Une Nakba se déroule également en Cisjordanie occupée

Les forces israéliennes et les colons terrorisent la population palestinienne de Cisjordanie en vue de son expulsion et de l’annexion des terres palestiniennes.

Par Mariam Barghouti, le 29 novembre 2023

(Crédit : AP Photo/Majdi Mohammed)

Depuis un mois et demi, les objectifs génocidaires d’Israël à Gaza sont devenus de plus en plus clairs. Non seulement l’armée israélienne massacre des civil-e-s, mais elle bombarde également l’enclave dans le but de détruire toutes les infrastructures civiles nécessaires à la vie.

Les hôpitaux, les écoles, les installations de traitement de l’eau, toute source d’électricité – y compris les panneaux solaires -, les entrepôts et les fermes ont été pris pour cible. Cette situation a rendu la bande de Gaza invivable, obligeant les Palestiniens et Palestiniennes à vivre une nouvelle Nakba.

Mais ce n’est pas seulement à Gaza qu’Israël espère se débarrasser de la population palestinienne. L’effort israélien de nettoyage ethnique s’étend à la Cisjordanie occupée, où Israël met en œuvre un plan similaire, bien que plus discret.

Des plans d’annexion et un problème

Séparer la poursuite du génocide à Gaza du contexte palestinien plus large revient à nier que la cible des crimes israéliens n’est ni le Hamas ni la bande de Gaza, mais bien l’existence palestinienne dans l’ensemble de la Palestine historique.

Il ne s’agit pas d’une crainte imaginaire des Palestiniens et Palestiniennes, mais d’une réalité que même les pères de l’État israélien ont constamment et ouvertement admise.

« Il n’y a pas d’autre moyen que de transférer les Arabes d’ici vers les pays voisins, et de les transférer tous, sauf peut-être [les Arabes de] Bethléem, Nazareth et la vieille Jérusalem », écrivait Joseph Weitz, le directeur du Fonds national juif (FNJ), dans son journal en 1940.

« Pas un seul village ne doit être laissé, pas une seule tribu [bédouine]. Ce n’est qu’après ce transfert que le pays pourra absorber des millions de nos frères et que le problème juif cessera d’exister. Il n’y a pas d’autre solution », a-t-il conclu.

Les milices juives qui ont mené une campagne de nettoyage ethnique massif des Palestiniens et Palestiniennes pour créer Israël n’ont pas pris le contrôle de la Cisjordanie et de Gaza en 1948, non pas parce qu’elles ne le souhaitaient pas, mais parce qu’elles n’en avaient pas la capacité. La pression internationale et les limites de leurs propres capacités militaires les en ont empêchées.

En même temps, ces territoires servaient commodément de destination aux Palestiniens et Palestiniennes expulsé-e-s du littoral méditerranéen, des villes comme Yaffa, Safad, Lydd et des villages environnants, dont les milices s’étaient emparées.

La guerre de 1967 a donné à Israël l’occasion de réaliser son objectif de régner sur toute la Palestine historique. Il a occupé Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza, ainsi que la péninsule égyptienne du Sinaï et le plateau du Golan syrien, qui reste occupé à ce jour.

Depuis lors, divers plans ont été élaborés pour annexer une partie ou la totalité de la Cisjordanie et de Gaza, tout en repoussant la population palestinienne soit dans des bantoustans isolés, soit vers les pays voisins, la Jordanie et l’Égypte.

La construction de plus de 150 colonies israéliennes illégales et de 120 avant-postes dans toute la Cisjordanie occupée est une politique qui découle de ces plans. C’était également le cas à Gaza jusqu’en 2005, date à laquelle Israël a démantelé ses colonies et a assiégé la bande deux ans plus tard.

Sous prétexte de « protéger » les 700 000 colons, Israël a empiété sur de plus en plus de terres palestiniennes, expulsant de plus en plus de Palestiniens et Palestiniennes de leurs communautés et leur refusant l’accès à leurs fermes, à leurs pâturages et à leurs oliveraies. Cette situation a porté atteinte aux moyens de subsistance et à l’autosuffisance des Palestiniens et Palestiniennes.

Elle a également enhardi et encouragé les colons à harceler, torturer et tuer les Palestiniens et Palestiniennes sur leur propre territoire. Tout cela, combiné à des politiques visant à étrangler l’économie palestinienne et à pousser la majorité des Palestiniens et Palestiniennes dans un état de précarité constante, a pour but ultime de forcer la population palestinienne à partir « volontairement ».

Préparer la Nakba

Au cours de l’année écoulée, le gouvernement israélien dirigé par Benjamin Netanyahu a intensifié ces politiques. Lorsque le Hamas a lancé son offensive du 7 octobre, la situation en Cisjordanie occupée était déjà intolérable depuis longtemps.

L’année 2023 s’annonçait comme la plus meurtrière pour les Palestiniens et Palestiniennes de Cisjordanie occupée depuis que les Nations Unies ont commencé à recenser les décès en 2006. Le 7 octobre, les forces israéliennes et les colons avaient tué 248 Palestiniens et Palestiniennes, en majorité des civil-e-s, dont au moins 45 enfants.

L’armée israélienne, en coordination avec les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne (AP), a mené des raids violents et des massacres dans toute la Cisjordanie, en particulier dans les districts de Naplouse, Jénine et Tulkarem, dans le nord du pays.

Le nombre d’attaques de colons contre les communautés palestiniennes a également explosé et a gagné en ampleur et en violence. En février, les colons ont mené un pogrom dans la ville palestinienne de Huwara.

En juin, le gouvernement israélien et son ministre des finances, Bezalel Smotrich, ont annoncé de nouvelles mesures facilitant et accélérant l’annexion de terres palestiniennes. En juillet, les expansions approuvées des colonies israéliennes ont atteint des sommets.

L’économie palestinienne, déjà au bord du désastre, a souffert encore plus de la destruction des infrastructures et de la limitation de la liberté de mouvement par les forces israéliennes et les colons.

Les démolitions d’habitations et de structures de subsistance palestiniennes se sont multipliées. Plus de 750 bâtiments avaient été détruits au 1er octobre, entraînant le déplacement de plus de 1 100 Palestiniens et Palestiniennes.

Tous ces processus, qui visent à l’expulsion des Palestiniens et Palestiniennes et à l’annexion de leurs terres, étaient déjà en cours avant le 7 octobre. Israël a ensuite profité de l’attaque du Hamas le 7 octobre pour les accélérer.

Alors que jusque-là, les chants « mort aux Arabes » pouvaient être entendus publiquement, principalement lors de rassemblements de colons, après le 7 octobre, une majorité d’Israéliens et Israéliennes s’est sentie tout à fait à l’aise pour exprimer ouvertement ce sentiment entre eux et avec le reste du monde.

Au cours des 50 derniers jours, Israël a tué 249 Palestiniens et Palestiniennes en Cisjordanie, dont au moins 60 enfants. Les raids israéliens sur les villages, les villes et les camps de réfugié-e-s palestinien-ne-s en Cisjordanie occupée se sont intensifiés en termes d’ampleur, de gravité et d’utilisation d’armes meurtrières, notamment des fusils automatiques, des chars et des drones suicides « Maoz ».

Le nombre de Palestiniens et Palestiniennes arrêté-e-s et placé-e-s en détention administrative – la version officielle de l’enlèvement par Israël – a atteint un niveau record. Depuis le 7 octobre, au moins 3 260 Palestiniens et Palestiniennes ont été arrêté-e-s en Cisjordanie occupée, dont de nombreux enfants. Les 150 Palestiniens et Palestiniennes libéré-e-s jusqu’à présent dans le cadre de l’accord d’échange d’otages sont également susceptibles d’être arrêté-e-s à nouveau.

Les rapports et les vidéos faisant état d’abus et de tortures en détention se sont multipliés. Les Palestiniens et Palestiniennes sont également régulièrement harcelé-e-s et battu-e-s, même chez eux ou dans la rue.

Encouragé-e-s et armé-e-s par les autorités israéliennes, les colons israéliens sont devenus encore plus violent-e-s. Ils ont intensifié les expulsions forcées des communautés bédouines palestiniennes dans le sud, près de la vallée du Jourdain, et dans le centre, près de Ramallah, déplaçant plus de 1 000 personnes depuis le 7 octobre.

Ces pratiques ont également eu un impact dévastateur sur l’économie palestinienne. L’armée israélienne a fermé les principaux points de contrôle en Cisjordanie occupée, paralysant presque totalement les transports. Les travailleurs-euses journalier-e-s ont eu du mal à gagner leur vie, tandis que les stocks de nourriture s’amenuisent et que les importations sont retenues plus longtemps dans les ports israéliens.

Le secteur de la santé est également en état de crise, incapable de gérer le nombre croissant de blessé-e-s et de patient-e-s. Pour ne rien arranger, l’armée israélienne a également commencé à assiéger les hôpitaux de Cisjordanie.

Toutes ces tactiques servent à répandre la peur et le désespoir parmi les Palestiniens et Palestiniennes, les préparant ainsi à l’annexion et à l’expulsion.

Éliminer la résistance

Aujourd’hui, nous assistons à la poursuite de la Nakba à Gaza et en Cisjordanie. L’objectif d’Israël est d’expulser à terme les Palestiniens et Palestiniennes et de tenter d’assimiler les survivant-e-s, comme il a essayé de le faire avec les Palestiniens et Palestiniennes de 1948.

Aujourd’hui, ces survivant-e-s ont la citoyenneté israélienne, mais sont traité-e-s comme des citoyen-ne-s de seconde zone et souvent exposé-e-s à des pratiques discriminatoires et violentes de la part des citoyen-ne-s juifs-israéliens et juives-israéliennes et des autorités.

Face à cette catastrophe imminente, les Palestiniens et Palestiniennes de Cisjordanie sont livré-e-s à eux-mêmes.

L’Autorité palestinienne (AP) est le seul acteur palestinien ayant accès aux armes, mais elle n’a rien fait pour protéger les Palestiniens et Palestiniennes contre la violence israélienne. Les forces de sécurité nationale, fortes de 10 500 hommes, sont formées par les États-Unis et la Jordanie au maintien de l’ordre, et non à la confrontation avec une autre force armée.

Pire encore, ces forces et les unités de renseignement ont directement aidé Israël à attaquer et à démanteler toutes les poches de résistance armée en Cisjordanie au cours des dernières années. Contrairement aux affirmations de la propagande israélienne, les jeunes qui ont décidé de prendre les armes – principalement concentrés à Jénine et à Naplouse – ne font pas partie du Hamas ; certains sont membres du Fatah ou sont des transfuges des forces de l’Autorité Palestinienne, mais beaucoup n’ont aucune affiliation politique.

Depuis le 7 octobre, l’armée israélienne s’est attachée à éradiquer ces groupes de résistance afin que la population civile de Cisjordanie soit totalement démunie face à la violence, à la dépossession et à l’expulsion.

Mais à mesure qu’Israël intensifie la violence, la résistance palestinienne se manifeste. Les Palestiniens et Palestiniennes ne cesseront pas de lutter contre l’occupation et l’apartheid simplement parce qu’ils et elles n’en ont pas les moyens.

Personne ne veut vivre au bord de la survie, poussé et maintenu dans cette situation sous la menace d’un régime étranger.

Le moins que le monde puisse faire est de cesser de tomber dans le panneau de la propagande israélienne et de défendre le droit des Palestiniens à résister à leur colonisateur et à leur oppresseur dans leur quête de libération. C’est le moment de rassembler le courage nécessaire pour s’exprimer et mettre un terme à la volonté génocidaire d’Israël. C’est ici que les livres d’histoire nous offrent la possibilité de reconnaître que les États d’apartheid violents fondés sur des massacres ne sont ni légitimes, ni durables.

Mariam Barghouti est une écrivaine américain d’origine palestinienne basée à Ramallah.

Source: Al Jazeera

Traduction ED pour l’Agence Média Palestine

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