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Pendant le confinement de la COVID-19, Amer Abu Hijleh a découvert que des colons creusaient un trou sur sa terre. Tandis que les forces israéliennes l’empêchaient d’accéder à cette zone, le trou est devenu une piscine.

Par Ahmad Al-Baaz, le 7 juillet 2020

Amer Abu Hijleh près de la piscine que des colons ont construite sur sa terre en Cisjordanie occupée. (Ahmad Al-Bazz/Activestills)

Peu après que l’Autorité Palestinienne ait mis les villes et villages de Cisjordanie occupée sous confinement pour COVID-19 vers la fin mars, Amer Abu Hijleh a reçu un appel d’un collègue paysan lui disant que des colons israéliens travaillaient sa terre.

Abu Hijleh, 56 ans, a raccroché et a immédiatement quitté sa maison dans le village de Deir Istiya pour rouler vers sa terre, située dans la Zone C de Cisjordanie près de la colonie israélienne de Yakir. A son arrivée, Abu Hijleh a découvert que des colons avaient commencé à creuser un trou dans le sol après avoir arraché quelques arbustes.

Quelques minutes plus tard, les forces israéliennes et les agents de sécurité de la colonie sont arrivés sur place et ont demandé à Abu Hijleh et à quelques militants israéliens venus le soutenir d’évacuer les lieux. « Lorsque j’ai dit [aux forces de sécurité] que les colons avaient travaillé sur ma terre, ils ne les ont pas arrêtés et m’ont au contraire demandé d’apporter mes documents [de propriété terrienne] et de prendre contact avec l’Administration Civile israélienne », a dit Abu Hijleh, faisant référence au département du ministère israélien de la Défense qui administre l’occupation en Cisjordanie.

Deux semaines plus tard, après avoir rassemblé tous les documents nécessaires prouvant qu’il avait hérité cette parcelle de son père, Abu Hijleh est revenu à sa terre pour découvrir que les colons avaient transformé le trou dans le sol en piscine. « Pourquoi es-tu en colère ? C’est juste une piscine pour nos enfants », a partît-il dit un colon à Abu Hijleh devant les représentants de l’Administration Civile qui étaient arrivés et ont demandé à la fois aux Palestiniens et aux colons de se retirer « jusqu’à ce que la question soit juridiquement réglée ».

« Je ne pouvais pas faire confiance à l’Administration Civile et suis revenu 10 jours plus tard inspecter ma terre », a dit Abu Hijleh. « J’ai trouvé une piscine terminée avec quelques sièges. Tout leur travail était achevé. »

Abu Hijleh a alors pris contact avec l’organisation israélienne des droits de l’homme Yesh Din, afin de démarrer la mise en place d’une action judiciaire. Entre temps, il prévoyait de continuer à cultiver sa terre en plantant des oliviers. Mais quand il est arrivé, l’armée israélienne lui a refusé l’accès à la zone, a-t-il dit.

Début juillet, +972 Magazine a visité les lieux accompagné d’Abu Hijleh et de son fils. La zone près de la piscine était parsemée de sacs de ciment, de restes d’un feu de camp et de tuyaux. Quelques mètres plus loin, d’autres sacs de ciment étaient entassés derrière la barrière de sécurité de la colonie, ce qui, pour Abu Hijleh était la preuve que le conseil local israélien était impliqué dans la construction de la piscine. Yakir s’étendant à l’Est, il craint que ce ne soit le début d’une expansion de la colonie qui va lui coûter sa terre.

Amer Abu Hijleh craint de devoir bientôt perdre sa terre en Cisjordanie occupée (indiquée en rouge) au profit de la colonie de Yakir en expansion (à gauche). (Avec l’autorisation d’Ahmed Al-Bazz)

Fadia Qawasmi, juriste et enquêteur de terrain pour Yesh Din, a confirmé que l’organisation avait demandé à l’Administration Civile de faire retirer la piscine après avoir examiné tous les documents d’Abu Hijleh.

Les colonies se développent tandis que les Palestiniens ne peuvent pas construire

En 1981, les autorités palestiniennes ont confisqué environ 700 dunams de terre palestinienne pour construire la colonie de Yakir. Dans le projet étaient incluse la parcelle de 82 dunams qui appartenait au père d’Abu Hijleh, mais heureusement, la famille avait réussi à la garder dans leur terre. « Les [personnes] affectées sont propriétaires de cette terre dont elles ont hérité de leurs grands parents. La raison de la confiscation c’est l’expansion de Yakir », lit-on sur un bout de journal de 1982 publié par Al Quds, et qu’Abu Hijleh détient toujours.

Depuis les années 1980 – a la suite de la décision de la Haute Cour d’Israël dans l’affaire Elon Moreh qui a interdit la construction de colonies civiles sur des terres privées palestiniennes – les autorités israéliennes ont permis l’expansion de colonies en réquisitionnant la terre palestinienne et en déclarant que c’est une « terre de l’Etat ». Bien que les Palestiniens représentent environ 86 pour cent de la population de Cisjordanie, au cours des quatre dernières décennies, l’Administration Civile a alloué aux Palestiniens moins de un pour cent des terres de l’État en Cisjordanie, d’après des données obtenues par le surveillant israélien des colonies La Paix Maintenant.

La terre qui jouxte la parcelle d’Abu Hijleh comprend des zones qui ont été expropriées et transformées en zone de tir militaire. « Mon voisin a perdu une partie de sa terre parce que les Palestiniens ne peuvent pas s’opposer juridiquement à une expropriation pour raisons militaires », a-t-il dit. Abu Hijleh a indiqué qu’il y a sur sa terre un service israélien des eaux qui approvisionne Yakir avec l’aquifère palestinien. « Je n’ai pas non plus pu m’y opposer par ce que les expropriations pour les services publics sont autorisées. »

La terre d’Abu Hijleh, qui est également incluse dans le projet d’annexion de Netanyahou, est située juste à l’extérieur de la réserve naturelle de Wadi Qana, zone principalement possédée par les Palestiniens et entourée de cinq colonies, dont l’une est Yakir. Les résidents déclarent que les avant-postes de colonies s’étendent sur les collines qui surplombent la vallée, tandis que les Palestiniens n’ont pas le droit de construire sur leur terre.

Dans la zone C, qui est sous contrôle administratif et sécuritaire israélien total, obtenir un permis de construire est pour ainsi dire impossible. Et pendant ce temps, les colonies israéliennes continuent de pousser à travers la Cisjordanie. D’après les Nations Unies, les autorités israéliennes ont démoli 320 structures palestiniennes, depuis début 2020, dans toute la Cisjordanie, dont Jérusalem Est, affectant 1.578 personnes.

La vue de la réserve naturelle de Wadi Qana et dans le fond un avant-poste colonial, tel qu’aperçu depuis la terre d’Abu Hijleh en Cisjordanie occupée. (Ahmed Al-Bazz/Activestills)

« J’attends de voir ce qui va se passer en juillet en ce qui concerne le plan d’annexion de Netanyahou », a dit Abu Hijleh, ajoutant qu’il craint qu’Israël n’applique en Cisjordanie la Loi sur le Bien des Absents – votée en 1950 pour légaliser la prise de contrôle de la terre des Palestiniens laissée par les réfugiés pendant la Nakba – . La loi est encore appliquée à Jérusalem Est, qu’Israël a annexée en 1967, pour déposséder les Palestiniens de la ville, bien qu’on ne soit pas encore sûr qu’elle le sera également en Cisjordanie.

D’après Yesh Din, dans le meilleur scénario, Israël démolira la piscine des colons. Après quoi, Abu Hijleh pourra toujours aller sur sa terre, mais ne pourra pas y construire – à la différence des colons.

+972 Magazine a contacté le Coordinateur des Activités du Gouvernement dans les Territoires (COGAT), unité du ministère israélien de la Défense qui contrôle l’occupation en Cisjordanie, qui a dit que l’affaire était « connue de l’Administration Civile. Une mise en vigueur dans la zone aura lieu en accord avec les autorités et les procédures et sera soumise aux priorités et considérations opérationnelles ».

Une version de cet article a d’abord été publiée en hébreu sur Local Call. A lire ici.

Ahmad Al-Bazz est un journaliste et un réalisateur de documentaires qui vit en Cisjordanie dans la ville de Naplouse. Il fait partie du collectif de photographes Activestills depuis 2012.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : +972 Magazine