et de nombreuses organisations et coalitions des droits civiques ».

C’est paradoxal qu’ADL craigne qu’Israël soit associé à l’apartheid.

Alors que le régime d’apartheid Sud-Africain armé par Israël détruisait encore des vies de Noirs dans ce pays dans les années 1980 et 1990, l’ADL pratiquait un espionnage massif aux États-Unis.

Tout comme il infiltre les associations de solidarité avec la Palestine, l’espion ADL a transmis des dossiers confidentiels sur les militants anti-apartheid à la brutale agence de renseignements d’Afrique du Sud.

La toute dernière fuite d’ADL confirme les inquiétudes qui avaient été révélées dans un rapport privé qui avait été obtenu en 2017 par The Electronic Intifada.

Ce rapport – rédigé conjointement par l’ADL et l’Institut Reut [Amitié], groupe de réflexion israélien – se désolait de ce que les militants qui font campagne pour les droits des Palestiniens aient « pu concevoir la lutte des Palestiniens contre Israël comme faisant partie de la lutte d’autres minorités privées d’autonomie, telles que les Afro-Américains, les Latinos et la communauté LGBTQ ».

Le rapport recommandait que les associations sionistes essaient de rompre cette dynamique en « s’associant avec d’autres communautés de minorités fondées sur des valeurs et des intérêts communs tels que la réforme de la justice criminelle, les droits à l’immigration, ou en combattant le racisme et les crimes de haine ».

Aujourd’hui, l’ADL voit La Vie des Noirs Importe comme une chance de renforcer sa crédibilité concernant « les droits civiques » tout en faisant avancer son programme anti-palestinien.

Demande de censure plus sévère

L’ADL est l’un des différents lobbies – qui aiment le gouvernement israélien – et ont longtemps perçu La Vie des Noirs Importe comme une menace stratégique majeure.

Sa tentative de coopter le mouvement La Vie des Noirs Importe – afin de gérer et de disperser les critiques du rude régime raciste israélien contre les Palestiniens – est actuellement en plein essor.

L’association est partenaire de la campagne Arrêtez la Haine pour le Profit qui fait pression sur les grandes entreprises pour qu’elles retirent leur publicité sur Facebook pendant le mois de juillet afin de protester contre l’échec supposé du géant des réseaux sociaux à sévir contre les discours de haine.

Déjà, de grandes marques telles qu’Unilever et Starbucks ont accepté de s’exécuter.

Il y a de véritables raisons de s’inquiéter de cette campagne : en fait, elle exige de Facebook qu’il agisse en censeur et arbitre de la vérité, rôle que personne ne voudrait voir jouer par une société privée sans responsabilité.

C’est particulièrement inquiétant quand on sait que Facebook a déjà nommé une ancienne membre du gouvernement israélien à la responsabilité de la censure dans son nouveau conseil de surveillance.

Tandis que peu nombreux sont ceux qui sont peut-être gênés par la suppression de tribunes publiques de suprémacistes blancs et de Nazis, la réalité, c’est que les Palestiniens ont fait partie des cibles principales de la censure en ligne, particulièrement par Facebook.

Les lobbies israéliens, dont l’ADL, ont fait la promotion d’une définition de l’antisémitisme trompeuse et à but politique, qui confond, d’une part la politique israélienne et son idéologie sioniste d’État raciste et, d’autre part, le fanatisme anti-Juif.

https://twitter.com/Lowkey0nline/status/1277295967075815425?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1277295967075815425%7Ctwgr%5E&ref_url=https%3A%2F%2Felectronicintifada.net%2Fblogs%2Fali-abunimah%2Fpro-israel-racist-group-adl-moves-co-opt-black-lives-matter

Ils ont poussé les gouvernements, institutions et sociétés de réseaux sociaux à adopter cette définition trompeuse afin de museler les défenseurs des droits fondamentaux des Palestiniens.

La campagne Arrêtez la Haine pour le Profit exige explicitement que Facebook « trouve et retire les associations publiques et privées focalisées sur la suprématie blanche, les milices, l’antisémitisme, les conspirations violentes, le déni de l’Holocauste, la désinformation sur les vaccins et le déni climatique ».

Quelle que soit la répugnance que l’on puisse avoir envers ces façons de voir, c’est une exigence assez radicale de censure et de régulation qui ne s‘arrêtera vraisemblablement pas là.

Pourtant, il faut le noter, il n’y a pas d’exigence de retrait d’associations anti-musulmanes, malgré l’islamophobie rampante sur la plate-forme. Ce genre de haine ne pose apparemment aucun problème !

La campagne Arrêtez la Haine pour le Profit fournit aussi une opportunité à de grosses corporations d’obtenir une publicité positive tout en faisant très peu pour traiter le racisme structurel. Il ne fait aucun doute que ce genre de corporations seront heureuses de recommencer à faire de la publicité sur un Facebook désinfecté de toute opinion dissidente.

Boycott pour moi, mais pas pour toi

Il y a aussi l’hypocrisie flagrante d’ADL, qui appelle à boycotter Facebook, tout en attaquant et salissant BDS – campagne pacifique de boycott, désinvestissement et sanctions pour mettre fin aux injures et crimes racistes contre les Palestiniens.

La Ligue Anti-Diffamation a même soutenu la législation anti-BDS, sachant très bien que ces lois sont contraires à la constitution parce qu’elles violent la liberté d’expression.

Sans aucun doute, l’ADL met en valeur son propre droit constitutionnel pour appeler au boycott de Facebook même alors qu’elle cherche à piétiner le droit à la liberté d’expression des autres, dont ceux qui pensent que les Palestiniens ne devraient pas voir leurs droits niés dans leur propre pays simplement parce qu’ils ne sont pas Juifs.

Mais en soutenant la campagne Arrêtez la Haine pour le Profit, l’ADL joint ses forces aux organisations libérales populaires des droits civiques telles que La Couleur du Changement et la vénérable NAACP – et utilise ainsi ces relations pour gagner une crédibilité entièrement imméritée en tant qu’alliée anti-raciste

Des militants noirs du Royaume Uni appellent à des sanctions contre Israël

Le problème auquel fait face l’ADL, et plus largement le lobby israélien, a été souligné au cours du week-end quand La Vie des Noirs Importe du Royaume Uni, coalition anti-raciste, a tweeté son soutien à la lutte des Palestiniens :

« Alors qu’Israël s’avance vers l’annexion de la Cisjordanie et que les principaux courant politiques britanniques sont privés du droit de critiquer le Sionisme et que le colonialisme de peuplement israélien se poursuit, nous nous tenons fermement et clairement aux côtés de nos camarades palestiniens », a dit l’association dans un tweet.

Le tweet a obtenu des dizaines de milliers de j’aime et de retours.

La Vie des Noirs Importe du Royaume Uni a donné suite avec une série de tweets déboulonnant les prétentions du lobby israélien comme quoi critiquer Israël serait antisémite.

Un tweet a déclaré que, alors que l‘annexion menace, « nous nous tenons aux côtés de la société civile palestinienne pour appeler à des sanctions ciblées en accord avec le droit international contre le régime colonial et d’apartheid d’Israël ».

Ces tweets étaient particulièrement significatifs alors que la politique britannique demeure sous l’emprise d’une chasse aux sorcières à l’encontre des critiques d’Israël, spécialement à l’intérieur du principal parti d’opposition, le Parti Travailliste.

Sans surprise, les tweets ont immédiatement attiré l’hostilité du Mouvement des Travaillistes Juifs, lobby à l’intérieur du Parti Travailliste qui a agi comme un représentant de l’ambassade d’Israël. Mike Katz, président du Mouvement des Travaillistes Juifs, a dit qu’il était « triste » à la vue des tweets de La Vie des Noirs Importe du Royaume Uni.

Il a par ailleurs déclaré que les membres de son organisation « rejettent l’annexion et les colonies ».

On peut voir cela comme un nouvel effort pour présenter la critique d’Israël sous une forme « adoucie » acceptable qui ne touche qu’un nombre limité d’actions israéliennes, tout en essayant de placer hors jeu la critique du Sionisme.

Le Conseil des Représentants, organisation communautaire juive britannique et principale association pro-israélienne, a sans surprise accusé La Vie des Noirs Importe du Royaume Uni de s’engager dans un « trope antisémite »

Mais le Conseil a insisté pour dire que ceci « ne nous empêchera pas de nous tenir aux côtés des Noirs dans leur quête de justice ».

Mais en réalité, soutenir Israël et le Sionisme est totalement incompatible avec toute quête de justice. Toute cette astucieuse virevolte et ces campagnes de relations publiques ne peuvent cacher cette simple vérité : Vous ne pouvez pas être un raciste anti-raciste.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Electronic Intifada