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Par Aseel Jundi, le 2 juillet 2020

Un tribunal israélien a ordonné à la famille Sumarin de partir de sa maison dans la dernière bataille d’expropriation des terres à Jérusalem.
La famille rassemblée dans la cour de sa maison où elle vit depuis 40 ans. (MEE/Aseel Jundi)

Amal Sumarin a un souhait.

« Tout ce dont je rêve, c’est que mes funérailles se déroulent depuis cette maison vers le cimetière tout proche » a déclaré cette femme de 58 ans, à Middle East Eye.

Mais cette Palestinienne de Jérusalem – dont la maison se trouve à un jet de pierre de l’enceinte de la Mosquée Al-Aqsa – sait bien que de telles ambitions sont tout sauf simples dans la Vieille Ville de Jérusalem-Est occupée.

« Pendant 30 ans, je me suis battue pour rester ici et maintenant, nous faisons face à un nouvel ordre d’évacuation pour laisser notre maison à des colons » dit-elle.

La tête recouverte d’un keffiyeh – le foulard palestinien traditionnel – alors qu’elle va d’une pièce à l’autre, Amal raconte la lutte des siens pour garder leur maison malgré la pression des autorités israéliennes.

Ce mardi, un tribunal israélien de Jérusalem a délivré à Amal et ses fils un préavis de 45 jours pour quitter leur maison, un nouvel ordre d’évacuation dans la bataille judiciaire qui se déroule à Jérusalem depuis des décennies.

La lutte contre une loi controversée sur la propriété

Dans les années 40, Moussa Sumarin, l’un des anciens de la famille Sumarin, a construit une maison sur la terre qu’il possédait dans le village de Silwan, à quelques pas de la Mosquée Al-Aqsa. Il cultivait aussi des produits dans des terres voisines de deux donums (2000 m²).

Après la guerre de 1967 du Moyen-Orient, durant laquelle Israël a pris le contrôle de Jérusalem-Est, les fils de Moussa ont fui en Jordanie. Le petit-fils de Moussa, Mohammed, l’époux d’Amal, a par la suite acheté la maison de Silwan à son oncle, en 1983.

La terre que possède actuellement la famille Sumarin à Silwan est d’environ 750 m². Après le mariage de ses fils, Amal a divisé la grande maison familiale en trois logements. Le bâtiment abrite maintenant 16 personnes, beaucoup étant des enfants.

Amal Sumarin et ses petites-filles passent un moment dans la cour, avec la Mosquée Al-Aqsa en arrière-plan. (MEE/Aseel Jundi)

Amal et Mohammed Sumarin ont été pris par surprise quand ils ont reçu le premier ordre d’évacuation, en 1991.

Depuis lors, ils se sont retrouvés impliqués dans une bataille afin de prouver qu’ils étaient les propriétaires de la maison, tandis que les terres voisines que Moussa Sumarin cultivaient autrefois étaient saisies par des colons israéliens sous la protection des forces israéliennes.

Amal se souvient de la façon dont elle utilisait autrefois ces terres pour élever des chèvres, des poulets et des lapins, comment elle se détendait sous le grenadier et les figuiers, ou à l’ombre d’une vigne.

Mais aujourd’hui, ces terres ont été confisquées puis incorporées au projet de la Cité de David.

Depuis que les Sumarin ont été expropriés par la force de leurs terres, la famille subit des pressions extrêmes pour qu’elle quitte sa maison, une maison qui est considérée comme un obstacle aux projets d’expansion des colons.    

Amal et Mohammed ont bien fourni la preuve de leur propriété, mais les tribunaux israéliens n’en ont pas moins rédigé un nouvel ordre d’évacuation en 2011.

Cependant, à l’époque, le juge avait décidé que la famille pouvait continuer à vivre dans sa maison aussi longtemps que Mohammed Sumarin serait en vie.

L’époux d’Amal est décédé en 2015 – laissant son épouse et ses fils affronter, une fois encore, les colons devant les tribunaux.

La propriété a été transférée à l’Autorité de Développement de Jérusalem, puis à la société Himanuta, une filiale du Fonds national juif.

En septembre, un tribunal de police israélien a émis un nouvel ordre d’évacuation, donnant trois mois aux Sumarins pour quitter la maison. Amal et sa famille ont refusé, et ils ont fait appel de la décision.

Mais mardi, la cour d’appel a confirmé la décision du tribunal de police.

Amal, dont le nom signifie « espoir », envisage maintenant de faire appel devant la Cour suprême israélienne, bien qu’elle n’ait guère d’espoir de pouvoir rester dans sa maison.

Interrogée sur sa réaction à la réception de ce nouvel ordre d’évacuation, elle a dit qu’elle avait « crié de toute la force de ses poumons ».

 « Mais qui écoute la voix des opprimés à Jérusalem ? » ajoute-t-elle. « Je n’avais pas d’autre choix que de reprendre mon calme par égard pour mes petites-filles, qui pleuraient de façon incontrôlée ».

Hala, huit ans, est assise près de sa grand-mère, sa tête posée sur la poitrine d’Amal, au bord des larmes en écoutant le récit des épreuves de sa famille.

L’expérience de la famille a privé Hala d’une grande partie de l’innocence de son enfance.

« Ils veulent s’emparer de la maison, ce qui, je l’espère, n’arrivera jamais car notre maison est toute proche de mon école et de la Mosquée Al-Aqsa dans la Vieille Ville où je vais apprendre et prier » dit la fillette à MEE. « Notre maison est à nous, et personne n’est autorisé à nous la voler ».

« Jusqu’au dernier souffle »

Le père de Hala, Alaa Sumarin, a été chargé de répondre aux demandes d’informations des organisations juridiques et des médias qui cherchaient à faire connaître la lutte de la famille.

Il leur a dit que ce que vivent ses enfants n’est pas si différent de ce que lui a connu dans les années 90, car il a grandi dans un climat de tension en raison des tentatives par des organisations de colonisation de peuplement de revendiquer la maison.

« Les colons nous entourent à droite et à gauche, et il nous a fallu vivre avec leur harcèlement quotidien. Mon enfance n’a pas été tranquille et celle de mes enfants ne l’est pas non plus » dit-il.

En plus du harcèlement des colons, les travaux d’excavation effectués par les autorités israéliennes dans le sous-sol de Silwan ont privé les Sumarin de sommeil pendant de nombreuses années.

Malgré leurs souffrances, les Sumarin refusent de renoncer à leur maison. Avec la Mosquée Al-Aqsa si proche, ils disent avoir l’impression de vivre dans un lieu sacré, et qu’ils ne céderont pas – quelles que soient les circonstances.

« Notre épreuve est difficile, et notre espoir est très faible, alors que le gouvernement israélien se tient derrière les colons et que nous menons cette bataille tout seuls » dit Alaa. « En dépit du fardeau financier que nous sommes obligés de supporter, nous restons déterminés, plus que jamais, à garder et à maintenir nos droits historiques sur notre maison, jusqu’au dernier souffle ».

Traduction : BP pour l’Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye