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Par Riya Al’sanah et Rafeef Ziadah, le 7 juillet 2020

Depuis le soulèvement de Black Lives Matter aux États-Unis, les débats sur le racisme structurel et la brutalité policière occupent le devant de la scène au niveau international. Le plus stimulant, peut-être, ce sont les discussions éclairantes sur le financement de la police dans le cadre d’une politique abolitionniste plus large. Les personnes participant à des mouvements antiracistes attirent l’attention depuis longtemps sur les longues histoires coloniales de la brutalité policière, établissant des connexions entre les différents mouvements, et examinant la circulation internationale des tactiques et technologies coercitives.

Inévitablement, Israël est apparu dans cet échange de vues. Non pas que toutes les pratiques policières répressives émanent d’Israël. Assurément, les pratiques policières aux États-Unis et au Royaume-Uni étaient racistes bien avant la création de l’État d’Israël.

Il n’en est pas moins vrai qu’Israël s’est placé au centre de l’armement international et de l’industrie dite de sécurité intérieure. Nier cela serait donner à Israël un statut d’exception. Israël a exporté son équipement, ses doctrines et ses tactiques militaires à des régimes répressifs dans le monde entier et a également reçu les enseignements d’autres pays. C’est la nature même de l’industrie de l’armement et de la surveillance : elle est à l’échelle internationale.

Israël, précisément en raison de décennies de colonisation et d’occupation militaire qui contrôle chaque aspect de la vie palestinienne, a commercialisé ses équipements comme étant « testés au combat » et « éprouvés sur le terrain ». Énoncer cette réalité n’a rien à voir avec une théorie du complot.

Les exportations militaires et technologiques d’Israël

Israël est le huitième plus grand exportateur militaire du monde. Entre 2015 et 2019 les exportations du gouvernement israélien et des entreprises privées ont atteint un sommet, représentant 3% du total mondial des exportations d’armes. De façon révélatrice, l’Inde était le client le plus important, absorbant 45% des exportations militaires d’Israël. Au vu des actions brutales du gouvernement fondamentaliste de droite de Narendra Modi au Cachemire et contre les Musulmans en Inde, c’est là une tendance très inquiétante.

Outre l’exportation d’armes, Israël a une industrie de haute technologie axée sur l’exportation, qui exerce une forte attraction sur les investisseurs capitalistes internationaux en capital-risque. En 2019, les entreprises technologiques israéliennes ont levé un montant record de 8,3 milliards de dollars en capitaux d’investissement. La part du lion de ces investissements est allée à des entreprises d’intelligence artificielle qui ont levé 3,7 milliards de dollars, et à des entreprises de cybersécurité qui ont levé 1,88 milliard de dollars.

Sur une base annuelle, les sociétés israéliennes de cybersécurité exportent des produits et services pour une somme totale de 6,5 milliards de dollars. On sait que certains de ces produits sont arrivés entre les mains de régimes répressifs et ont été utilisés contre des défenseurs des droits humains.

L’assujettissement des Palestiniens par Israël s’est avéré être une opération lucrative. La répression systématique et continue des Palestiniens fournit le cadre nécessaire pour l’innovation dans la technologie, son développement et surtout son marketing.

L’appareil israélien militaire et de sécurité fonctionne comme un laboratoire où les mécanismes de contrôle, de surveillance et de répression sont constamment élaborés et mis en application contre une population colonisée, sans limitation ni considération pour les droits humains.

L’armée génère aussi un personnel hautement qualifié pour l’industrie de la surveillance et de la technologie au sens plus large. Tous les ans, environ 7 500 soldat·es sortent diplômé·es de l’École militaire des professionnels de l’informatique et de la cybersécurité. L’armée enrôle ces soldat·es une fois diplômé·es dans un service de renseignements d’élite de la division de la communication, comme les unités tristement célèbres 8200, 8100 et 9000. À la fin de leurs années de service militaire, ils ou elles mettent sur le marché privé les savoirs acquis dans l’armée et les vendent sur le marché mondial.

L’oppression comme marketing

Pour les entreprises privées, avoir une relation avec l’appareil militaire et de sécurité israélien est un argument de vente. Jérusalem occupée est devenue une salle d’exposition pour les technologies de surveillance urbaine et de pratiques policières. Les services de police et de sécurité intérieure du monde entier affluent dans cette ville pour se former et être impressionnés par les dernières techniques de la surveillance des populations.

En 2016, Mickey Rosenfeld, le porte-parole de la police israélienne de l’époque, s’exprimait ainsi : “Ces dernières années, des dizaines de délégations et d’organisations différentes, de la sécurité et de la police européennes, de la sécurité intérieure, ainsi que des représentants des États-Unis, sont venues examiner le fonctionnement du système pour apprendre à s’en servir à l’étranger.”

Les sociétés israéliennes actives dans le domaine de la surveillance visuelle, la technologie de reconnaissance faciale et sonore, s’enorgueillissent de leurs programmes capables de “prédire pour prévenir”, et aptes à détecter le “loup déguisé en mouton”. Cela revient à criminaliser chaque Palestinien comme Iyad el-Hallaq, 32 ans, pourchassé et exécuté pendant qu’il regagnait une école spécialisée dans la Vieille Ville de Jérusalem.

Les murs sous-marins et en béton construits par Israël qui entourent la Bande de Gaza assiégée , ainsi que son Mur de l’apartheid, sont devenus une vitrine pour la technologie et le matériel de contrôle des frontières et de patrouille. Ce n’est pas une coïncidence si l’on considère le mur d’Israël comme le modèle qui a inspiré Donald Trump lorsqu’il a annoncé son sinistre mur frontalier.

D’autre part, les points de contrôle militaires disposés en réseau dans toute la Cisjordanie constituent une démonstration constante des technologies de surveillance et de contrôle des mouvements. La technologie biométrique nécessaire est commercialisée aux postes frontières internationaux.

Les entreprises israéliennes vendent plus qu’un ensemble de produits. Il s’agit d’une expérience de marketing, d’une expertise et d’une conception de soi enracinée dans un projet colonial. Ce qui est vendu, c’est essentiellement l’expérience de plusieurs décennies d’Israël dans la répression des Palestiniens.

En 2014, l’administration israélienne du Commerce extérieur expliquait :

“Israël connaît depuis des décennies la menace du terrorisme, et, par nécessité, en est venu à exceller dans le domaine de la sécurité intérieure. En fait, il n’existe dans aucun autre pays un pourcentage plus élevé d’anciens membres de l’armée, de la police ou des forces de sécurité dotés d’une expérience directe de la lutte contre le terrorisme. Ajoutez à cela la capacité d’innovation mondialement reconnue qui caractérise la ‘Startup Nation’, et on ne s’étonnera pas de voir des pays du monde entier se tourner vers Israël pour trouver des solutions aux défis posés par la sécurité intérieure.”

Exploitation de la crise

L’industrie militaire et de surveillance national d’Israël se tourne vers le marché international. Même si les structures militaires et de sécurité propres à Israël sont au premier rang des acheteurs, c’est un marché réduit et les entreprises israéliennes militaires et de sécurité tirent le plus clair de leurs bénéfices de leurs ventes sur le marché international. En 2019, par exemple, Elbit System, la plus grande société privée israélienne d’équipement militaire, n’a touché que 1 064 millions de dollars provenant de ventes intérieures sur un chiffre d’affaires total de 4 508,5 millions. Un appel d’offres publié récemment par la SIBAT (Direction de la coopération militaire internationale du ministère israélien de la Défense) – organisme destiné à présenter la technologie militaire israélienne au niveau international – nous donne une idée claire du positionnement d’Israël et des opportunités qu’il discerne dans la réalité post-Covid-19.

Constatant que la Covid-19 pourrait conduire à un désastre économique mondial et que les États auront besoin de contrôler et de réprimer des populations entrées en résistance, la SIBAT souhaite identifier des clients potentiels pour les entreprises israéliennes militaires et de sécurité. Aucune discrimination ne s’exerce quand il s’agit d’acheteurs potentiels. Un répertoire de pays sera créé, analysant les besoins en termes de sécurité de “tous les pays du monde, à part les États avec lesquels il est interdit de commercer (Iran, Liban, Syrie)”.

En particulier, Israël cherche à identifier le potentiel d’exportation de la technologie de recueil des données biométriques, des systèmes de traçabilité des humains et des véhicules, de la reconnaissance faciale, des systèmes de détection sonores et visuels, de la surveillance des plaques d’immatriculation, de la cyber-surveillance et surveillance cellulaire en vue de la collecte de renseignements, ainsi que des programmes de blocage et d’interception de l’information.

L’analyse que nous faisons ici du rôle d’Israël comme nœud important pour le transfert de technologies coercitives est loin d’être nouvelle. De nombreux éléments la concernant ont été présentés dans des rapports de recherche, des livres, des rapports d’ONG – sans parler des preuves évidentes qui marquent les corps palestiniens et leur expérience vécue. Le déni constant de cette réalité constitue une partie incessante de la violence contre les Palestiniens.

Depuis que Rebecca Long-Bailey a perdu son poste, le mois dernier, il est remarquable de voir un débat sur Israël et le maintien de l’ordre se dérouler au Royaume-Uni avec pratiquement aucune voix palestinienne. Dans cette période où l’on parle de racisme structurel et de solidarité, cela vaut la peine de réfléchir aux raisons pour lesquelles les Palestiniens sont traités comme des spectateurs dans des débats concernant nos vies quotidiennes.

Enfin, quand nous pensons aux moyens de construire une solidarité entre mouvements pendant l’étape de la Covid-19 et la crise économique qui monte, il est vital d’aller au-delà de la politique performative et des analogies. Il ne s’agit pas simplement de repérer les programmes de formation ou de trouver des images de comportements comparables de la police d’un État à un autre – les connexions au sein de l’industrie des armes et de la surveillance s’inscrivent plus profondément et se répercuteront partout sur notre capacité collective de vivre et de résister.

Ce n’est pas une tâche facile, mais pour aller de l’avant nous devons commencer par identifier des connexions matérielles et des logiques partagées, et développer une meilleure compréhension de la manière dont la technologie, le capital et les doctrines se déplacent d’un régime répressif à un autre.

Riya Al’sanah est coordinatrice des recherches au Who Profits Research Center.

Rafeef Ziadah est chargée de cours au département d’études politiques et internationales du SOAS, Université de Londres.

Traduction : SM pour l’Agence Média Palestine

Source : Novara Media