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Par Juman Abu Arafeh, le 27 juillet 2020


Les gens marchent à l’intérieur d’un ancien tunnel lors de l’ouverture d’une ancienne route à la Cité de David, un site archéologique et touristique populaire dans le quartier palestinien de Silwan à Jérusalem-Est. Le site est situé sur ce que beaucoup pensent être les ruines de l’ancienne capitale biblique du roi David et considèrent comme des pièces maîtresses de l’ancienne civilisation juive, mais les critiques ont accusé les opérateurs de pousser un programme nationaliste aux dépens des résidents palestiniens locaux.
(Photo AP / Tsafrir Abayov, piscine)
Les tunnels sous Jérusalem visent à impulser un récit exclusivement juif sur la ville tout en mettant en danger la vie de Palestiniens, disent les critiques.

Un marteau à la main, David Friedman, ambassadeur des États-Unis en Israël, a ouvert la voie lors de l’inauguration du tunnel dit « Chemin des Pèlerins » en juin 2019.

Tout de suite au sud de l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa dans Jérusalem-Est occupée, le tunnel, d’environ 850 mètres de long et huit mètres de large, passe à trois ou quatre mètres sous les habitations de résidents palestiniens du quartier de Wadi Hilweh à Silwan, localité de l’agglomération de Jérusalem.

Le projet financé par le gouvernement, dans le cadre du vaste projet touristique israélien « Cité de David », est mené par Ir David (également appelée El-Ad), organisation privée de colons juifs, les fouilles étant effectuées en coopération avec l’ Autorité israélienne des antiquités.

Selon Israël, les fouilles pratiquées sous Silwan et la Vieille Ville de Jérusalem ont pour but de mettre au jour des traces des Premier et Second Temples juifs, remontant à trois millénaires, les Juifs étant convaincus qu’ils étaient construits à l’emplacement actuel de la Mosquée Al-Aqsa. À ce jour, Israël a investi au moins 40 millions de shekels (environ 10 millions d’euros) dans cette initiative.

Mais le projet archéologique fait aujourd’hui l’objet d’une controverse mondiale et constitue la source de nouvelles souffrances pour les Palestiniens.

Comme 45 000 Palestiniens au moins vivent à Silwan, de nombreuses personnes ont souligné que le projet « Cité de David » et d’autres fouilles archéologiques menées par Israël font partie intégrante de ses efforts pour renforcer son emprise physique et politique sur les quartiers qui bordent la Vieille Ville de Jérusalem, et pour consolider la situation des plus de 400 colons juifs qui vivent à Silwan en violation du droit international.

Favoriser le récit sioniste

Au moment de l’inauguration du « Chemin des Pèlerins » l’an dernier, Nir Barakat, ancien maire israélien de Jérusalem, a déclaré que quiconque visiterait le tunnel « saurait exactement qui est le maître de cette ville « .

Les visiteurs qui descendent dans un de ces tunnels sont entourés d’une signalétique présentant ce qui aurait existé là autrefois. Mais alors que Jérusalem a une longue histoire, diverse sur les plans culturel et religieux, l’information donnée dans les tunnels met l’accent exclusivement sur l’histoire juive de la ville.

Des écrans lumineux montrent des maquettes en trois dimensions de la structure du temple juif, et un dessin animé aux couleurs vives où l’on voit des ouvriers bâtir le temple et charrier les pierres de construction.

Un panneau percé de trous où l’on peut mettre son visage, dans les tunnels sous Silwan à Jérusalem-Est occupée (MEE/Juman Abu Arafeh)

Des rouleaux en papier portant des versets de la Torah sont présentés sur des tablettes en verre, et des structures topographiques miniatures sont exposées.

Les tunnels comportent une importante infrastructure, qui les transforme en ville souterraine munie de murs bétonnés, de structures de soutènement métalliques et d’une climatisation. Ils sont équipés d’emplacements pour la prière et les ablutions, ainsi que de lieux destinés aux cérémonies religieuses et aux colloques.

En 2018, un rapport de l’Union européenne publié dans le Guardian à la suite d’une fuite indiquait qu’Israël développait des sites archéologiques et touristiques pour légitimer des colonies illégales dans les quartiers palestiniens de Jérusalem. Selon le rapport, de tels projets étaient utilisés « comme outil politique pour modifier le récit historique et pour soutenir, légitimer et étendre les colonies ».

« Jérusalem-Est est le seul lieu où des parcs nationaux israéliens sont décidés dans des quartiers peuplés », soulignait le rapport, précisant que le projet « Cité de David » faisait partie d’un “récit intentionnel fondé sur la continuité historique de la présence juive dans ce secteur, aux dépens d’autres religions et cultures ».

Le rapport critiquait ensuite les organisations privées de colons juifs qui, disait-il, « mettent en avant un récit exclusivement juif, en détachant ce lieu de son environnement palestinien « . Des rapports des Nations Unies se sont également fait l’écho de préoccupations similaires au fil des années.

“Une piètre archéologie”

Les fouilles à grande échelle ont commencé en 1967 sous les auspices du ministère israélien de la Religion, peu après la guerre du Moyen-Orient qui a eu lieu cette année-là.

Le premier tunnel à avoir été creusé, dénommé « Tunnel hasmonéen », fait 500 mètres de long et se trouve du côté ouest de la Mosquée Al-Aqsa, l’endroit où s’étendait jadis le quartier marocain de la Vieille Ville de Jérusalem. Chevauchant le Mur occidental, ce quartier a été démoli dans sa totalité par les autorités israéliennes trois jours après qu’Israël se fut emparé de Jérusalem-Est.

Abdel-Razzaq Matani, chercheur en archéologie basé à Jérusalem, a indiqué à Middle East Eye que le nombre exact de tunnels creusés sous l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa et la Vieille Ville reste inconnu. Les autorités israéliennes ne font d’annonces qu’à propos de certains tunnels, dit-il, et empêchent les archéologues ou les observateurs extérieurs d’étudier ce secteur.

Les tunnels en dessous de Jérusalem-Est.

Selon Matani, la topographie de la Jérusalem ancienne est formée de plusieurs couches au-dessous du sol. Chaque période a vu des maisons être construites sur les voûtes de maisons plus anciennes, en utilisant le paysage naturellement vallonné de ce site, jusqu’à ce que de nombreuses couches se forment sur la couche rocheuse originelle.

La plupart des tunnels ont été creusés à l’origine au cours de la période hellénistique, de celle des croisades ou de la période islamique, et ont été utilisés comme conduites d’eau ou comme passages, enfouis par la suite lorsque de nouvelles constructions étaient édifiées au-dessus.

Alors que le récit mis en avant aujourd’hui pendant le cheminement dans les « tunnels du Mur occidental  » porte presque exclusivement sur le Second Temple, les archéologues disent que la plupart des vestiges présents dans les tunnels sont en fait de périodes postérieures.

À titre d’exemple, on peut citer un hammam ou maison de bains historique, datant de la période mamelouk, au 14e siècle ; c’est un des espaces les plus vastes dans les tunnels. L’ONG israélienne Emek Shaveh, qui examine la nature politisée des fouilles archéologiques d’Israël, a souligné que l’accent mis à cet emplacement sur l’histoire du pèlerinage juif à Jérusalem a totalement « méconnu la signification historique de ce site ».

L’expérience des tunnels « renforce un récit juif religieux « , affirme le groupe.

Outre la question du révisionnisme historique, les archéologues accusent le projet des tunnels de Jérusalem de dédaigner manifestement les techniques fondamentales du métier.

Matani explique que les fouilles archéologiques actuelles sont effectuées de façon horizontale, alors que la façon correcte de procéder, afin de ne pas nuire aux strates historiques, se fait verticalement, depuis la surface et vers le bas.

Les fouilles horizontales menées actuellement sont également considérées comme problématiques par Emek Shaveh et par des responsables de l’Autorité israélienne des antiquités, qui ont parlé de « piètre archéologie « .

Dans les tunnels, on peut voir les fondations de la Mosquée Al-Aqsa mises à nu en raison des fouilles. Emek Shaveh souligne que les fouilles israéliennes sont utilisées comme moyen de justifier la colonie israélienne de Silwan et comme instrument au service de visées politiques, menaçant la trame sociale et culturelle diverse de Jérusalem.

Maisons endommagées, personnes en danger

Ces dernières années, les fouilles ont provoqué des dégâts graves sur la structure et les fondations de maisons palestiniennes, particulièrement à Silwan, disent les experts.

En 2017, un groupe de 25 résidents de la localité ont été forcés de partir de chez eux car les dégâts étaient tels qu’il devenait dangereux de vivre dans ces bâtiments.

Les tunnels commencent également à menacer gravement les fondations de l’esplanade de la Mosquée Al-Aqsa.

La plupart des tunnels sont concentrés sous les remparts occidentaux de l’esplanade de la Mosquée Al-Aqsa et le Mur occidental – que les musulmans dénomment Mur d’al-Buraq – et sous les palais omeyyades au sud de la mosquée, et s’étendent jusqu’au centre de Silwan.

Le chercheur Najeh Bkairat a précisé à MEE que le réseau de tunnels se ramifie et s’étend jusqu’au quartier d’Al-Qarmi, à l’ouest de la Mosquée Al-Aqsa dans la Vieille Ville, et aussi vers l’est et le nord près de la Porte de Damas, les branches sud atteignant Silwan.

Les conséquences ont été graves, indique Bkairat, causant des fissures dans de grands bâtiments, et agissant sur les fondations de 16 monuments islamiques le long du parcours.

Selon le Centre d’Information de Wadi Hilweh, basé à Silwan, en raison des fouilles récentes, le secteur de Ein al-Hilweh a subi des glissements de terrain, entraînant l’effondrement du sol de terrains de jeu, de parkings et de terrains appartenant à l’Église grecque orthodoxe. Les dégâts subis par les infrastructures se sont aggravés en hiver en raison de pluies abondantes.

Bkairat indique que, globalement, les structures les plus affectées par les fouilles font partie de l’esplanade de la Mosquée Al-Aqsa, en particulier la salle de prières al-Marwani, et des cyprès dont les racines ont été endommagées.

Non seulement les fouilles ont entraîné des fissures et des affaissements dans des bâtiments historiques à l’ouest d’Al-Aqsa, mais plusieurs tombes ont été touchées et ont glissé vers le bas, dit le chercheur.

Depuis le début des fouilles, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) a demandé à Israël de mettre fin à ces fouilles, insistant sur l’illégalité de ces actions en territoire occupé.

Les fouilles israéliennes ne se sont arrêtées qu’en 1974, pendant plusieurs mois, après que l’Unesco a suspendu toute aide à Israël. Cette même année, par la suite, l’école historique Jawahiriya, à l’ouest de l’esplanade de la Mosquée Al-Aqsa, s’est effondrée.

En 1996, Benjamin Netanyahou, qui venait d’être élu Premier Ministre d’Israël, ouvrit un accès aux « tunnels du Mur occidental » mitoyens de l’esplanade de la Mosquée Al-Aqsa, déclenchant des manifestations palestiniennes au cours desquelles les forces israéliennes tuèrent environ 80 Palestiniens.

Comme Donald Trump, président des États-Unis, a apporté un soutien total à Netanyahou, reconnaissant en 2017 la totalité de Jérusalem comme capitale israélienne indivisible, les Palestiniens craignent que les efforts de « judaïsation » de la ville ne s’accélèrent.

Alors que les résidents de Silwan mènent de longues batailles contre l’expulsion, la lutte – au-dessus et au-dessous du sol – continue.

Traduction : SM pour l’Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye