Annexer au nom de l’archéologie

Par Alon Arad et Talya Ezrahi, le 1er Août 2023 

Sous couvert de sauvegarde du patrimoine et armés d’énormes budgets, les ministres d’extrême droite israéliens poursuivent l’expulsion des Palestinien.nes.  

Yochai Damri, directeur du Conseil Régional du Mont Hébron, et le général de division intérieure Uri Gordin, visitent les ruines de l’ancien village juif de Susiya, où un village palestinien du même existe maintenant, dans le Sud de la Cisjordanie occupée, 15 Décembre 2021. (Gershon Elinson/Flash90)

Le 17 Juillet dernier, le gouvernement israélien a validé un projet de 120 millions de Shekels visant à “sauvegarder, préserver, développer, et protéger du vol les sites patrimoniaux de Judée, Samarie, et Vallée du Jourdain.” Cela fait suite à l’annonce du gouvernement en Mai dernier d’investir 32 millions de Shekels dans le développement du site historique de Sebastia au Nord de le Cisjordanie occupée. Ensemble, ces programmes répondent à la promesse faite au parti Otzma Yehudit (à la tête duquel se trouve le Ministre de la Sécurité Nationale, Itamar Ben Gvir) d’allouer 150 millions de Shekels à la “sauvegarde” du patrimoine juif en Cisjordanie. 

En outre, lors de la Journée de Jérusalem en Mai dernier, le gouvernement a annoncé qu’il allouerait près de 200 millions de Shekels aux Tunnels du Mur des Lamentations et au développement de sites archéologiques contrôlés par les colons à Jérusalem Est (tels que le parc archéologique de la Cité de David ), portant le montant connu pour les investissements dans les sites patrimoniaux juifs au-delà de la Ligne Verte pour les prochaines années à un record de 340 millions de Shekels.

Ces projets surviennent sur fond d’une campagne de cinq ans orchestrée par une ramification du groupe de colons d’extrême droite Regavim appelé Shomrim al Hanetzach (Gardiens de l’Éternité), qui a par le passé accusé les Palestinien.nes de détruire intentionnellement des antiquités. Ces dernières années, cette campagne est parvenu à obtenir des millions de Shekels de financements gouvernementaux pour surveiller et empêcher les constructions palestiniennes à proximité ou à l’intérieur de sites historiques.

Bien que le vol et la destruction d’antiquités soit un problème en Cisjordanie, tout comme dans la région dans son ensemble, en faire la justification d’un soi-disant plan d’urgence nationale, annoncé le mois dernier, est clairement une ruse. Moins de 10 pourcents des 120 millions de Shekels budgétés pour le programme seront utilisés pour combattre le vol et la destruction d’antiquités, alors que 80 millions de Shekels seront alloués au développement et aux infrastructures touristiques, y compris des programmes éducatifs pour sensibiliser le public (juif) à l’importance de ces sites, des routes et des moyens de transports, de la signalisation, ainsi qu’un site qui servira de “maison du patrimoine” ou un musée des antiquités venant de Cisjordanie. Le projet comprend aussi le développement de quatre à sept sites qui serviront d’“ancres” ou de points de convergence pour le tourisme juif dans cette région.  

L’archéologie a toujours eu un rôle particulier dans l’entreprise sioniste de construction d’un état  depuis qu’Israël existe. Des personnalités marquantes telles que Yigael Yadin (chef d’états majors des FDI lors de la construction de l’état, et plus tard le vice premier ministre) étaient passionnées d’archéologie et nourries par le désir d’ancrer le sionisme contemporain dans le passé biblique. Dès les années 1970, l’historien Amos Elon a écrit cette phrase devenue célèbre : “Les archéologues israéliens ne creusent pas seulement pour la science et les découvertes, mais aussi pour réaffirmer leurs racines.”  

Des ouvriers sur le chantier du parking Givati, à proximité du Parc National de la Cité de David et du village palestinien de Silwan, aux abords des murs de la Vieille Ville, Jérusalem, 28 Juillet 2019. (Hadas Parush/Flash90)

Ces 25 dernières années cependant, la passion israélienne pour l’archéologie biblique a été remise au goût du jour par la droite des colons en une archéologie ancrée dans la littéralité biblique, et utilisée comme justification centrale de l’entreprise coloniale à Jérusalem Est et en Cisjordanie occupées. La volonté de prouver la préséance juive du fleuve Jourdain à la mer Méditerranée, a fait des sites historiques des armes. 

Dans ce contexte, les antiquités sont préservées de manière sélective et présentées afin de créer une histoire judéo-centrée, alors que les Palestinien.es sont complètement effacé.es du récit historique. En conséquence, les Juif.ves sont présenté.es comme le peuple indigène de la région tandis que les Palestinien.nes ne sont qu’une une masse itinérante qui tente de détruire les preuves d’un passé juif et qui vole la terre à ses  propriétaires légitimes. Ce récit est utilisé pour effacer les liens palestiniens à ces sites historiques, pour délégitimer leurs revendication à la terre et pour les expulser de leurs maisons et de leurs terres agricoles.  

Un avant-goût de ce qui se prépare

Il existe plus de 6 000 sites archéologiques connus en Cisjordanie, un testament des multiples civilisations et cultures qui ont prospéré sur ce territoire tout au long de l’histoire humaine. Cette multitude de sites est une bénédiction pour l’archéologie mais une malédiction pour les Palestinien.nes, puisqu’elle donne aux colons et aux gouvernement l’opportunité de développer les sites en Cisjordanie à des emplacements stratégiques. Ce qui sert à la fois de barrière physique dans l’espace palestinien et d’édifices thématiques protégés pour la suprématie culturelle et historique juive.  

L’image des Palestinien.nes comme un peuple sans racine qui ne se soucie pas du patrimoine est une construction coloniale, et Sabastia en est un exemple instructif. Tel Sebastia, un site archéologique situé au Nord Ouest de la ville de Naplouse, est identifié comme la ville antique de   Samaria (Shomron), la capitale du Royaume d’Israël au 9ème et 8ème siècle av. J.-C. On y trouve des ruines uniques des périodes hellénistique, romane, byzantine, musulmane et croisée. Certaines ruines des dernières périodes se trouvent à l’intérieur du village palestinien de Sebastia, qui se situe à côté du tel (monticule archéologique). 

Des Juif.ves israélien.nes visitent l’ancien village de Sebastia le jour de Sukkot, Cisjordanie occupée, 22 Avril 2019. (Hillel Maeir/Flash90)

Le tel lui-même se situe en Zone C, sous contrôle total israélien, alors que le village de Sebastia se trouve en Zone B, sous contrôle commun israélien et palestinien. Pendant des siècles les habitants de Sebastia ont préservé et respecté les ruines, à la fois sur le tel et dans le village. Ce qui est un modèle de conservation au sein d’un tissu social villageois. Le site est une source de revenus majeure pour les villageois.es qui tiennent des restaurants et des magasins de souvenirs ou qui travaillent comme guides touristiques sur le site. Les initiatives de conservation mises en place par la mairie de Sebastia et supervisées par l’Unesco ont aboutit à un un programme de gestion et de conservation dirigé par des professionnel.les palestinien.nes. Le site est placé sur les Listes Indicatives de sites du Patrimoine Mondial en tant que site palestinien.  

Mais la droite israélienne ne peut pas accepter que les Palestinien.nes aient elle.ux aussi des revendications historiques sur cette terre, ni accepter leur droit à gérer leurs sites patrimoniaux. Ces dernières années, les colons ont commencé à venir en nombre à Tel Sebastia, accompagné.es de l’armée. À plusieurs occasions, l’armée a ordonné le retrait du drapeau palestinien placé à l’entrée du site, bien que celui-ci soit en Zone B. Le projet du gouvernement israélien pour Sebastia dévoilé en Mai dernier est tout simplement l’annonce de son intention de prendre le site aux villageois.es qui le considèrent comme leur foyer, et de les priver de leur patrimoine, de leur terre et de leurs revenus. 

Le cas de Sebastia est un avant-goût de ce qui se prépare. Avec un gouvernement dans lequel Otzma Yehudit et Bezalel Smotrich du Parti Sioniste Religieux détiennent des ministères clés dans le domaine du patrimoine (Amichai Eliyahu est le ministre du patrimoine et Smotrich lui-même supervise l’Administration Civile, qui comprend un volet archéologique) il n’existe rien ni personne qui puisse arrêter le processus massif de prise contrôle de larges parcelles de la Cisjordanie au nom du patrimoine.  

En effet, Eliyahu a explicité son objectif lorsqu’il est entré en fonction au ministère, en écrivant : “Le patrimoine, de chaque côté de la Ligne Verte, recevra une protection totale … le pinacle sera la protection des richesses patrimoniales de la terre biblique et du peuple éternel.” 

Les sites antiques peuvent être utilisés pour façonner une histoire puissante qui pénètre le cœur et l’esprit de ceux qui les visitent. Lorsqu’ils sont présentés comme des preuves matérielles d’une histoire nationale ou religieuse, en particulier dans le contexte d’une lutte pour la terre, les visiteurs sont encouragés à établir un lien politique. Aujourd’hui, le patrimoine est devenu, avec la légalisation des avant-postes et l’expansion des colonies, l’un des principaux moyens de faire progresser l’annexion des terres palestiniennes.

Le fait que cela se fasse au nom de l’archéologie et de la sauvegarde du patrimoine est une tache éthique sur le domaine de l’archéologie en Israël. Les archéologues des grandes universités israéliennes qui travaillent sur des sites à Jérusalem-Est et en Cisjordanie ne peuvent plus ignorer leur complicité dans le processus de militarisation du patrimoine. Il est temps pour la communauté archéologique israélienne dans son ensemble de faire le point et de prendre une position éthique et morale claire : le silence n’est plus une option.

Source : +972 Magazine

Traduction LG pour l’Agence média Palestine

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